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Le président russe Vladimir Poutine préside une réunion du conseil d'administration de la Fondation éducative Talent et Succès via une liaison vidéo au centre éducatif Sirius pour les enfants surdoués à Sochi, le 11 mai 2022.
Le président russe Vladimir Poutine préside une réunion du conseil d'administration de la Fondation éducative Talent et Succès via une liaison vidéo au centre éducatif Sirius pour les enfants surdoués à Sochi, le 11 mai 2022.
©MIKHAIL METZEL / SPUTNIK / AFP

Embourbement

Russie : tensions et rivalités montent sur la conduite de la guerre en Ukraine

Les rumeurs sur la santé de Vladimir Poutine se multiplient également sans qu’on puisse savoir si cela relève de la vérité, de la rumeur ou d’une habile opération de désinformation russe.

Françoise Thom

Françoise Thom

Françoise Thom est une historienne et soviétologue, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Paris-Sorbonne

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Atlantico : Dans un message à Poutine, Igor Girkin (ancien militaire, “ministre de la défense” de la rep de Donetsk) accuse directement Shoygu de négligence criminelle concernant la guerre en Ukraine et demande à Poutine d'enquêter sur son personnel avant qu'il ne soit trop tard. Que se passe-t-il véritablement au Kremlin actuellement ? Les tensions et les rivalités sont-elles en train d’éclater au grand jour ?

Françoise Thom : Les militaires et le FSB se rejettent la faute des échecs de « l'opération spéciale », ce qui s'est traduit par des purges de part et d'autre. Dans les media  les récriminations et les appels à la purge des « ennemis de l'intérieur » ont lieu depuis des semaines, notamment à la télévision russe où les ultra-patriotes dénoncent quotidiennement les traîtres et les incapables. L'abandon du plan de la prise de Kyiv a été très mal pris par ceux qu'on appelle « les patriotes de divan ». Prenons le talk show de Vladimir Soloviov du 12 mai.  Tout au long de cette émission Vladimir Soloviov reproche aux autorités russes de ne pas mettre  le paquet pour l'emporter en Ukraine et ne cesse de préconiser une politique agressive. Un de ses invités objecte que les assauts frontaux de masse tentés au début de l'opération ont coûté beaucoup de vies à l'armée russe: « Si nous avions en face de nous des Européens nous aurions déjà atteint la Manche. Mais ce sont des Slaves et même des Russes que nous affrontons et ils savent se battre. » En défense de la politique actuelle l'écrivain Zakhar Prilepine fait observer que « la Russie avance partout, lentement mais sûrement ». On a aussi l'écho de tensions en haut lieu lorsque Soloviov reproche aux fonctionnaires gouvernementaux de rêver de revenir à la période d'avant guerre.  Il insinue que parmi  les dirigeants russes nombreux seraient ceux qui comptent sur une réconciliation avec les Européens. Les invités de Soloviov critiquent tous ceux qui préconisent une politique plus conciliante.

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Quelles pourraient être les conséquences de ces tensions sur l’état-major russe d’une contestation si frontale de la stratégie militaire ? Est-il possible qu’il y ait un changement de tactique ? ou que des têtes tombent ?

Les Ukrainiens ont constaté un changement de tactique depuis les purges dans le commandement (le général Guerasimov a été mis sur la touche). Auparavant les objectifs politiques avaient la priorité sur les considérations militaires, d'où les revers de l'armée russe. Depuis quelques jours les objectifs à atteindre sont définis en conformité avec les possibilités militaires réelles. 

Michael Weiss, du journal Newlines, affirme avoir un enregistrement d’un oligarque russe affirmant que Poutine a un cancer du sang. Cela fait plusieurs semaines que les rumeurs vont bon train sur la santé du président russe. Si identifier la part de vérité ou de la rumeur est impossible, est-il possible que cela soit vrai ? Si cela ne l’est pas, quel peut être l’intérêt d’une telle rumeur ? (justifier des actes irrationnels ? déstabiliser le pouvoir russe ? pratiquer la désinformation ?)

Les rumeurs sur la maladie de Poutine remontent à plusieurs années. En 2020 le professeur Valeri Soloviei annonçait déjà que Poutine devrait quitter la scène politique dans l'année pour raison de santé. A mon avis ces rumeurs sont fondées et diffusées en Occident par un groupe d'élites russes, car elles sont un signal que les pays occidentaux doivent se chercher en Russie d'autres interlocuteurs que Poutine. Il se peut que les successeurs potentiels essaient déjà discrètement de se positionner. Nous devrions cependant moins spéculer sur ces rumeurs et davantage penser à élaborer dès aujourd'hui, Européens et Américains, une politique russe pour l'après-Poutine, qui ne se borne pas au funeste slogan « ne pas humilier la Russie », comme ce fut le cas dans les années 1990. Nous avons des moyens d'influer les orientations futures de la Russie au moyen des sanctions ; nous devons réfléchir au moyen de casser la matrice autocratique du pouvoir russe, qui le conduit immanquablement vers l'impérialisme agressif. Nous devons réfléchir à une transformation institutionnelle de la Russie, qui en ferait un pays prospère ne menaçant pas ses voisins. Nous avons trop mis l'accent sur l'économie après l'effondrement du communisme, en oubliant que de solides institutions garantissant la séparation et l'équilibre des pouvoirs auraient fait évoluer la Russie dans une toute autre voie. Il s'agit d'aider la Russie à sortir de ses ornières. Cela ne sera possible que si nous sortons des nôtres, et surtout de cette fâcheuse rhétorique de la prétendue « humiliation » de la Russie, qui est largement responsable de de la tragédie d'aujourd'hui. 

Quelle part de ces informations arrivent à la connaissance des Russes ? Quelle est la nature actuelle de la propagande russe à la télévision ?  

La télévision persuade les Russes  à longueur de journée que les Européens sont tous des nazis qui organisent des autodafés de livres russes. A l'en croire les Russes sont traités en Europe comme les Juifs à l'époque d'Hitler : on leur confisque leurs biens. Dans le talk show du 12 mai, Vladimir Soloviov explique ainsi la cause de l'hostilité des Occidentaux: « Nous sommes la mort de l'ordre mondial ». Il menace les Finlandais de frappes de missiles Kinjal pour leur décision d'entrer à l'OTAN. Soloviov se déclare constamment en faveur d'une politique agressive. Il ne faut pas remettre à plus tard, agir tout de suite. « C'est la guerre, notre ennemi est colonialiste et capable de faire des sacrifices pour atteindre son but, un ennemi systémique qui se prépare à la guerre avec la Russie depuis des années. » La Chine devrait attaquer le Japon et l'Australie après avoir conclu une alliance avec la Russie. On sent une déception devant le comportement attentiste de Pékin : « La Chine est un singe assis sur un arbre», au lieu de prendre Taïwan.  Le but de cet propagande est de persuader les Russes que le monde entier est animé d'une volonté mauvaise à leur égard et qu'ils doivent se serrer les coudes en faisant bloc autour de leur chef. Ceci dit les Russes qui veulent s'informer peuvent le faire sur Internet, où tout n'est pas encore verrouillé. 

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