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Des manifestants font référence à George Orwell lors d'une manifestation contre la loi Sécurité globale, le 28 novembre à Paris.
Des manifestants font référence à George Orwell lors d'une manifestation contre la loi Sécurité globale, le 28 novembre à Paris.
©JOEL SAGET / AFP

Prophétique

Relire Orwell permet de se rendre compte que "la main invisible" d’Adam Smith ressemble de plus en plus à celle de Big Brother

Lucien d'Azay publie "George Orwell, Ecrits de combat". Si l’œuvre d'Orwell a toujours été pertinente et d’actualité, c'est dans ces essais qu’il exprime le plus clairement et le plus éloquemment sa vision de la société.

Pauline de Préval

Pauline de Préval

Pauline de Préval est journaliste et réalisatrice. Auteure en janvier 2012 de Jeanne d’Arc, la sainteté casquée, aux éditions du Seuil, elle a publié en septembre 2015 Une saison au Thoronet, carnets spirituels.

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Lucien d'Azay

Lucien d'Azay

Lucien d’Azay est écrivain et traducteur de l’anglais et de l’italien au français, auteur d’une vingtaine de livres dont Un sanctuaire à Skyros (Les Belles Lettres, 2020), Keats, keepsake (Les Belles Lettres, 2014) et Sur les chemins de Palmyre (La Table Ronde, 2012).

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Pauline de Préval : Pourquoi publier ces Écrits de combat (éditions Bartillat) aujourd’hui ? George Orwell a-t-il encore des choses à nous dire sur notre temps soixante-dix ans après sa mort ?

Lucien d'Azay : L’œuvre de George Orwell a toujours été pertinente et d’actualité. Comme 1984 est considéré comme une dystopie satirique, on l’a classé parmi les écrivains prophètes de science-fiction, mais il pratiquait avant tout un journalisme d’élite, qui tient de l’ethnographie et de la sociologie. Orwell était un militant démocrate, proche des courants libertaires et anarchistes, et c’est dans ses essais, en particulier dans ceux que nous avons réunis, Constance de Bartillat, Charles Ficat et moi, dans Écrits de combat, qu’il exprime le plus clairement et le plus éloquemment sa vision de la société. Sa critique fine et convaincante du capitalisme s’applique parfaitement au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. J’ai comparé Orwell à saint François d’Assise parce que, comme lui, mais sur un plan exclusivement laïc, il se range toujours du côté des pauvres et, d’une manière générale, de toutes les personnes vulnérables de la société ; c’est en cela que sa critique reste subversive dans un monde où les laissés-pour-compte continuent d’être bafoués par l’expansion économique.

Orwell a-t-il changé de vision politique au cours de son existence ? 

Orwell appartenait à une famille de la classe moyenne anglaise, bien ancrée dans le victorianisme et l’empire britannique. Son père était fonctionnaire au Bureau de l’Opium de l’Indian Civil Service, à Motihari, au Bengale. Il a lui-même servi dans la police impériale des Indes, en Birmanie, de 1922 à 1927. C’est là qu’il a pris le colonialisme en horreur, comme il l’évoque dans « Comment j’ai tué un éléphant ». Il a démissionné au bout de cinq ans de service. Diverses expériences auprès des indigents – colonisés, mineurs, clochards, proscrits, malades, etc. – l’ont conduit à adhérer à la pensée marxiste, mais au sein de l’Independant Labour Party, qui s’opposait à l’Internationale communiste. À partir de cet engagement, Orwell a toujours été un homme de gauche, mais comme il a passé sa vie à critiquer l’intelligentsia gauchiste, il a fini par plaire à la droite.

Orwell a été un contempteur du totalitarisme communiste. Or ses écrits semblent aussi s’appliquer au libéralisme. Est-ce la clef de sa vision ?

Le libéralisme, tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, est un totalitarisme, aussi sournois que le totalitarisme communiste puisqu’il est fondé sur la mauvaise foi. La « main invisible » d’Adam Smith ressemble de plus en plus à celle de Big Brother.

