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Le XIVe Dalaï-lama n’est pas un homme politique comme les autres.
Le XIVe Dalaï-lama n’est pas un homme politique comme les autres.
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Chauve qui peut

Tout ce que vous ne saviez pas sur le Dalaï-lama

Le Dalaï-lama a annoncé sa retraite politique jeudi 10 mars. Retour sur un être hors norme, souvent mal perçu par les Occidentaux.

Raphaël Liogier

Raphaël Liogier

Raphaël Liogier est sociologue et philosophe. Il est professeur des universités à l'Institut d'Études Politiques d'Aix-en-Provence et dirige l'Observatoire du religieux. Il a notamment publié : Le Mythe de l'islamisation, essai sur une obsession collective (Le Seuil, 2012) ; Souci de soi, conscience du monde. Vers une religion globale ? (Armand Colin, 2012) ; Une laïcité « légitime » : la France et ses religions d'État (Entrelacs, 2006).

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Vraiment, Tenzin Gyatso, le XIVe Dalaï-lama, n’est pas un homme politique comme les autres. Alors que les dictateurs luttent jusqu’à leur dernier souffle pour rester au pouvoir, que les chefs d’Etat démocrates eux-mêmes usent et abusent de toutes les ficelles du markéting pour rester en place, celui que les Tibétains appellent aussi l’Océan de Sagesse, a annoncé qu’il ne souhaitait plus diriger le gouvernement tibétain en exil.

Pourtant personne ne demande sa démission, bien au contraire. Les Tibétains le vénèrent dans leur écrasante majorité et souhaitent qu’il continue à assumer cette charge. Phénomène politique extraordinaire ! Tous les Dalaï-lama n’ont pas été de cet acabit : il y a eu des moines authentiques qui se livraient corps et âme à la prière et à la méditation mais qui étaient de piètres politiques, et de fins politiques qui ne s’intéressaient pas vraiment à la dimension spirituelle. Ce Dalaï-lama là est à la fois un contemplatif qui pratique la méditation près de quatre heures par jour, bouddhiste à plein temps, et un politique pragmatique à plein temps.

Le Tibet, ce pays symbolique

On a pu entendre que l’homme est un cynique qui instrumentalise une opinion publique occidentale fascinée par le bouddhisme, ou un moine utopiste qui n’a aucune chance devant la puissance chinoise. On a pu dire qu’il avait perdu son bras de fer devant l’Empire du milieu lors des jeux Olympiques de Pékin lorsqu’il chercha à attirer l’attention de l’opinion publique occidentale sur les souffrances du peuple tibétain. Rien n’est plus faux.

C’est justement parce qu’il sait que les Tibétains ne font pas le poids matériellement, démographiquement, face à la Chine, qu’il a toujours placé la lutte sur le terrain symbolique. Il a consciemment construit une sorte de Tibet symbolique qui est partout sur la planète, aux Etats-Unis, en Europe, en Australie, en Inde, etc.,  qui encercle virtuellement la Chine, et dont il est le leader planétaire. Ce Tibet symbolique est constitué par des millions de citoyens du monde entier qui écoutent ses discours, le considèrent comme une conscience morale voire comme une autorité spirituelle.

Dalaï-lama : sauveur de la Chine

Son message envers la Chine n’était pas, en outre, une menace de rébellion, mais une tentative de faire réaliser aux dirigeants de cet empire immense mais fragilisé par des tiraillements sociaux et ethniques de plus en plus forts, que s’accorder avec lui pourrait être un atout et non une faiblesse. En bref, il a cherché à se présenter comme une chance de réforme pour la Chine, il a cherché à lui faire prendre conscience que puisque des changements s’imposent ils pourraient commencer par le Tibet, et que lui, le XIVè Dalaï-lama se porterait alors garant de la stabilité de la région en cas de vraie libéralisation politique et de décentralisation effective du pays. Libéralisation politique et décentralisation de toute façon nécessaires à terme si l’empire veut maintenir sa cohésion, car le libéralisme économique ne peut se déployer au-delà d’un certain niveau sans une libéralisation politique. Les classes moyennes émergentes éduquées commencent déjà à revendiquer plus de liberté d’expression. Il cherchait donc plutôt à éviter qu’à provoquer un éclatement chinois qui ne lui semble profitable ni pour les Tibétains, ni pour les Chinois, au-delà de tout égo nationaliste.

Est-ce à dire qu’il a utilisé les occidentaux à cette fin ? Ce n’est pas si simple, parce qu’il est aussi sincère avec eux. Il est  certes stratège, mais aussi bouddhiste, profondément, il ne faut pas l’oublier. Autrement dit, il vise à défendre les Tibétains, mais il vise aussi l’intérêt des Chinois, celui de l’humanité, et même des êtres sensibles dans leur ensemble. Difficile à comprendre dans un monde cynique où les causes humanitaires, l’écologie même, sont souvent des façades tactiques.

Une décision intime

Mais l’on ne peut comprendre sa politique en dehors de sa vie de Bouddhiste convaincu, comme l’on ne peut comprendre son choix révolutionnaire de démocratiser les institutions tibétaines si l’on ne sait pas qu’il fut toujours fasciné par la science, le progrès, la technique, la démocratie, tout en s’insérant sincèrement dans une tradition millénaire. Sa dernière décision de retrait des affaires mondaines, décision révolutionnaire dans l’histoire des dalaï-lama qu’il murit depuis maintenant une quinzaine d’années, n’est elle aussi pas compréhensible si l’on ne revient pas sur les traits de cette personnalité hors du commun. 

Pragmatique, il sait que rester au pouvoir ferait prendre le risque d’une transition difficile après sa mort, qui pourrait être exploitée en mauvaise part par Pékin. Et puisque, dans la logique bouddhiste, tout est impermanent, sa personne physique mais aussi l’institution du dalaï-lama, il n’y pas de raison pour que cette institution elle-même subsiste en l’état si elle n’est plus profitable. Enfin, la dernière raison, plus intime, moins stratégique de ce retrait, est son désir déjà maintes fois avoué, de se consacrer plus entièrement à la vie contemplative qu’il a toujours désiré mener.

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