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Eric Zemmour, leader du parti d'extrême droite français "Reconquete !", candidat à l'élection présidentielle de 2022.
Eric Zemmour, leader du parti d'extrême droite français "Reconquete !",  candidat à l'élection présidentielle de 2022.
©STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Objectif Élysée

Reconquête : combien de divisions pour la droite d’après (2022) ?

Le parti fondé par Éric Zemmour a réussi à attirer un nombre record d’adhérents. Face à la faiblesse des LR et du RN, cela suffit-il pour ambitionner d’être le pôle central de la recomposition de la droite ?

Paul-François Paoli

Paul-François Paoli

Paul-François Paoli est l'auteur de nombreux essais, dont Malaise de l'Occident : vers une révolution conservatrice ? (Pierre-Guillaume de Roux, 2014), Pour en finir avec l'idéologie antiraciste (2012) et Quand la gauche agonise (2016). En 2018, il publie "Confessions d'un enfant du demi-siècle" aux éditions du Cerf et "L'imposture du vivre ensemble: Quelques points de repères" aux éditions de L'Artilleur. 

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Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019) et Le dictionnaire du progressisme (Seuil 2022). 

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Atlantico : Le parti fondé par Éric Zemmour a réussi à attirer un nombre record d’adhérents. Il enregistre aussi un certain nombre de ralliements, notamment de certains cadres du RN. Au-delà de l’échéance présidentielle, Reconquête met-il en place les éléments pour s’installer dans le paysage politique français ? Quels sont-ils ? Son récit civilisationnel ou encore sa présence numérique très forte peuvent-ils être considérés comme des éléments pouvant permettre d’ancrer Reconquête  au-delà de l’élection présidentielle?   

Christophe Boutin : Reconquête, le parti d'Éric Zemmour, fait en effet preuve d'une belle vitalité en atteignant, comme il l’annonce, les 100 000 militants encartés. Cela ne fait pas de lui actuellement le premier parti de la droite, puisque les Républicains revendiquent eux, aux derniers chiffres, presque 150 000 adhérents à jour de cotisation - quant au Rassemblement national, il annonce pour sa part avoir 83 000 adhérents. 100 000, c'est loin derrière les plus de 420 000 adhérents que revendique La République en marche, plus loin encore des 600 000 adhérents annoncés par La France insoumise, mais c’est plus, beaucoup plus que les 12 000 adhérents du MoDem, les 10 000 d’EELV, beaucoup plus aussi que les 22 000 du Parti socialiste.

La comparaison entre le nombre d’adhérents et les scores attendus au premier tour de la présidentielle montre pourtant qu’il n’y a pas nécessairement corrélation entre les deux. De plus, presque tous ces chiffres sont sujets à caution, puisqu’ils sont ceux donnés par les différentes formations, sans aucun contrôle fiable. Mais, au-delà des nombres évoqués, ce qui doit nous retenir ici est beaucoup plus la dynamique de Reconquête, qui est manifeste. On se trouve ici devant un phénomène qui n'est pas sans rappeler les vagues d’adhésions à LREM lors de l'avancée d’Emmanuel Macron vers l’Élysée en 2017. Et comme pour l’actuel Président, s’ajoute en sus pour Éric Zemmour, comme vous le notez, un certain nombre de ralliements, des ralliements d’électeurs très certainement, d’adhérents et de militants sans doute, mais aussi des ralliements de cadres, venus à la fois des Républicains et du Rassemblement national.

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Quant à savoir si Éric Zemmour compte s'inscrire dans la durée avec Reconquête, je crois que c’est une évidence, une évidence à la fois pour lui-même, mais aussi pour tous ceux qui, justement, l'ont rallié, d’où qu'ils viennent. Tous pensent en effet possible la création d'une nouvelle force politique à droite en France, une force pour laquelle la première véritable échéance électorale, en tant que nouveau parti politique, serait bien sûr les élections législatives de juin.

