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Jeff Lindsay publie "Riley tente l'impossible" aux éditions Gallimard.
Jeff Lindsay publie "Riley tente l'impossible" aux éditions Gallimard.
©DR / Editions Gallimard

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Riley : « C’était infaisable, donc il fallait que je le fasse »

Dans « Riley tente l’impossible », le nouveau polar de Jeff Lindsay (Série noire/ Gallimard), un tueur en série-amateur d’art tue sans plaisir, parce qu’il faut supprimer l’obstacle. Son désir ? S’emparer du plus beau joyau de la terre, arrivé d’Iran pour cause de vernissage à Manhattan. Suspense, cadavres et collections remarquables.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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Le polar de l’été commence à Chicago (« Windy City » pour les habitués).Autour du Lake Shore Drive, « C’était censé être bientôt le printemps. » Tout est dans la première phrase, toujours « parlante » pour ce qui est de l’auteur et du niveau du roman ; la constatation est d’emblée vaguement amère « c’était censé être le printemps » mais, persifle l’auteur, Jeff Lindsay, cela ne l’était pas. « Ce n’était pas pour rien que Chicago était surnommée « Windy City »- ou plutôt dirais-je quant à moi, qui ai passé pas mal de temps à Chicago, LA ville du vent. Un vent tel qu’ il fait souvent froid Chicago, même au printemps. L’auteur nous présente donc une « matinée polaire ». Des officiels et quelques journalistes sont « obligés » d’être là. Il s'agit de l’inauguration de la « New Nesselrode Plaza ».

Jeff Lindsay, l’auteur de la fameuse série des « Dexter », nous présente dans « Riley tente l’impossible » (Série Noire/Gallimard) son nouvel anti-héros :Riley,tueur en série lui aussi, moins sanguinaire que Dexter cependant, car psychologiquement situé entre un Arsène Lupinet un Fantômastous deux « made in USA ». Truand sympathique s’exprimant à la première personne et n’oubliant jamaisd’effacer ses empreintes, Riley semble le frère du célèbre Dexter. « L’agent Spécial » Delgado s’en va -bien sûr - à la poursuite de Riley. Le flic a du flair, et amasse les indices, les failles dans la panoplie. Riley veut s’approprier le plus beau diamant de la terre : un trésor venu d’Iran en l’honneur d’une expositionprévue bientôt à Manhattan. Riley -qui tue si nécessaire- amateur d’art en quêtede défis possède un signe particulier attendrissant ; bon fils, il emmène partout sa mère. Inconsciente, suite aux séquelles d’un AVC, la malade accompagne cet excellent fils, qui ne rate pas une occasion d’entrer dans l’ambulance pour lui parler, même si elle n’entend pas ( « il y avait dans le monde des tas de trucs bizarres qui ne s’expliquaient pas »). Autre signe particulier de Riley : il tue les riches seulement lorsqu’ils agissent mal. « J’avais appris à mes dépens que lorsque tout a l’air de rouler de façon aussi fluide qu’une merde de hibou sur un galet, c’est sans doute qu’un énorme pépin se profile à l’horizon.  »

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Jeff Lindsay propulse  donc ses personnages à Chicago (entre autres lieux)  durant une « matinée polaire ». Des officiels et quelques journalistes  claquent des dents, « obligés » d’être là. Il ‘agit d’inaugurer en présence du richissime Nesselrode « La Nesselrode Plaza ».Le  gentleman- cambrioleur a repris des forces au chevet de sa mère, inconsciente. (« Voir maman ne m’avait pas spécialement remonté le moral. A une époque, je pensais qu’elle pouvait aller mieux si je trouvais le bon médecin et que je l’arrosais de suffisamment de fric. Je ne le crois plus. Mais je continue à sortir un paquet d’argent pour la garder en vie. Et pour la garder près de moi, où que le boulot me mène ».)

La psychologie de certains personnages de « Riley tente l’impossible », semble parfois un peu rudimentaire. Malgré tout, ce « polar d’été » ne manque pas de charme. Idéal dans un TGV , un avion, un bateau, une gare : partout où l’on attend. L’idée d’un esthète-tueur en série est originale, si bien qu’avec ses « impossibles » tellement désirables et autres imaginaires fantasmatiques, le « serial Killer » qui chérit l’art, l’artiste Monique et sa mère dans le coma entraîne le lecteur.

Cela dit, l’amateur de littérature policière peut préférer aux Arsène Lupin de Manhattan la subtilité doucereuse d’un Richard Morgiève, grand Prix de Littérature Policière 2019 avec « Cherokee » ( Losfeld), par exemple. En attendant son prochain livre, lisons ou relisons « Cimetière d’étoiles » (Folio/ Gallimard): « Morgiève sait  cacher son ressenti pour mieux créer chez son lecteur le malaise et l’angoisse  qui hantent tous ses personnages. Une inquiétude ontologique signalant le meilleur du polar à la française », disais-je en 2021, ici -même.

