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Syrie, à la croisée des chemins ?
©BULENT KILIC / AFP

Avenir

Syrie, à la croisée des chemins ?

La situation en Syrie connaît en cette fin d’année des développements très importants qui pourraient bouleverser les situations (différentes selon chaque région) et provoquer de nouvelles surprises stratégiques en 2018. Plus que jamais, les Syriens sont dépassés par les intérêts internationaux qui animent les différents acteurs de cette tragédie dont on ne voit pas le bout.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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D’abord, un coup de tonnerre est survenu le 2 décembre : les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont officiellement annoncé qu’elle arrêtaient leur offensive contre Daech dans la région de Deir ez-Zor sur la rive orientale de l’Euphrate. C’est un véritable pied de nez fait à leurs mentors américains et occidentaux qui comptaient sur elles pour contrebalancer l'action les forces gouvernementales et leurs alliés russes qui font de même sur la rive occidentale du même fleuve.

Cela a suivi de peu la défection le 15 novembre du « général » Tala Ali Sello, le porte-parole officiel des FDS qui a rejoint la Turquie où il a été longuement débriefé par les services de renseignements turcs, l’Organisation nationale du renseignement, MIT, Millî İstihbarat Teşkilatı. Il est possible que cet officier d’origine turkmène ait été recruté depuis longtemps par les Turcs pour les renseigner sur la situation en Syrie. Il avait occupé une position importante au sein des FDS, coalition de mouvements rebelles « fabriquée » par les Américains autour du PYD (Parti de l’union démocratique) kurde considéré par Ankara comme un mouvement hostile à la Turquie puisque très proche du PKK. Sello a confirmé ce que tous les observateurs bien informés savaient déjà : les 50.000 activistes (chiffre vraisemblablement gonflé) des FDS sont constitués à plus de 60% de Kurdes appartenant au YPG (Unités de protection du peuple, bras armé du PYD) et de sa version féminine YPJ. Les autres unités syriaques et arabes ne sont que des faire-valoir dont la mission consiste essentiellement à tenir les régions dont elles sont originaires. Malgré l’existence d’un état-major commun, ce sont les Américains qui dirigeaient les opérations et qui répartissaient les armements livrés majoritairement aux Kurdes car ces derniers constituaient le fer de lance de l’offensive baptisée « colère de l’Euphrate ».

Raqqa tombée, Washington a poussé les FDS à poursuivre l’offensive en suivant la rive orientale de l’Euphrate (en passant par Deir ez-Zor) pour tenter de rejoindre la frontière irakienne au niveau d’Abou Kamal avant les forces légalistes syriennes qui faisaient de même sur la rive occidentale. Il s’agissait d’une sorte de « course à la frontière ».

Deux problèmes sont venus contrarier cette stratégie : depuis la prise de Raqqa, les FDS sont largement sorties de leur zone d’origine en pénétrant profondément en terre sunnite avec tous les problèmes relationnels générés avec les populations locales ; et surtout, la région d’Abou Kamal est majoritairement tombée aux mains des forces gouvernementales fortement appuyées par des milices chiites étrangères (dont le Hezbollah libanais qui y a subi des pertes sévères). Al-Qaim, localité située en Irak de l’autre côté de la frontière est aux mains des milices de mobilisation populaires (chiites) irakiennes depuis des semaines. Globalement, les forces légalistes sont parvenues à rallier plus de tribus sunnites syriennes historiquement opposées à Daech, ce qui leur a donné un avantage - peut-être éphémère - dans la gestion des terrains reconquis.

En actant la fin de leur offensive, les FDS reconnaissent qu’elles ne s’opposeront pas aux forces loyalistes en se rappelant que les Kurdes ne se sont jamais affrontés à Damas en dehors de quelques incidents très localisés. Il est important de remarquer que si elles ont officiellement remercié les Américains pour leur appui - ce qui est la moindre des politesse car sans eux, les Kurdes seraient encore en train de défendre Kobané -, mais aussi les Russes. Or ces derniers n’ont jamais officiellement coordonné leurs opérations à celles des FDS ! Il semble que la réalité a été toute autre et les Américains ne pouvaient pas ne pas être au parfum…

Et surtout, cela laisse entendre une future coopération entre les FDS - et plus largement les Kurdes syriens - avec Moscou et surtout avec Damas ! Washington devrait à terme se désengager du Rojava (le Kurdistan syrien) - à la grande satisfaction d’Ankara – si les Kurdes obtiennent ce qu’ils réclament : une large autonomie au sein d’un Etat fédéral fortement décentralisé. La mésaventure indépendantiste de leurs homologues irakiens survenue avec le référendum aux conséquences néfastes cet automne a servi de leçon pour le moment. Autonomie, oui ; indépendance, pour (beaucoup) plus tard car personne dans la région n'en veut. 

