Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Politique
©

La (relative) disparition

Qui est Karlie (...Marx) ? La France communiste zombie

Le PCF a progressivement perdu le soutien des classes populaires et s’est électoralement effondré. Pourtant, il subsiste une réelle empreinte de l'idéologie communiste, une influence certaine, sur nos décideurs politiques, notre système économique et sociétal, et notre Histoire.

Stéphane Courtois

Stéphane Courtois

Stéphane Courtois est un historien et universitaire.

Il est directeur de recherche au CNRS (Université de Paris X), professeur à l'Institut Catholique d'Études Supérieures (ICES) de La Roche-sur-Yon, spécialiste de l'histoire des mouvances et des régimes communistes.

On lui doit notamment Le bolchevisme à la française (Fayard - 2010).

Voir la bio »Pascal Cauchy

Pascal Cauchy

Pascal Cauchy est professeur d'histoire à Sciences Po, chercheur au CHSP et conseiller éditorial auprès de plusieurs maisons d'édition françaises.

Il est l'auteur de L'élection d'un notable (Vendemiaire, avril 2011).

 

Voir la bio »

Atlantico : Quelle persistance de l'inconscient communiste peut-on encore observer aujourd'hui, en France ? Pourquoi observe t-on cette empreinte ?

Pascal Cauchy : Il faut, en préalable, faire une différence entre l'héritage du PCF et l'idéologie marxiste ou "communiste" qui, à la fin du XXème siècle, en France, n'ont plus les mêmes rapports à la société et à son  évolution. 

Depuis les années 1990, l'influence du PCF est réduite aux  acquêts. Le magister du parti de Maurice Thorez et de Georges Marchais a disparu, ou presque. Son assise électorale a fondu comme la peau de chagrin de Balzac. Non pas que les classes populaires aient disparues, mais leurs supports politiques ont trouvé d'autres assises.

Deux phénomènes sont à observer. Tout d'abord la radicalisation idéologique qui se produit  en France dans les années 1990. Le triomphe du libéralisme / libertaire de gauche issu des années 60 , venues des Etats Unis, matinées de marxisme psychologisant, ont triomphé. L'avenir du monde n'est plus dans le prolétariat majoritaire, mais dans l'addition de causes minoritaires. A partir de là, nous assistons à la criminalisation de l'idée de Nation, le rejet du peuple, ( il devient le  "beauf", le "Dupont la joie raciste"), c'est le temps de SOS Racisme, le second septennat de Mitterrand, le temps des places à prendre et de l'argent facile pour qui est plus militant qu'ouvrier. Le PCF n'est plus dans la course en France et l'URSS a disparu. L'héritage communiste est alors assuré par la génération 68 (le trop fameux "baby boom"), arrivée aux affaires, dans la presse, à l'université et même dans les organes d'entreprises (communication, etc.), son projet n'est plus la lutte des classes mais la promotion des "différences" et des "minorités". Cette promotion s'accompagne d'un discours particulièrement violent, il s'agit d'exterminer un adversaire construit de toute pièce (nation, peuple, etc.). Là on retrouve la rhétorique léniniste mais à contre-emploi.

Stéphane Courtois : Le communisme continue de peser sur l’inconscient français non pas au titre de l’idéologie communisme, dont le mythe s’est largement effondré entre 1989 et 1991, mais au titre de l’idéologie révolutionnaire dont la France demeure profondément pénétrée. Le problème, comme le proclamait Clemenceau en 1891, c’est que « la révolution est un bloc ». Un bloc qui mélange dans la même séquence la déclaration des droits de l’homme et du citoyen et la Terreur, la guillotine et le génocide des Vendéens en 1793)1794. Tant que l’on n’aura pas clairement dissocié ces deux séquences totalement contradictoire de la Révolution, les communistes continueront de aire peser le spectre d’une révolution radicale dont Jean-Luc Mélenchon a été le porteur lors de l’élection présidentielle de 2012. Et qui dit révolution radicale dit impossibilité de réformer le pays.

A quel point la France a t-elle été marquée par l'esprit de la Résistance ? Par quels moyens les communistes ont t-ils tenté de faire main basse sur cette histoire ? Ont t-il réussi ? Comment cette idéologie impacte t-elle durablement notre récit national et notre vision de l'Histoire ? 

Pascal Cauchy : La Résistance  est, curieusement, devenue un enjeu politique pour la gauche alors que celle-ci n'en n'a  ni le monopole, ni les lauriers. Là aussi, il s'agit d'un kidnapping du "résistancialisme", comme certains résistants appelaient dans les années cinquante la tentative du PC de monopoliser la lutte  patriotique contre l'Allemand. La gauche liberale / libertaire tente de récupérer cette histoire.  Il ne faut pas oublier qu'elle a prospéré lors du durcissement idéologique des années 90 qui virent les derniers procès de l'épuration (Barbie, Touvier, Papon) qui furent de véritables tribunes politiques plus que  juridiques, Il y avait  des places à prendre et de la notoriété à gagner. Surtout cette gauche  n'avait participé à aucune guerre. 

