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Joe Biden
Joe Biden
©JIM WATSON / AFP

Apaiser les tensions

Réunir les Etats-désunis-d’Amérique : Joe Biden présume-t-il de ses forces réelles ?

Joe Biden a promis samedi d'être le président qui unifierait l'Amérique, après quatre années de tensions et de divisions. Alors que le pays est plus polarisé que jamais après le mandat de Donald Trump, Joe Biden a-t-il les moyens d'unifier ce pays ?

Gérald Olivier

Gérald Olivier

Gérald Olivier est journaliste et  partage sa vie entre la France et les États-Unis. Titulaire d’un Master of Arts en Histoire américaine de l’Université de Californie, il a été le correspondant du groupe Valmonde sur la côte ouest dans les années 1990, avant de rentrer en France pour  occuper le poste de rédacteur en chef au  mensuel Le Spectacle du Monde.  Aujourd’hui il est consultant en communications et médias et se consacre à son blog « France-Amérique ».

Il est aussi chercheur associé à  l'IPSE, Institut Prospective et Sécurité en Europe.

Il est l'auteur de Mitt Romney ou le renouveau du mythe américain, paru chez Picollec on Octobre 2012.

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Atlantico : Dans son premier discours après l'annonce par les médias de sa victoire, Joe Biden s'est engagé à être un « président qui ne cherche pas à diviser mais à unifier ». «  Faisons baisser la température », a-t-il dit. Alors que la campagne a été d'une rare violence, que le pays est plus polarisé que jamais après quatre ans de présidence Trump, Joe Biden a-t-il des chances d'être entendu ? A-t-il les moyens d'unifier ce pays ou est-ce un vœu pieu ?

Gérald Olivier : Je ne pense pas que ça soit un vœu pieux. Joe Biden est quelqu'un de bien. Il est en politique depuis longtemps et il toujours été un centriste capable d’entretenir de bons sentiments envers les deux camps.

Par contre, la question est de savoir si cela est vrai de tous les Démocrates. Je n'en suis absolument pas convaincu.

Faisons d'abord un pas de côté. Techniquement parlant, légalement parlant, juridiquement parlant, Joe Biden n'est pas encore élu. Les médias ont déclaré qu'il avait gagné car selon leur décompte, il a passé la barre des 270 grands électeurs. Mais je rappelle que dans plusieurs Etats parmi ceux qui ont été décomptés en retard - le Wisconsin, le Michigan, la Géorgie, le Nevada, la Pennsylvanie et l'Arizona - il y a des recomptes en cours, des recomptes demandés, ou des recours déposés. Tant que ces recours n'ont pas été confirmés, déboutés, ou infirmés, il n'appartient à personne de dire qui est président des Etats-Unis. Oui, Donald Trump a eu tort de le faire la nuit du 3 au 4 novembre, mais Joe Biden, a aussi tort de se considérer élu aujourd'hui tout simplement parce que les médias l'ont annoncé. La réalité est que pour l'instant, Joe Biden n'est pas encore président-élu. Si demain Donald Trump concédait sa défaite, alors il le serait. Mais il ne l’envisage pas encore, et c'est donc à la justice de s'assurer qu'il n'y a pas eu d'irrégularités. Si Biden veut vraiment réconcilier les Etats-Unis, sa première démarche devrait être de dire aux Américains : "Attention, je vous ai demandé d'être patients… Je ne suis pas le président-élu. Le président en place et son équipe ont déposé des recours, respectons la justice en attendant que tout soit officiel. Et là nous commencerons notre action." Pour l'instant, ce n'est pas ce qu'il fait, parce qu'il essaie évidemment de profiter d'une sorte de fait accompli.

Cet aparté, que tout le monde oublie, me semble essentiel dans la perspective d’une réconciliation.