Comment Orwell articule-t-il littérature et politique ?

« Tout art est propagande », écrit-il dans son essai sur Dickens. Selon lui, une œuvre littéraire qui se respecte est nécessairement inspirée par une vision politique. C’est en tout cas l’une des raisons majeures qui déterminent Orwell à écrire, comme il l’affirme dans « Pourquoi j’écris ». Il donne au terme « politique » le sens le plus large possible. C’est, comme il l’explique, « le désir de faire avancer le monde dans une certaine direction, de modifier l’idée que se font les autres du genre de société à laquelle ils doivent s’efforcer d’aspirer. Ici encore, aucun livre n’est véritablement exempt de préjugés politiques. L’opinion selon laquelle l’art ne devrait rien avoir à faire avec la politique est en soi une posture politique ».

Ses deux grands romans, La Ferme des animaux et 1984, permettent-ils de mieux comprendre ces textes ?

Je dirais plutôt le contraire. À la lumière des Écrits de combat, le message politique que véhiculent La Ferme des animaux et 1984 devient encore plus limpide. Et notamment la notion de common decency, si chère à Orwell, qu’il prête à l’œuvre entière de Dickens (« si les gens se comportaient dignement, le monde serait digne de ce nom »). Ces deux romans dénoncent le totalitarisme, tous les régimes qui asservissent, exploitent et martyrisent les citoyens au mépris de la common decency, en quoi Orwell voyait l’héritage du christianisme et de la Révolution française : haine des privilèges, droiture morale, altruisme, solidarité, souci permanent d’équité et croyance dans les bienfaits de la vérité et d’un bon sens tacite, objectif et empirique.

Comment classer Orwell : parmi les humanistes progressistes comme Camus ou parmi les satiristes et les pessimistes comme Swift ? 

Je rechigne toujours à « classer » les écrivains et les artistes, à plus forte raison ceux que j’aime. Laissons les catégories aux universitaires et aux politiciens. Orwell est récupéré aujourd’hui aussi bien par l’ultragauche, en tant que champion de l’Independent Labour Party contre le fascisme et le totalitarisme, que par la droite réactionnaire, en tant qu’« anarchiste Tory », comme il se désignait lui-même par cette boutade, mais il embarrasse en réalité les deux camps, signe manifeste de sa singularité et de son indépendance d’esprit. Il me fait penser à Montaigne qui, lors de son séjour à Florence, s’était vu qualifier de gibelin par les guelfes et vice versa. L’influence de Swift sur Orwell est évidente, comme cela ressort clairement d’un essai qu’il lui a consacré, « Politique contre littérature : à propos des Voyages de Gulliver ». Quant à Camus, son contemporain, la proximité est aussi manifeste. Ils se sont tous deux engagés contre le colonialisme et les totalitarismes au nom du socialisme démocratique, et ils se sont battus sur le terrain, Camus dans la Résistance, et Orwell au sein des brigades républicaines du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste) pendant la guerre civile espagnole. Mais quoique progressiste et partisan de réformes démocratiques, leur humanisme se méfie des révolutions. « La fin justifie les moyens ? Cela est possible. Mais qui justifiera la fin ? » écrit Camus dans L’Homme révolté. S’il s’agit bien de réformer la société, ce ne peut être au prix d’une table rase d’un passé sur lequel se fondent ses valeurs. Nostalgique de l’Angleterre d’antan, la gauche anglaise dont Orwell se réclame (elle s’inspire aussi bien de la résistance contre les enclosuresque de la Fabian Society, en passant par les mouvements luddiste et Arts & Crafts) ne saurait envisager la société du futur sans la préservation des valeurs traditionnelles – à travers la sauvegarde de l’artisanat et la résistance à l’industrialisation – auxquelles la communauté est attachée jusque dans son identité.

Lucien d'Azay vient de publier "George Orwell, Ecrits de combat" aux éditions Bartillat

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