Le PCF fut trop absent de ces affaires, il perdit même les gains possibles de la publicité  faite autour du couple "Aubrac" dont la promotion reste politiquement intéressante à défaut d'être historiquement fondée. La propagande résistancialiste du PCF a donc été, elle aussi, captée par d'autres.

Il est évident que notre vision de la Seconde Guerre mondiale, écrite officiellement,  ne correspond en rien à celles des européens ou du monde en général. Elle vise à décridibiliser un peu plus le patriotisme des Résistants et de limiter la guerre mondiale à un clochemerle qu'il sera facile, le cas échéant, de ridiculiser. Autre exemple où le PCF perd la main, l'histoire de la Première armée française où les communistes furent nombreux à s'engager et dont "l'histoire" ne retient que "les indigènes" si minoritaires. 

Stéphane Courtois : A la Libération, le PCF est devenu un parti extrêmement puissant, à la fois parce qu’il disposait de nombreux groupes armés (les FTP), qu’il bénéficiait d’un formidable prestige dû à sa participation à la résistance depuis juin 1941 et qu’il était associé à l’URSS, à l’Armée rouge et à Staline qui étaient alors tenus pour les principaux vainqueurs de Hitler. En se présentant comme le parti le plus patriote et comme le « parti des fusillés » — il revendiquait 75 000 fusillés alors que les chiffres les plus récents évoquent environ 1 500 —, le PCF a su construire sa puissante mythologie de la Résistance, en « oubliant » au passage son comportement antipatriotique de septembre 1939 à juin 1941 et sa dissolution par le gouvernement de la République en septembre 1939. Grâce à sa capacité de propagande et à sa discipline, le PCF a imposé son récit, au détriment des autres — gaullistes, socialistes, catholiques, et même juifs. Ce n’est qu’à partir des années 1980 que cette mythologie a commencé à se désagréger en raison de l’ouverture des archives et du travail des historiens.

Comment cette histoire avec le communisme influence t-elle les réflexes et les raisonnements des décideurs politiques ? Quelle influence le communisme conserve t-il sur cette sphère politique ?

Pascal Cauchy : Le PCF n'a plus aucune influence intellectuelle. Par contre, le pseudo communisme libéral libertaire triomphe.  Désormais  les élus sont obligés de s'incliner devant des poncifs où l'émotion est en concurrence avec les dogmes "minoritaristes".  Il est certain que l'indigence intellectuelle s'ajoute à la frilosité politique, c'est une définition de la démagogie. La décision de la municipalité de Tourcoing d'annuler un concert de féministes "de gauche" au prétexte de sauvegarder la paix sociale après trois jours de quasi insurrection montre bien l'absence de colonne vertébrale idéologique. On est loin du choix du maire communiste d'Ivry en 1980 de lancer les bulldozers contre la construction d'une cité de transit pour travailleurs émigrés, choix totalement justifié à l'époque mais dont la gauche socialiste anticommuniste fit un geste "raciste". 

Restent quelques sédiments, mais peu crédibles, dans la sphère universitaire où les places ont été monnayées depuis vingt ans. La publication récente aux PUF d'un "que sais-je ?" sur le communisme montre que la tentative d'avoir le monopole du savoir n'est pas morte. La multiplication de subventions publiques vers les éditions de cette  mouvance seraient également à observer.

Stéphane Courtois : A la Libération et jusqu’à la fin des années 1970, le PCF a considérablement pesé sur les décideurs politiques qui craignaient à la fois sa puissance électorale — le PCF a été le premier parti en 1946 avec plus de 28% des voix —, sa puissance municipale et sa puissance syndicale. En période de guerre froide, en particulier au moment du plan Marshall en 1947-1950, ils redoutaient, à juste titre, que le PCF soit le relai de la volonté soviétique de ruiner ce plan de reconstruction du pays. En 1981, la victoire de François Mitterrand et des socialistes a été pour le PCF un coup très dur dont il ne s’est pas remis, d’autant que la chute du Mur de Berlin en 1989 et l’implosion de l’URSS en 1991 ont achevé de ruiner le mythe communiste. Néanmoins, les décideurs, de droite comme de gauche, continuent d’avoir une sorte de révérence pour les communistes, en particulier en raison de leur participation à la Résistance. Comme le montre par exemple la mise en exergue par Nicols Sarkozy du jeune Guy Moquet fusillé par les Allemands comme otage.

 

De quelle manière l'idéologie communisme influence t-elle le syndicalisme français ? Quel poids le PCF a t-il dans le rapport de force entre syndicats, employeurs et gouvernement ? Et dans le dialogue social ? Pourrait-on de nouveau observer une année 1995 bis avec un pays bloqué pendant trois semaines ? 