Je constate aussi dans la rue, depuis samedi soir, une certaine effervescence mêlée d’un sentiment de revanche voir de vengeance vis-à-vis de  Donald Trump. Je remarque une volonté insidieuse d'humilier le président par des déclarations outrageantes telles que "Tire toi !" "Bon débarras !"  ou pire. Un certain nombre de propos ont été tenus, pas seulement par des hommes politiques mais surtout par des Démocrates dans la rue, qui montrent que leur satisfaction ne vient pas d’avoir élu Biden mais plutôt d’avoir battu Trump. Et maintenant qu'il est à terre, ils vont en profiter…

La première chose que Joe Biden doit faire,s’il est sérieux dans son vœux de réconciliation,  est appeler ses partisans à la retenue, à la décence, parce que derrière Donald Trump, il y a 70 millions d'Américains. Ces 70 millions d'Américains sont les victimes de la politique des présidents qui ont précédé Donald Trump. Grâce à lui, ils ont relevé la tête, ils ont eu l’impression que le gouvernement travaillait pour eux. S’ils sont à nouveau écartés, ignorés, dénigrés, traités de « déplorable » comme l’avait fait Hillary Clinton, ou de bornés qui « s’accrochent à leur religion et à  leur fusil » comme l’avait dit Obama, alors je ne vois pas de réconciliation possible.

Si la politique de Joe Biden prend en compte les aspirations sociales, culturelles, économiques de ces populations-là, peut être qu'il y a une chance de réconciliation. Si, au contraire, sa politique consiste à mettre en place le programme très socialisant qui a été écrit en partie par Bernie Sanders et soutenu par l'aile la plus radicale du parti, il n'y aura pas de réconciliation, car une partie de l'Amérique rejette très largement et très fondamentalement ce type de programme.

Il a aussi appelé à la coopération entre Démocrates et Républicains. « J’appelle le Congrès – démocrates et républicains – à faire ce choix avec moi. » Les Démocrates sont parvenus à conserver leur majorité à la Chambre des représentants mais n'ont pas repris le contrôle du Sénat. Ce dernier se jouera en janvier en Géorgie lors d'une élection partielle. Une coopération est-elle possible entre les deux partis ?

Ça me paraît très difficile à mettre en œuvre et les Républicains auraient tort de tomber dans une telle manœuvre compte tenu de l'attitude des Démocrates depuis 4 ans. Car depuis la victoire de Trump en 2016, les Démocrates n'ont eu de cesse de le faire tomber. Ils n’ont jamais accepté son élection et ont tout fait pour saper sa crédibilité. Je rappelle que le procès en destitution était une mascarade politique. La destitution est une procédure exceptionnelle qui permet au Congrès de révoquer un président qui aurait violé son serment et bafoué la Constitution, c’est quelque chose de très sérieux qui demande une approche bipartisane, c’est-à-dire menée par les deux partis. En 2019 et en 2020 lors de la mise en accusation du président on a assisté au contraire à une cabale partisane menée exclusivement par les Démocrates de la Chambre parce qu’ils y avaient la majorité . Avoir eu une attitude totalement obstructionniste, dénigrant même la légitimité du président, et maintenant lancer un appel aux Républicains pour la coopération, c'est un peu gonflé.

Les deux élections sénatoriales partielles de Géorgie en janvier vont avoir une importance capitale parce que si les Démocrates remportent ces deux sièges, ils auront la majorité au Sénat. Ce sera en fait une égalité à 50/50 mais Kamala Harris, actuellement vice-présidente, aura le vote décisif puisque le vice-président des Etats-Unis est également le président du Sénat. Il me semble très important que les Républicains conservent la majorité au Sénat pour avoir un levier de blocage. Parce qu'avec l'exécutif et le législatif entièrement du même côté, les Démocrates auraient les mains entièrement libres pour faire absolument tout ce qu'ils voudraient sans une simple possibilité de contrôle des Républicains. Ça ne paraît pas aujourd'hui être ce qui est le plus souhaitable. Parce que si l'on veut réconcilier l'Amérique, il faut qu'elle comprenne que le pouvoir peut être partagé et qu'elle redécouvre le culte du consensus. Si l'ensemble du Congrès bascule en faveur des Démocrates, il n'y a pas besoin de consensus : ils auront la majorité pour imposer leur propre tyrannie à la minorité. C'est ce que les Pères fondateurs avaient cherché à éviter dans le système. Donc, j'espère qu'en janvier, au moins l'un des deux sièges pourra être sauvé par les Républicains. Il y a de fortes chances que ce soit le cas car l'un des deux candidats républicains s'est quand même très bien classé. Cet équilibre des pouvoirs me paraît essentiel si l'on veut parvenir à une réconciliation.

Dans ce contexte, quelle sera l'attitude des Républicains vis-à-vis de Donald Trump ? Peut-on imaginer qu'eux-mêmes décident de tourner la page Trump ? On voit par exemple que Mitt Romney a été le premier Républicains à féliciter Joe Biden et Kamala Harris.

En politique, la victoire rassemble, la défaite divise. Les Républicains vont rapidement tourner le dos à Donald Trump, je le crains. Certains ont déjà commencé. D'autant plus qu'ils souhaitent pas que Donald Trump soit un obstacle à leurs propres ambitions pour 2024. Le silence des Républicains du Congrès depuis mercredi est étourdissant.

A part Lindsey Graham, Jim Jordan et Ted Cruz, trois proches du président, vous ne voyez personne voler au secours du président. Alors qu’il en a aidé plus d’un pour sa réélection.  Mais le fait est que Donald Trump est probablement déjà un homme du passé…

Par contre Mitt Romney, a eu une remarque parfaitement juste et c'est le seul qui l'ait faite : il a dit que le président avait parfaitement raison de mener ses actions en justice. Il a souligné que Donald Trump est dans son droit loru’il demander des recomptages. Rappelons qu'il y avait eu un recomptage dans le Wisconsin en 2016 après la défaite d'Hillary Clinton. Personne n'a crié au scandale à l'époque. Il faut bien comprendre que pour qu'une élection ait de la valeur, il ne s'agit pas que tous les votes comptent ; il s'agit que tous les votes valables, tous les votes légaux, comptent. La distinction du président est essentielle. Les Démocrates devraient se rallier à ce processus, surtout s'ils ont confiance dans la réalité de leur victoire et s'ils ont confiance dans le système.

Plus le système est transparent, plus il est fort. Moins il l'est, plus il est affaibli.

Essayez d’abord de vous mettre à la place des supporters de Donald Trump. Ils sont convaincus qu'il y a eu tricherie, convaincus d'avoir été volés Et ils sont très amers, mais ils ont gardé leur calme. Ce ne sont pas des casseurs, au contraire des antifas et des mouvances p roches de BLM.

Essayez ensuite d’imaginez que la situation soit inversée ; que Biden ait d’abord mené la course avant de se faire rattrapé, que Trump ait fini par l’emporter mais que Biden accuse le camp adverse de tricheries…  Ces accusations, avérées ou pas, seraient sur la première page de tous les quotidiens américains et feraient la une de toutes les émissions de télévision. Là, personne n’en parle ou presque. Les médias font preuve d’une docilité coupable vis-à-vis de Biden et des Démocrates. Ce qui a d’ailleurs été le cas tout au long de la campagne. Il y a une telle détestation de Donald Trump chez les journalistes que ceux-ci s’estiment investis d’une mission de salut public à son détriment. Au lieu de simplement rapporter l’information, les médias ont adopté une attitude quasi militante au service de l’un des deux camps. Loin d’être un quatrième pouvoir qui questionne l’autorité des trois autres, les médias Américains sont devenus la section communication du parti Démocrate … Ils n’y ont rien gagné au contraire, ils y ont même beaucoup perdu en crédibilité auprès du grand public. Eux aussi doivent se réformer et tolérer une plus grand diversité d’idées en leur sein si l’on veut croire à une réconciliation.

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