Bachar el-Assad doit faire face à de nombreuses difficultés

Ce qui précède ne veut en aucun cas dire que Bachar el-Assad est désormais sorti d’affaires. Il doit en effet faire face à de nombreux problèmes qu’il ne peut régler seul.

L’insurrection menée par Daech se poursuit même si le « califat » a perdu les terres qu’il administrait. Il a effectué un « retour au désert » à l’image de l’hégire quand Mahomet et ses disciples ont été contraints en 622 de fuir la Mecque pour Médine en passant à un djihad guerrier. Ses combattants sont présents dans de nombreuses zones frontalières avec l’Irak, avec le Liban, à l’est d’Alep, entre Hama et Homs, dans la région de Damas et au sud-ouest du pays le long du plateau du Golan. Il est encore capable de mener des opérations de guérilla et surtout des actions terroristes d’envergure en n’importe quel point du pays, particulièrement dans les grandes agglomérations. Sa survie va dépendre de la manière dont les populations sunnites vont être traitées par les autorités gouvernementale qui, peu à peu sont de retour.

La province d’Idlib est aux mains de plusieurs formations insurgées. La plus importante est la coalition Hayat at Tahrir al Cham (HTS, Assemblée pour la libération du Levant) dirigée par Mohamed al-Joulani et Abou Abdullah al-Chaami issue du Front al-Nosra. Mais Al-Qaida « canal historique » affiche aussi officiellement sa présence et souhaite unifier l’opposition sous sa bannière. Un émir a été trouvé dans la personne de Khalid al Arouri alias Abou al-Qassam, un ancien fidèle d’Abou Moussab al-Zarqaoui. Al Arouri qui était détenu en Iran depuis 2001 après avoir fuit l'Afghanistan aurait été échangé en 2015 contre des diplomates iraniens enlevés au Yémen par Al-Qaida dans la Péninsule Arabique (AQPA). Il était un compagnon d’Abou al-Khayr al-Masri - un proche du docteur Al-Zawahiri, l'émir d'Al-Qaida "canal historique" - qui avait fait partie du même échange. Ce dernier a été tué en Syrie par un drone US en février 2017. A noter que deux responsables d’Al-Qaida « canal historique » seraient toujours en Iran : Saif al-Adel et Abou Mohamed al-Masri sans que l’on connaisse leur statut exact. Une « guerre des chefs » a actuellement lieu dans la province d'Idlib et l’issue est incertaine d’autant que les activistes de base n’hésitent pas à passer d’un groupe à l’autre quand ils n’appartiennent pas à plusieurs formations simultanément ! Pour aranger le tout, les différents groupes changent aussi souvent d'appelation.

Une partie importante du Sud-ouest de la Syrie est toujours sous le contrôle de formations issues de l’Armée Syrienne Libre (ASL) même si le soutien occidental et jordanien s’est affaibli avec le temps.

Une partie du Nord de la Syrie entre Jarablus est le corridor d’Azaz a été conquise en août 2016 sur Daech par l’armée turque et quelques mouvements rebelles aux ordres. Depuis, cette zone est contrôlée par des milices turkmènes placées sous l’autorité de la brigade Sultan Mourad qui a intégré dans ses rangs les brigades Sultan Osman et Sultan Suleïman Chah. Elles font partie de la partie de l’Armée Syrienne Libre (ASL) soutenue en direct par Ankara et dépendent officiellement de la Coalition nationale syrienne (CNS), le « gouvernement intérimaire syrien » basé en Turquie. Or, pour le moment, aucun rapprochement notable n’est noté entre Damas et Ankara même si le ton adopté par le président Erdoğan est moins vindicatif et qu’il accepte de rencontrer Russes et Iraniens. Il reste néanmoins un homme totalement imprévisible. Son seul souci est de rester au pouvoir et de mater les Kurdes.

Pour faire face à ces périls sécuritaires et sachant que l’ensemble de la Syrie est loin d’être sous le contrôle gouvernemental, Damas est totalement dépendant de l’aide extérieure. Ainsi, 80% des combattants progouvernementaux réellement sur le terrain seraient des étrangers et pourtant, leur nombre reste largement insuffisant pour à la fois mener des opérations de reconquête mais aussi pour sécuriser le terrain repris.

Si les Russes ont annoncé qu’ils allaient diminuer leurs effectifs d’ici la fin de l’année, ils faut savoir qu’ils sont remplacés (en dehors de la composante aérienne) par des Sociétés militaires privées (SMP) qui ont d’ailleurs payé un lourd tribut depuis qu’elles sont engagées en Syrie en 2013 : le "Corps slave", la "Compagnie Wagner", le "Groupe Touran", etc. Il faut savoir que Moscou contrôle de très près ces SMP qui ne font rien sans l'accord préalbale du Kremlin.