Pascal Cauchy : La présence politique du communisme est aujourd'hui très réduite. IL reste un communisme municipal (la grande conquête de 36 et de 45) mais les dernières élections ont montré une quasi mort clinique de celui-ci. Dans le syndicalisme, là aussi l'influence directe du PCF n'est plus évidente. Il reste quelques bastions mais qui doivent plus  à la tradition de luttes et  l'héritage social qu'à la prégnance d'un PCF influent. Les ports, la SNCF, les messageries sont encore des bastions. Mais il s'agit davantage de défendre des "acquis sociaux" (des avantages matériels)  que d'être l'avant garde d'un modèle social. La SNCF est moribonde avec ses prix les plus élevés d'Europe, son réseau élitiste réservé au TGV, des trains "populaires" (utilisés par ceux qui travaillent et paient  cher leur transport) dans un état calamiteux, dangereux et hors de prix. Le combat des cheminots n'est plus pour le service public. Dans l'éducation nationale, le grand  désordre actuel fragilise l'édifice dont beaucoup pressentent l'effondrement, celui de l'ascenseur social; les syndicats sont désemparés. Il suffit de retrouver les déclarations d'Henri Krasucki contre le collège unique sous Giscard pour comprendre le fossé entre un communisme qui défendaient l'intérêt populaire et une petite bourgeoisie arrivée aux affaires, qui veut être promoteur d'une égalité "des chances" selon ses propres normes.  

Stéphane Courtois : Dès 1920, Lénine avait exigé que les futurs communistes français combattent le syndicalisme réformiste, symbolisé à l’époque par la CGT réformiste qui venait d’obtenir du gouvernement la journée de 8 heures de travail par jour, et le noyautent soit pour s’en emparer soit pour le détruire. N’étant pas parvenu à détruire la CGT, les communistes créèrent leur centrale syndicale, la CGT unitaire, qui pratiquait le syndicalisme « de lutte de classe ». En 1945-1946, les communistes réussirent à s’emparer de la direction de la CGT et y imposèrent ce type de syndicalisme de lutte de classe qui, à la différence des syndicats dans les pays de social-démocratie — Allemagne, Suède, etc. —considère les entreprises comme l’ennemi à abattre, refuse toute négociation et tout accord et privilégie systématiquement « la lutte » — grève, sabotage, manifestations etc. L’exemple caractéristique est la grève de 3000 conducteurs de locomotives qui en 1995 ont bloqué le pays pendant trois semaines pour empêcher toute réforme de leur régime spécial de retraite.

 

D'une fenêtre économique, quels grands ensembles ou grandes entreprises ont-ils été capturés par le communisme ? Qu'en est-il aujourd'hui ? Quel bilan peut-on aujourd'hui tirer entre communisme et économie ?

Pascal Cauchy : Dans le domaine économique nous sommes dans une totale confusion. Le communisme voulait la disparition de la propriété privée et la collectivisation des moyens de production. Le néo communisme du régime actuel est très loin de cela. Le communisme nouveau est "sociétal" selon le mot à la mode. Il s'occupe davantage de la vie privée que des conditions de travail et de production. Montebourg n'avait pas que des mauvais côtés.

Dans les négociations et les chantiers actuels le communisme (marxiste) n'a rien à voir. La catastrophe annoncée dans le secteur hospitalier ne doit rien à un dogmatisme syndical mais davantage à un problème de compétence des autorités en la matière. La récente faillite de la banque du Crédit municipal de Paris n'est pas la conséquence exclusive d'employés dont les syndicats seraient des groupes de pressions incontournables mais l'objet de décisions politiques et administratives calamiteuses.

On peut évoquer certains "think tanks" économiques dont la plupart des membres sont payés par l'état et qui diffusent un discours "keynésiens" (comprendre de "gauche"). Il s'agit de réseaux d'influences qui fonctionnent en  circuit fermé. Il n'est pas certains que la  pensée de Marx y soit dominante, c'est une question d'intérêts et de rentes personnelles. Cependant l'information économique est, aujourd'hui, très ouverte. On peut difficilement imaginer un décideur prendre uniquement ses sources dans une officine française. 

Reste la question de l'économie associative. La prolifération de ce type d'acteurs est dangereuse à plus d'un titre. Economiquement ce secteur est par définition non rentable et à la charge du contribuable. Politiquement il est hors contrôle, toujours prêt à user du chantage moral sur les élus. On  est loin de la contre société communiste ou catholique du siècle précédent où le militantisme et le dévouement savaient se distinguer du cynisme et le drapeau de la cause à défendre ne masquait pas la rente de situation.  

Stéphane Courtois :  De 1945 jusqu’à aujourd’hui, la force du PCF a certes résidé dans le contrôle quasi absolu de ses municipalités et donc dans son socle électoral dans les milieux ouvriers et populaire — qui est aujourd’hui très affaibli —, mais aussi dans sa puissance syndicale, essentiellement concentrée dans le secteur public et parapublic, qui lui a longtemps permis de menacer le fonctionnement du pays à travers le blocage d’EDF/GDF, de la SNCF, des ports, de la télévision et de la presse écrite — comme l’a montré le violent conflit avec le groupe Amaury à propos du Parisien. Le PCF a sans cesse combattu l’économie de marché et milité pour la nationalisation de l’économie, provoquant de nombreux blocages qui persistent aujourd’hui.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !