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L'auteur Sorj Chalandon publie "Enfant de salaud" (Grasset).
L'auteur Sorj Chalandon publie "Enfant de salaud" (Grasset).
©JF Paga / Grasset

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Sorj Chalandon : le père du texte

Reporter de guerre à Libération puis journaliste au Canard Enchainé, Sorj Chalandon - auteur d’ « Une Promesse » (prix Médicis),« Mon traître » (prix Freustié),« Retour à Killyberg » (Grand prix du Roman de l’Académie française) - fait événement avec « Enfant de salaud » (Grasset).

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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Qui y a-t-il de pire que d’être un fils sans père ? Avoir un père qui n’en est pas un. Etre l’enfant-fils d’un père qui ne vous aime pas, par exemple. Qui ne vous parle pas. Ou raconte n’importe quoi. Parce qu’il est mythomane, et que, minable, il veut réinventer sa vie. Autant de versions que de costumes dans le théâtre de Shakespeare. La douleur qui ne tarit pas, c’est d’ être cet enfant sorti du néant pour rien, ni personne. Un enfant - interdit de filiation, sans modèle, donc pour toujours et à jamais sans repères. Un père qui ne vous aime pas vous sabote non seulement l’enfance, mais le reste de votre vie.

Devenu en neuf romans la voix et l’expression romanesque de cette douleur, Sorj Chalandon approfondit le champ de sa réflexion. Les romans qui précèdent évoquent souvent l’emprise paternelle (cf. « Le petit Bonzi », «  La Légende de nos pères, « Mon traître », « Profession du père » (adapté au cinéma par Jean-Pierre Améris), etc. Avec « Enfant de salaud », Sorj Chalandon ajoute à cette trahison intime un désastre historique : la Shoah « Un jour, mon père m’a demandé si mes grands-parents m’avaient parlé de lui pendant la guerre. Oui, j’ai répondu. Mon grand-père l’avait fait. Une fois, il y avait longtemps. Une de ces phrases qu’on lâche le dos tourné, pour ne pas embêter les enfants. -Il a dit que tu avais été du mauvais côté (…)Il t’avait vu habillé en Allemand place Bellecour.»

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« Enfant de salaud » est en effet -au -delà du portrait d’un père indigne-, une réflexion sur le Mal. Au mystère de la maltraitance que subit le narrateur dans l’enfance, s’ajoute ce mystère encore plus impensable qu’est l’ assassinat de millions de juifs. Le crime contre l’humanité est ce Mal absolu que le narrateur veut comprendre, au-delà des coups qui lui furent portés. Les deux visages du Mal : la minuscule stature du père indigne et ce géant maléfique que fut Klauss Barbie. (cf.Sorj Chalandon assista pour « Libération » au « procès du siècle », reportage qui lui valut le prix Albert Londres).

Nous entrons dans la famille du narrateur en 1987, à Lyon, lors du procès Barbie. Le père du narrateur se trouve dans la salle, grâce à son journaliste de fils. Reporter de guerre, l’ex enfant maltraité se souvient.« Depuis toujours, mon père me frappait. Il avait soumis son enfant comme on dresse un chien. Lorsqu’il me battait, il hurlait en allemand, comme s’il ne voulait pas mêler notre langue à ça. Il frappait bouche tordue, en hurlant des mots de soldat ».Celui qui fut un bourreau d’enfant vit une retraite tranquille près de sa femme effacée. Effrayée, dirait-on, elle sait esquiver les questions qui fâchent. Dans la tribune de presse, le narrateur songe aux mauvaises actions de son salaud intime tout en écoutant l’avocat général évoquer les crimes du Salaud des Salauds, Barbie. Ce procès devient celui du Mal. Comment juger le Mal ? Comment le penser ? Fixant tantôt ce monstre miniature qu’il dut subir enfant, et celui, gigantesque, qui définit l’abomination Nazie, le narrateur s’interroge en secret : « Tu ne désertais pas. Tu faisais la guerre buissonnière. Tu faussais compagnie à l’armée française, à la Légion tricolore, au NSKK, comme un écolier sèche les cours.(…) Ni la morgue du collabo, ni l’arrogance du vaincu. ». Le fils peut d’autant plus facilement juger son père qu’il détient le registre de police de ses agissements louches pendant la guerre. Entre deux plaidoiries de Vergès, deux témoignages de résistants torturés par Barbie, le narrateur se souvient de son enfance pourrie et de son bourreau à lui . La douleur s’amplifie, augmentée par le souvenir du martyre des juifs et le témoignage des survivants. Intime ou universelle, cette douleur envahit le prétoire et les pages du livre que nous lisons. Sorj Chalandon songe à son père collaborateur, l’une des (petites et mornes) figures de ce Mal auquel il réfléchit.«  Lorsque j’écrivais les enfants d’Izieu, le soir, dans ma chambre d’hôtel, son image en nazi dansait entre mes phrases. Son sourire abîmait les larmes des victimes ».