Paul-François Paoli : Eric Zemmour a en effet réussi à faire une percée politique qui peut être de longue durée si son parti parvient à faire la synthèse idéologique entre une droite libérale-conservatrice assumée et une forme de nationalisme qui ne se réduit pas une énième populisme protestataire. Son parti pourrait devenir la principale force d'opposition au Macronisme si E. Macron est réélu car je ne crois pas qu'Edouard Philippe puisse véritablement s'ancrer dans les classes populaires. La force de Reconquête réside principalement dans ses thématiques qui peuvent ratisser large. Certes Marine le Pen garde un fort ancrage électoral qui lui est depuis longtemps fidèle. Mais si elle échoue au second tour, comme cela est prévisible face à E.Macron, son crédit sera définitivement épuisé. Quant à Eric Zemmour, s'il parvient au second tour et même s'il n'a aucune chance de l'emporter, il aura réussi son pari: créer une force politique nouvelle sur les décombres du RN et du parti de Valérie Pécresse qui ne parvient pas à "décoller" dans l'opinion, faute de leader charismatique et d'une ligne politique claire.

Atlantico : Face à la faiblesse actuelle des LR et du RN, peut-il ambitionner d’être le pôle central d’une recomposition de la droite ? Avec quelles forces ?  Les LR pourraient-ils accepter une recomposition de la droite dans laquelle ils ne seraient que des partenaires et pas la force motrice ?  

Christophe Boutin : Attendons de voir ce qui sort des urnes du premier tour de la présidentielle pour évoquer la « faiblesse » des Républicains ou du Rassemblement national. Pour l'instant, rien n'indique en effet qu’Éric Zemmour va tourner en tête de ce premier tour parmi les candidats de droite opposés à Emmanuel Macron, et qu'il sera donc présent au second tour de la présidentielle. Les trois candidats, Marine Le Pen, Valérie Pécresse, et donc Éric Zemmour, sont actuellement trop resserrés en termes d'intentions de vote, avec des scores trop proches, de manière systématique ou presque dans les marges d'erreur des instituts de sondage, pour que l'on ait ici une quelconque certitude.

Dans le nouveau rapport de forces à droite, tout variera donc en fonction de ce résultat du premier tour des présidentielles – en faisant ici l’hypothèse, mais qui n’est jamais qu’une hypothèse, car un sondage n’est pas une élection, qu’Emmanuel Macron l’emporterait finalement. Dans l'hypothèse donc où Valérie Pécresse ne tournerait pas en tête et ne serait pas présente au second tour de l'élection présidentielle, le parti des Républicains, attelage bringuebalant entre une droite conservatrice, qui représente une part non négligeable de ses adhérents et de ses électeurs, et une droite progressiste, qui représente elle une part non négligeable de ses élus, aurait logiquement du mal à tenir encore très longtemps la route. Mais il est vrai que l'on a depuis bien longtemps pronostiqué l'éclatement des Républicains, et que ce dernier n'est toujours pas advenu, tant le maintien d'une « maison commune » avantage finalement les élus. Il y a donc fort à parier qu’ils préfèreront remettre à après les législatives les éventuels règlements de compte et/ou restructuration, à moins que leur survie politique ne leur semple mieux assurée ailleurs après la présidentielle, les progressistes ralliant alors LREM ou Horizons, le parti d’Édouard Philippe, les conservateurs ralliant Reconquête.

L’absence de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle, alors qu’il y a six mois encore sa place y semblait évidente, sinon légitime, accentuerait la crise que connaît son parti. Or celui-ci n’est pas, contrairement à ce que sont devenus les Républicains, une association d’élus réunis par intérêt, et il n'est donc pas impensable dans ce cadre que l’on n’attende pas les législatives pour acter des conséquences de la crise en termes, par exemple, de remplacement de certains cadres. Cela peut impliquer, là aussi, une possibilité de transfert d’une part d’entre eux vers Reconquête si ce dernier parti leur semble mieux même d’assurer leur avenir d’élu ou de permanent. Mais il est bien difficile, là encore, de prédire un effondrement ou un éclatement du Rassemblement national tant les choses semblent y être sous contrôle.

Dans les deux cas bien évidemment, une présence au second tour de la présidentielle ouvrirait un espace politique plus vaste, comme d’ailleurs pour Éric Zemmour. Mais, petit nouveau si je puis dire, appuyé par une formation bien jeune, celui-ci serait de toute manière moins affecté par le fait d’échouer au premier tour que des politiques bien installés dans le paysage comme le sont ses deux compétiteurs de droite.  

