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Le procès Moubarak, révélateur d’une révolution en trompe l’oeil
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Procès pharaonique

Le procès Moubarak, révélateur d’une révolution en trompe l’oeil

Après onze mois de procédure judiciaire, le verdict du procès Moubarak est attendu ce samedi. Un an après la chute du président déchu, l'Egypte a-t-elle réellement tourné la page ?

Denis Bauchard

Denis Bauchard

Ancien diplomate et spécialiste du Moyen-Orient, Denis Bauchard est consultant à l'IFRI.

Il est également l'auteur de  Le nouveau monde arabe : enjeux et instabilités paru en 2012 aux éditions André Versaille.

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Atlantico :  Ahmad Chafik, le dernier Premier ministre de l'ex-raïs est au second tour de l'élection présidentielle. Le verdict du procès Moubarak tombe lui ce samedi. Que reste-t-il de sa présidence ?

Denis Bauchard : La présidence de Hosni Moubarak a été la présidence des opportunités gâchées. D’abord dans les domaines politiques. La politique égyptienne a évolué pendant les élections de 2005. On avait l’impression que le pays se dirigeait vers une ouverture politique dans le sens de la réforme, de la pluralité des opinions. A la suite des élections, 88 députés « indépendants » étaient rentrés au Parlement égyptien. Ces députés étaient en réalité liés aux Frères musulmans.

On a eu l’impression à un moment donné que la vie politique allait se développer. Au lieu de ça, au contraire, il y a eu à partir de 2006, 2007 un retour en arrière avec une répression très brutale des mouvements sociaux comme des manifestations politiques. Il y a eu également la volonté du président Moubarak d’imposer son fils comme successeur, ce qui a énormément déplu. Enfin, les élections de novembre 2010 ont été totalement verrouillées, conduisant à leur boycott par les Frères musulmans et plusieurs partis.

Autre opportunité ratée, le domaine économique. Après la mort de Anouar el Sadat , l’Egypte a suivi une politique d’ouverture économique, de mise en place d’un secteur privé dynamique. L’Egypte était au bord de l’émergence puis tout ceci a été gâché après les élections de 1981, la prise de pouvoir de Hosni Moubarak et le développement de la corruption. Voilà le bilan qu’on peut dresser de la présidence de Moubarak.

Dans quel climat s'est déroulé ce procès ? Quel regard portent les Egyptiens aujourd'hui sur Hosni Moubarak ?

Ce procès aurait pu se dérouler dans des conditions plus dignes. Il est apparu un peu choquant que les juges au service du régime deviennent des inquisiteurs. Plusieurs photos peu soutenables ont été publiées. On voyait le président Moubarak gisant sur un brancard. Il est devenu le bouc émissaire de tous les maux dont souffrait l’Egypte. L’établissement militaire a d’ailleurs contribué à cette évolution. A l’évidence, il y a eu un coup d’état militaire avec la mise en place d’un Conseil suprême des forces armées. Bien que le maréchal Tantaoui a été un fidèle de Moubarak depuis 20 ans, il est certain que l’armée a sacrifié Moubarak pour conserver ses privilèges.

Les égyptiens portent un regard négatif sur Moubarak pour plusieurs raisons. En terme de politique intérieure, les populations ont subi de nombreuses répressions. Autre fait, sous la présidence Moubarak, l’influence de l’Egypte a décru en raison d’une trop grande proximité avec les Etats Unis et d’une certaine complaisance à l’égard d’Israël, puisque l’Egypte participait au blocus de la Bande de Gaza. Tout ceci pèse dans l’opinion publique égyptienne alors que son bilan serait plus nuancé.

Je pense que cette évolution est un avertissement pour tous les autres dirigeants arabes, car elle montre les effets pervers de l’usure du pouvoir. Visiblement, le président Moubarak était usé à la fin de sa vie politique.

En creux, ce procès permet-il de dresser un bilan du "printemps arabe" en Egypte ? Peut-il aider le pays à tourner la page ?

Certes, il y eu une explosion des libertés notamment la liberté d’expression (développement des médias, des réseaux sociaux , des blogs), mais néanmoins le bilan du Printemps arabe en Egypte est mitigé. Tout d’abord, il y a eu une récupération des manifestations de la place Tahir par les mouvements islamistes (Frères musulmans et mouvement salafiste). Ils se sont organisés en partis, notamment le parti Anour, qui est arrivé en deuxième position derrière les Frères musulmans. Il y a également un autre risque, celui de voir Ahmad Chafik être élu. On assisterait à une confiscation par l’armée de la révolution pour conserver ses privilèges.

Je pense que le résultat de ces élections sera très serré. Le bilan du Printemps arabe va dépendre du résultat des élections, de la façon dont sera mise en place les nouvelles institutions. L’incertitude règne, la  nouvelle Constitution égyptienne n’a pas encore été élaboré. Tout va dépendre de comment le nouveau pouvoir, que ce soit celui des Frères musulmans ou de Ahmad Chafik, va affronter les défis économiques  et politiques.

Enfin, je pense que ce qui va se passer en Egypte dans ce climat d’incertitude est très important dans la mesure où l’Egypte est le centre de gravité du monde arabe. Ce qui va se passer en Egypte aura des influences dans les autres pays arabes. Je pense que rien ne sera comme avant, l’armée aura beaucoup de mal à reprendre les libertés conquises pas le peuple.

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