« On écrit à l’instar de Balzac pour « dissiper l’incroyable erreur de ceux qui ne nous aimaient pas », dit Pierre Michon dans son essai « Trois auteurs » (Verdier- Grand Prix du Roman de l’Académie française, Pierre Michon est entre autres l’auteur - de « Rimbaud le Fils » (Gallimard)» et «  Le corps du Roi » (Verdier).« Plutôt que de réagir à la perte de l’objet d’amour originaire en s’identifiant à lui, puis en déchaînant sa haine contre lui, avant de la retourner contre soi, le sujet michonien, en cela aligné sur la position de Balzac, fait le choix de ne pas réclamer justice pour le préjudice subi, – travers de la littérature française contemporaine –, mais d’exalter la douleur et le manque, comme la force créatrice des « pères du texte » et la détermination farouche des fils en quête d’une voie où s’engager », précise l’essayiste et critique Catherine Sauvard, à propos des « Trois auteurs » de Pierre Michon.

N’être pas aimé dans son enfance. Sans doute ce qu’il y a de pire dans la vie. Le cancer de Sorj Chalandon, s’il peina tous ceux qui l’apprirent, ne me surprit guère. Le cancer se produit parfois longtemps après chez les enfants battus. Comment survivre à ce deuil initial, comment grandir sans modèle, sans tuteur, hors de la tendresse, sans transmission, hors filiation ? Grandir parmi les coups. Tout un programme. 

On trouve toujours dans le premier roman d’un écrivain ce qui va nourrir son œuvre. Dans son premier texte de fiction «  Le Petit Bonzi » (Grasset /2005), Sorj Chalandon peint la douleur d’une enfance sans amour. Et le fait d’avoir un père qui cogne. Dans « Enfant de salaud », Sorj Chalandon revisite la cruauté paternelle, s’interrogeant sur celle de l’humanité. Le Mal court, en effet. Le salut par la littérature, c’est pour Sorj Chalandon -comme l’affirme Pierre Michon relisant Balzac (et Lacan)-,l’art et la manière d’accoucher de son père quand on a été ce fils trahi, cassé, considéré comme une sorte de rien : « nothing ». « Lorsque je suis devenu adulte, mon père ne m’a plus parlé de la Résistance. Son fils, son spectateur, son captif avait quitté́ le théâtre sur lequel il régnait. Il n’y avait plus de petites mains pour applaudir sa bravoure. J’ai passé́ mon enfance à croire passionnément tout ce qu’il me disait, et le reste de ma vie à comprendre que rien de tout cela n’était vrai. Il m’avait beaucoup menti. Martyrisé aussi. Alors j’ai laissé́ sa vie derrière la mienne ». Ce père qui n’a cessé de porter toutes sortes de costumes pour jouer toutes sortes de rôles dans une dramaturgie intitulée « Je m’invente des vies parce que je suis minable», revêt tout à coup, par l’écriture de son fils, son plus bel atour: le costume d’un père fondateur du work in progress.Le père du texte. « À cet instant, j’ai su qu’il ne parlerait pas. Jamais il ne me dirait la vérité. Si je connaissais tout de lui c’était par un rapport de police. Une poignée de feuilles tamponnées. Mais c’était sa voix que je voulais. Des mots à pardonner pour soigner son malheur et guérir le mien. ».

Le meilleur d’ « Enfant de Salaud » n’est pas l’intrigue très bien pensée et la narration de toutes ces vraies ou fausses vies menées dans diverses armées par le père du narrateur. Le meilleur de ce livre qui nous hantera longtemps, c’est cette violence de l’intime. Ce chagrin d’enfant. Ce petit garçon floué vivant dans le corps et l’esprit de l’adulte accompli ; cet enfant qui ne cesse d’espérer l’amour qui ne vient jamais. Ce que le gamin reproche à son géniteur, ce n’est pas de l’avoir battu, cassé. Ce n’est même pas d’avoir collaboré, d’avoir -ou pas- trahi la France.

Ce qui fait souffrir le narrateur, et le meilleur du roman, c’est cette manière qu’a « Sorj » (de son vrai prénom Georges, mais sa grand-mère l’appelait « Sorj ») Chalandon de nous montrer combien l’enfant demeure en chacun d’entre nous quoi que nous fassions.Nous ressentons ce chagrin d’enfant ; nous éprouvons une sorte de désolation face à ce refus du père de « faire famille »  a posteriori.

Ce que le narrateur ne saurait pardonner à cet homme buté, enfermé en son refus de s’expliquer, c’est de n’avoir pas été mis dans la confidence. De n’avoir pas eu sa version. Car ayant entendu cette version, enfin, le fils eût été sacré fils. Il serait né. Enfin ! Certes, il n’aurait peut-être pas écrit ce texte haletant, qui sait. Mais une minute, une heure, il aurait cessé d’être mort-né.