Les Iraniens ont placé de nombreuses milices chiites locales et étrangères (irakiennes, afghanes, pakistanaises, le Hezbollah libanais) sous la supervision de la Force Al-Qods (le "Service Action" des pasdaran) dont la figure ultra médiatisée est le major général Qassem Souleimani que l’on a vu sur tous les fronts. Pire, depuis deux ans, des membres des forces spéciales de l’armée régulière (Artesh) et des Basidjis (miliciens qui dépendent des pasdaran) sont également présents sur le sol syrien.

Israël considère cette présence étrangère (Russes exceptés, les relations entre Moscou et Tel Aviv étant excellentes) comme une menace contre ses intérêts vitaux. A savoir que l’Etat hébreu a toujours eu - fort logiquement - le « complexe de l’encerclement » si commun à nombre de grands pays (l’Iran encerclé par les bases américaines, l’Arabie saoudite par les chiites pro-Iraniens, l’URSS puis la Russie assiégées par l’OTAN, etc.). Or, Téhéran s’est rabiboché avec le Hamas après une période de bouderies due à la position pro insurgés de ce mouvement palestinien au début de la guerre civile syrienne, et soutient déjà le Jihad Islamique Palestinien. Ces deux formations sont présentes au Sud d’Israël dont le Nord est déjà menacé par le Hezbollah libanais. Que les Iraniens soient à portée de canons en Syrie voisine leur est insupportable. Si jusqu’à présent, l’armée israélienne se contentait de bombarder en Syrie des convois d’armes destinés à aller renforcer l’arsenal du Hezbollah au Liban, elle vise maintenant des installations militaires en dur qui peuvent abriter des Iraniens où des chaînes de montage de missiles. Damas est dans l’incapacité d’empêcher ces frappes d’autant que les avions israéliens tirent leurs missiles air-sol depuis l’espace aérien libanais ! Les Russes, eux, ils regardent. Certains avancent qu'ils ne sont pas mécontents des coups de semonce que prend Téhéran parfois jugé comme un peu trop entreprenant par le Kremlin…

Enfin, le problème de la reconstruction du pays se pose. Ce marché évalué à environ 300 milliards de dollars est vital pour apporter aux populations gérées par Damas un minimum de confort (voire de survie) si on ne veut pas qu’une nouvelle rébellion ne redémarre. Les pays occidentaux et du Golfe persique dans leur majorité ne veulent pas participer à cette tâche titanesque tant qu’un processus de changement politique ne sera pas initié - en réalité, tant que Bachar el-Assad sera au pouvoir -. Notons en passant qu'il n'est plus question ici de "morale" si souvent avancée par les dirigeants occidentaux. Le bien-être des populations syriennes leur semble un peu étranger face à une situation politique à tenter de gérer.

Alors, débarrassés de cette concurrence commerciale, la Russie, l’Iran, le Brésil et la Chine se positionnent. Pékin présente l’avantage de bénéficier de moyens à la hauteur des enjeux et surtout, de ne pas associer sa coopération à des conditions politiques. Il faut aussi se souvenir que jusque là, la Chine est le seul pays membre du Conseil de sécurité à ne pas être intervenu militairement en Syrie ce qui lui donne une image de neutralité bienvenue à Damas qui n’a jamais rompu ses relations diplomatiques avec Pékin. La rumeur de l’envoi de forces spéciales chinoises en Syrie pour combattre les Ouigours a couru mais elle rappelle trop l’intox de 2015 quand des réseaux sociaux repris par une partie de la presse israélienne avait « vu » le porte-aéronefs Liaoning-CV-16 accoster à Tartous. En dehors du fait que personne n’avait signalé le passage de ce bâtiment par le canal de Suez ou le détroit de Gibraltar, le port de Tartous ne peut faire accoster un navire de ce tonnage car il n’est pas en eaux profondes. Mais le complotisme est une discipline qui se porte bien tant qu’il y a des niais pour croire ces affirmations sans aucune vérification préalable !

La situation est plus volatile que jamais. Quelques certitudes : les Américains - dont l'Administration traverse actuellement de graves difficultés intérieures qui nuisent à son efficacité - cherchent à se désengager pour renouer de bonnes relations avec la Turquie qu’ils jugent indispensables à leur politique étrangère; Israël va tout faire pour entraver la progression de l’influence iranienne dans la zone aidé discrètement en cela par les pays de la Ligue arabe emmenés par l’Arabie saoudite; la Russie va pérenniser sa présence en Syrie. Pour le reste, on n’est sûr de rien et surtout pas du rétablissement de la paix et de la tranquillité pour les populations syriennes. Quant à l’avenir du Rojava, tout peut survenir surtout si les Américains s’en retirent, ce qui n’est pas encore annoncé.

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