Vous évoquez ensuite la place centrale de Reconquête à droite, et d’éventuels ralliements des deux autres partis pour former une alliance. Cette dernière ne semble pourtant pas si facile, et ce pour diverses raisons. Pas facile d’abord pour le RN, qui disposera toujours d’un socle électoral non ridicule, et peut donc continuer une vie autonome. Quant aux Républicains, ils ont à la fois un socle électoral qui devrait perdurer, même revu à la baisse – c’est souvent un électorat âgé qui n’aime pas changer ses habitudes -, mais aussi, et surtout, un socle important d'élus, nationaux ou locaux, et cela leur permet de continuer à jouer un rôle dans la vie politique française.

On peut certes envisager diverses hypothèses de « recomposition ». Soit Reconquête prend de plus en plus d’ampleur et absorbe la part conservatrice de LR qui implose, avec un important ralliement de cadres et d’électeurs, et dans ce cas nous aurions un parti conservateur avec à sa droite, ou à côté, un parti plus populiste, le RN. Soit Reconquête obtient un nombre d’élus significatif aux législatives, proche de celui de LR, et les deux se mettent à travailler ensemble à la Chambre constituant une alliance – mais cela conduirait toujours à l’implosion de LR, car son aile progressiste n’accepterait sans doute pas une telle solution. 

Une des questions qui se pose ici sera donc de savoir, et ce quelle que soit l'hypothèse du second tour - à moins bien sur qu’Éric Zemmour n’y triomphe -, combien Reconquête pourra avoir de députés. Ce nouveau parti va-t-il connaître le même problème que celui que connaît le Rassemblement national, qui, très largement stigmatisé, desservi par le mode de scrutin, perturbé par la « prime au sortant », peine à pouvoir aligner un nombre de députés qui corresponde à son impact électoral réel ? Sera-t-il lui aussi dans l’incapacité de présenter des candidats sérieux, tant les risques seraient lourds pour ceux qui le rejoindraient, en termes de vie professionnelle par exemple ? 

L'un des éléments qui pourrait ici servir Reconquête, et ce quand bien même Emanuel Macron serait-il réélu président de la République, est l'extrême faiblesse du personnel politique LREM dans un nombre important de circonscriptions. Certes, la fameuse « prime au sortant » est renforcée par le contexte de crise que nous connaissons, dans lequel l’électeur n’aime guère l’imprévu : « on ne change pas de monture au milieu du gué ». Mais des doutes légitimes sont parfois permis sur les qualités de cette dernière.

Paul-François Paoli : Pour l'instant ce sont les leaders du RN qui rejoignent Zemmour mais il est possible qu'un certain nombre de dirigeants de LR en fassent tout autant après les élections. Il est patent que des gens comme Eric Ciotti sont bien plus en phase avec les thématiques de Zemmour qu'avec celles de Valérie Pécresse. En radicalisant le discours qui était celui de François Fillon, Zemmour peut faire imploser le centre droit. Pécresse ne peut aujourd'hui que l'imiter maladroitement en usant d'une sémantique qu'elle s'était jusqu'ici refusée à exploiter, notamment celle du "grand remplacement". Si toute la droite prend en compte des thèmes qui étaient réprouvés hier et considérés comme "d'extrême- droite" alors c'est que l'appellation même d'extrème droite n'a plus de pertinence. Le parti de Zemmour pourrait creer une dynamique comparable à celle du RPF dans les années 50 ou du RPR dans les années 80. A l'époque ces formations gaullistes violemment anti communistes et anti-européistes étaient très à droite. 


Atlantico : Lorsque l’on observe les sondages qui témoignent d’un fort rejet d’Eric Zemmour chez un certain nombre de Français, Eric Zemmour a-t-il des atouts pour espérer fédérer au-delà de la base d’adhérents très convaincus qu’il a déjà ?  