Superbe.

Un extrait de l'ouvrage :

Salaud de père qui m’a trahi !

« Je charriais ta vie de gravats et je voulais de l’aide. Tu ne pouvais pas me laisser seul avec ton histoire. Elle était trop lourde à porter pour un fils.

Non mais, te rendais‐tu compte ? Elle avait eu de la gueule, ta guerre ! J’étais sidéré. Et il me restait encore vingt pages de ton dossier à découvrir. Déserteur, collabo, déserteur, Résistant, déserteur, bien décidé chaque fois à sauver chèrement ta peau. Et chaque fois, tu avais trompé la mort. Comme tu avais égaré tour à tour l’ennemi puis les patriotes.

Tu t’en étais formidablement bien tiré. Tu avais même récolté honneurs et déshonneur sur un même champ de bataille. Et puis tu sais, ta guerre n’avait pas été que sale. Elle aurait valu que tu la revendiques. Que tu en admettes une partie. Que tu me fasses confiance. J’étais prêt à tout entendre, papa. Peut‐être même à tout accepter parce que c’était la vérité. Mais tu vois, même sur ton faux lit de mort, tu m’avais décrit la

chute de Berlin. À ton incroyable vie, tu avais préféré l’amplification du mensonge.

Un jour, grand‐père m’a dit que j’étais un enfant de salaud.

Oui, je suis un enfant de salaud. Mais pas à cause de tes guerres en désordre, papa, de tes bottes allemandes, de ton orgueil, de cette folie qui t’a accompagné par‐ tout. Ce n’est pas ça, un salaud. Ni à cause des rôles que tu as endossés : SS de pacotille, patriote d’occasion, Résistant de composition, qui a sauvé des Français pour recueillir leurs applaudissements. La saloperie n’a aucun rapport avec la lâcheté ou la bravoure.

Non. Le salaud, c’est l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. Sans traces, sans repères, sans lumière, sans la moindre vérité. Qui a traversé la guerre en refermant chaque porte derrière lui. Qui s’est fourvoyé dans tous les pièges en se croyant plus fort que tous : les nazis qui l’ont interrogé, les partisans qui l’ont soupçonné, les Américains, les policiers français, les juges professionnels, les jurés populaires. Qui les a étourdis de mots, de dates, de faits, en brouillant chaque piste. Qui a passé sa guerre, puis sa paix, puis sa vie entière à tricher et à éviter les questions des autres. Puis les miennes.

Le salaud, c’est le père qui m’a trahi.

Tu as essayé de m’éblouir alors que tu m’aveuglais. Tu voulais quoi ? Que je t’aime plus grand encore ? Dans ma chambre d’enfant, au lieu de t’inventer ami de Jean Moulin, poseur de bombe contre un cinéma

allemand, au lieu de te rêver Belmondo à Zuydcoote, j’aurais tellement voulu que tu me racontes le 5e régi‐ ment d’infanterie, tes désertions, le NSKK, la Résistance dans le Nord, les Rangers de Far West. Tu m’aurais avoué tout ça, le soir, en confident secret. Peut‐être n’aurais‐je rien compris, mais tu m’aurais parlé, enfin.

Enfin, tu te serais débarrassé de ces oripeaux militaires et tu aurais endossé un bel habit d’homme. Un costume de père.

Te rends‐tu compte de la légèreté qui se serait empa‐ rée de nous ? De la lumière qui serait entrée dans notre maison? De ton soulagement? De ma délivrance? Tu n’aurais eu plus rien à craindre, ni de moi, ni de personne. Et avec le temps, j’aurais compris la détresse d’un gamin égaré, qui rêvait d’uniformes de carnaval et de fusils trop lourds. Qui n’avait eu pour tablier d’école qu’une blouse grise d’ouvrier. Un petit Lyonnais, privé de tout, rêvant d’exploits glorieux sans y comprendre rien. Un enfant bas de front et de regard qui avait endossé toutes les panoplies chamarrées en jouant au soldat comme dans une cour de ferme.

J’aurais tout accepté, tu m’entends ? Et personne, jamais, n’aurait eu le droit de te juger une seconde fois. Je m’y serais opposé. Je t’aurais défendu. Parce que cette vie malade, ces histoires folles, ces guerres démentes avaient été celles de mon père. Et qu’il me l’aurait avoué. Et qu’il m’aurait dit vrai. Et que j’aurais été fier de sa confiance. Et que même s’il avait été puni par son pays, il n’aurait jamais été dégradé par son fils.

Et je ne serais pas un enfant de salaud.

(Copyright Sorj Chalandon/ « Enfant de salaud » /Grasset-Fasquelle)

« Enfant de salaud »/ Sorj Chalandon/ Éditions Grasset / 336 pages/ 20 euros 90

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