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Extraits « Riley tente l’impossible »/Jeff Lindsay 

« Manhattan attire des voyageurs toute l’année, même par un mois de juillet aussi chaud que celui-ci. Les gens viennent du monde entier pour visiter cette ville extraordinaire. Les touristes encombrent les trottoirs, saturent les restaurants, congestionnent les métros et les bus. La plupart du temps les locaux les ignorent royalement. »

« J’aime bien Rauschenberg. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être parce qu’il y a de la texture. Si vous regardez les œuvres de Rauschenberg en photo, vous ne pourrez pas vous en faire une idée et ça ne vous empêchera pas de les apprécier à leur juste valeur. Il faut les voir en vrai parce que la sensation physique joue un rôle important. Ça vous donne presque envie de promener vos mains sur la toile. »

« J’étais juste à côté, j’ai vu l’expression sur son visage quand il a compris ce qui était en train de lui arriver. Et je suis resté là à le regarder tomber. Je ne pouvais rien faire d’autre que rester à le regarder. D’ailleurs, je n’ai même pas essayé. Pas parce que je savais que c’était inutile. Plutôt parce que je ne me sentais pas concerné, comme si je n’étais pas vraiment là. Comme si j’étais enfermé dans un nuage noir et que je voyais ça à la télé. Voilà, c’était la première fois que j’étais englouti par la Noirceur. Et je regardais les choses depuis l’intérieur de ce brouillard. Je vois Bobby qui tombe, son corps qui tourbillonne dans le vide au ralenti, Il tombe, il n’en finit pas de tomber, ça semble durer une éternité, comme s’il n’allait jamais s’arrêter de tomber. Mais en fait ça ne va pas durer une éternité, et c’est presque dommage, parce que je me rends compte qu’il va bientôt heurter les rochers. Et juste avant, c’est comme si nos regards se croisaient. C’est impossible, bien sûr, il est beaucoup trop loin, il va beaucoup trop vite, mais c’est pourtant l’impression que j’ai.»

« Je ne suis pas ungrand fan de Jasper Johns. Il est un peu trop simple et propret pour moi. Je ne sens pas de souffle dans ses œuvres. Mais ça doit être moi parce que des tas de gens sont prêts à payer des fortunes pour ses toiles. »

« Il y a des gens qui aiment tuer. Je n’en fais pas partie. Je veux dire, si ça doit arriver, s’il faut en passer par là pour que le coup réussisse, eh bien, désolé, vous aurez peut-être plus de chance dans une prochaine vie. Mais ça ne me plaît pas particulièrement. Je sais que ça devrait me déranger, et pourtant, non. Juste avant de passer à l’acte, c’est comme si j’arrêtais d’être moi. La Noirceur m’enveloppe, telle une armure mentale. Je m’y engouffre et ce n’est plus moi qui suis aux commandes ».

« Elle s’éloigna. Je déglutis péniblement. J’avais envie de céder pour qu’elle revienne. Mais je me retins. Je devais travailler ce soir-là et la Loi Riley Numéro Un était formelle : le boulot d’abord. »

« On dit que chaque personne se réveille à un moment de sa vie. Je répondrais que d’après mon expérience, ce n’est vrai qu’en partie : la plupart des gens ne se réveillent jamais. Chez ceux à qui ça arrive, il y a une sorte de déclic qui leur ouvre les yeux d’un coup. Ils regardent autour d’eux et se disent :ça alors, je suis vivant ?! Après quoi plus rien n’est pareil. Mais ça ne concerne pas tout le monde. La plupart des gens passent leur vie à dormir, sans même savoir que c’est maintenant ou jamais, qu’ils ont un aller simple et qu’il n’y aura pas de deuxième chance.»

« Katarina balaya du regard une dernière fois la salle d’exposition. Il fallait reconnaître, même si elle avait fait une partie du boulot elle-même, que le résultat étaitabsolument fabuleux. Les vitrines, renfermant chacune leur propre merveille, étaient réparties dans la pièce, avec suffisamment d’espace entre elles pour permettre à la foule de circuler.(…) Et pile au centre de la salle, seule dans son écrin de verre parfaitement éclairé, la plus grande merveille de toutes, à nulle autre pareille. Aucune autre pièce de la collection-aucune autre pièce au monde- ne lui étaient comparable. Le Daria-e nour.L’Océan de Lumière.»

« C’était l’une des raisons de mon succès. A chaque mission je fais en sorte que personne-personne- ne sache à quoi je ressemble ».

Copyright Jeff Lindsay « Riley tente l’impossible » (Série Noire Gallimard) 474 pages/20 euros/Toutes librairies.

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