Christophe Boutin : Il faut voir ici les choses au-delà de la seule personnalité d'Éric Zemmour. À partir du moment où l’on envisage cette fois un parti politique, Reconquête, qui prendrait une place plus ou moins importante dans la vie politique française, ce sera très rapidement cette image collective, au moins autant que l'image individuelle de son dirigeant, qui sera prise en compte par les Français. Et l'on peut penser qu'émergeront alors des personnalités moins « clivantes » qu’a pu l'être dans certains cas Éric Zemmour – bien aidé en cela par des médias qui ne lui passent pas grand chose, mais aussi par la « bataille » qu’est la présidentielle. Par ailleurs, si dans les années qui viennent des collectivités locales plus ou moins importantes, villes, départements ou régions, sont contrôlées et administrées par Reconquête, le parti acquerra assez rapidement non seulement une visibilité mais aussi une légitimité, qui ne sera ainsi pas uniquement liée à celle de son dirigeant. 

C'est d'ailleurs l’échec de La République en marche que de n'avoir pas réussi à créer ce véritable tissu politique - et notamment d’avoir échoué à le faire dans les collectivités locales. Le même échec pourrait être évoqué au sujet du Rassemblement national, mais il faut tenir compte ici de la stigmatisation pesant sur ce parti que nous avons évoquée, très loin des avantages que confère au contraire à LREM le statut de « parti du Président ».

Pour convaincre au-delà de sa base d'adhérents, qui, effectivement, semblent être très convaincus, Éric Zemmour va pouvoir - ou pas - bénéficier de l'évolution de la politique française. Si, effectivement, une partie au moins des éléments qu'il présente comme inéluctables pour l'avenir du pays dans ses discours venaient à se réaliser, une part des Français pourrait alors considérer que son diagnostic était le bon et se rallier à ses thèses et à son parti. Reste que, ici comme ailleurs, il n'est pas toujours bon d'avoir raison trop tôt, et ce moins encore quand on doit faire face à une force politico-médiatique qui dispose encore, quoi qu’elle prétende parfois aujourd’hui, toute surprise d’entendre remise en cause la doxa qu’elle professe depuis des décennies sans que nul n’ose s’en émouvoir, d’une part importante des réseaux de pouvoir et de communication. 

Reste un point important, concernant d’ailleurs à la fois la recomposition partisane possible et ce gain d’électeurs que vous évoquez : Éric Zemmour est actuellement le seul candidat à avoir fait le choix de faire des notions d'identité et de crise de civilisation, voire de « choc des civilisations », le point central de son discours. Au moment où nombre de Français se plaignent non seulement de ressentir une insécurité physique, celle au sujet de laquelle Gérald Darmanin nous assure que « ça va bien se passer », mais aussi ce que Laurent Bouvet avait appelé dans un ouvrage essentiel « L'insécurité culturelle », ce positionnement particulier d'Éric Zemmour, sortant la politique de la banale gestion du quotidien et de cette gouvernance qui n'est bien souvent qu'une sujétion à des instances supranationales, pourrait toucher l’ensemble de cette France qui vit la menace du déclassement. Il pourrait alors faire prendre conscience aux nouveaux prolétaires isolés dans leurs petits boulots de la France périphérique, comme à une large part des classes moyennes, qu’ils ont en fait bien plus de points en commun qu’ils ne le pensent, en ramener certains aux urnes, en attirer d’autres, et les fédérer tous dans une nouvelle force politique.

Paul-François Paoli : Nous allons sans doute vers une recomposition tripartite de l'espace politique. Avec un centre libéral "progressiste" représenté par des personnalités comme Macron, Edouard Philippe ou Bruno Lemaire. Une gauche éparpillée et qui a atteint son record d'impopularité- à cet égard Mélanchon joue sa dernière partition- et une droite non pas "extrème" comme le répètent à satiété les médias mais radicale qui oppose un front du refus à la mondialisation et une rupture idéologique complète avec les tendances sociétales dominantes.  Eric Zemmour a du champ devant lui. Son refus de l'islamisation culturelle et sa volonté de renforcer l'Etat régalien contre le pouvoir des juges peut rallier de larges fractions de l'électorat populaire en quête d'autorité tandis que son discours sociétal conservateur peut séduire l'électorat catholique. Des personnalités aussi brillantes que François-Xavier Bellamy ou Laurent Vauquiez pourraient même, à terme, se trouver en phase avec cette dynamique. Nous sommes peut-être à la veille d'un tremblement de terre politique.

Paul François Paoli a publié récemment "Aux sources du malaise identitaire français"( chez Artilleurs) ainsi que "France- Corse je t'aime moi non plus. Les origines d'un quiproquo historique; ( Editions de l'Observatoire). 

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