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Prisonniers du vide
©DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP

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Prisonniers du vide

Finaliste du « Man Booker Prize avec « Ce qu’est l’homme »,l’écrivain britannique David Szalay publie « Turbulences » (Albin Michel). Douze nouvelles méditant sur notre quête de sens, juste avant la maladie planétaire.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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Voyageurs emblématiques de notre hypermodernité, les personnages de David Szalay dans « Turbulences » sont à la recherche de leur destination, certes, mais aussi d’un destin qui puisse donner un surcroît d’épaisseur à leurs vies. Le relief, c’est ce qui leur manque. Ces passagers voudraient trouver à l’arrivée du vol une direction, un chemin, de quoi nourrir leur secrète ambition : donner plus de sens à leurs existence. En attendant, ils errent entre deux avions, deux aéroports, flottant à la dérive de leur vacuité. Sur la scène internationale d’une mondialisation toujours plus affairée, chaque voyageur tente de gouverner sa vie. Ces déracinés trainant leurs valises à roulettes semblent désemparés. Avec « Turbulences »,David Szaley nous tend un miroir grossissant. Défilent ainsi dans tous les aéroports de la planète, de Londres à Dakar en passant par Madrid et Sao Polo, quelques voyageurs piégés par leur handicap : un certain aveuglement face à tout ce qui n’est pas leur « misérable tas de secrets », dirait Malraux. « Me first » est leur MDP. David Szalay utilise le sigle des aéroports ( « LGW-Mad » pour Gatwick (Londres) et Barajas ( Madrid) pour titrer ses douze chapitres, qui forment un tout fictionnel. Ses personnages sont des jongleurs sans filets. Il font leur numéro de voltige à chaque escale, dans l’attente du prochain vol, ou d’une rencontre et d’un évènement pour tromper leur ennui. Ces décalés désabusés disent mieux qu’un long discours la vacuité de l’époque, sa muette interrogation. Comment vivre, au fond ? Comment créer du lien ? Pourrait-on exister pour quelqu’un ?Autant de questions sans réponses et de voyages vains. Le romancier assemble douze humains disparates, hommes et femmes, jeunes, vieux, hétérosexuels ou pas, blancs ou appartenant à la diversité, telles les pièces d’un puzzle formant notre humanité 2020. La ronde du hasard est animée par l’indifférence de tous à l’égard de chacun. Une ronde qui rappelle « Short cuts » de Robert Altman ( très inspiré par Raymond Carver). Les personnages de David Szalay franchissent diverses frontières, réelles ou symboliques. « Turbulences » évoque non pas les tempêtes secouant la cabine à onze mille mètres d’altitude- (« La moindre turbulence la contrariait car elle dissipait l’illusion de la sécurité, l’empêchant de se croire à l’abri )»-, mais plutôt les secousses vitales qui scellent le destin. En « first » comme en « éco », le temps passe, tandis que les arpenteurs du vide se rendent d’un point à l’autre, pour que « tout change afin que rien ne change ». On se bat, respectant les délais ; on s’en va, on revient, mais ensuite, quoi ? Que ressent-on dans le silence de sa chambre d’hôtel ? A la veille de la crise sanitaire, l’incurie des humains et la défaillance des systèmes répondent présents . Les voyageurs de « Turbulences », agités au- dessus du vide, circulent dans une sorte d’absence radicale à eux mêmes et aux autres. Solitaires, ils errent. Robots dociles, les passagers de David Szalay voyagent comme s’ils avaient perdu la clef de leur mécanisme . L’époque ne fait pas de sentiments, malgré la beauté du monde. « Sous le cockpit, l’océan défilait, la ligne bleue de la terre. Deux heures plus tard, ils devançaient toujours la nuit qui, allant plus vite qu’eux, les prit finalement par surprise au dessus de l’Atlantique ».A l’arrivée, chacun va perdre quelque chose -ou quelqu’un- et devra contempler sa vérité. 

« Mon taxi a percuté un scooter et le gamin a été tué sur le coup (…) et il m’a fallu trouver un autre taxi, ce qui n’était pas facile, vu l’heure », se plaint un voyageur. Le périple peut aussi provoquer des bleus à l’âme. «  Il n’aimait pas les chambres d’hôtel, leur solitude silencieuse. » Pas l’ombre d’un crash, donc, mais pas mal d’accidents de parcours. Un pilote courtise une journaliste à l’escale. Elle pense à son scoop, lui cherche du sens. Ils se perdront en chemin, aveugles et sourds. L’indifférence aux problématiques d’autrui donne à ces ombres errantes leur épaisseur narrative, et au récit, sa singularité. Déroutés par le cours de leur existence, les protagonistes songent, vaguement hébétés (trop de bloody-maries et/ou de décalage horaire ) à tout ce qu’ils auraient dû faire et à tout ce qu’il leur reste à accomplir pour que leur vie soit un peu plus vraie . « Elle se réveilla dans l’obscurité tranquille de la cabine. Ce n’était pas la première fois et, comme toujours, ce qu’elle éprouvait n’était pas tant la sensation d’avoir dormi que celle d’une discontinuité dans sa présence au monde ». C’est le point fort du livre que cette photographie de l’irréalité de chacun. On pense à Djamel Tatah, spécialiste de la nouvelle figuration, et à ses figures blêmes. Des humains hypermodernes, séparés. Assis en cabine, ou dans les salles d’embarquement, les figures de David Szalay ressemblent par la littérature, à celles de Djamel Tatah en peinture. Les passagers de « Turbulences » cherchent une issue au désert intérieur. Grâce à une application, un couple se forme durant une nuit de transit, dans un hôtel. Aussi ennuyeuse que le reste, la relation d’intimité accentue la sensation d’échec des amants. Aussi morne que le reste du voyage, leur rencontre est mort-née. « Il n’avait plus rien dit si bien qu’elle l’avait cru endormi. Puis il avait repris : 

-Imagine qu’on te demande si tu es heureuse ou malheureuse. Que réponds-tu ?

_ Je ne sais pas. (…) Mon Uber arrive dans cinq minutes ».

On songe aussi à certaines figures du pop-art telles que vues, jadis, par Richard Lindner. Ces silhouettes d’hommes et de femmes barricadés en leurs armures les protégeant de ce danger que peut incarner l’Autre. Chez Lindner- comme chez David Szalay-, les amants, par peur de l’attachement, se tournent le dos pour ne pas communiquer. Lindner, portraitiste de la solitude, aurait certainement trouvé la bonne couverture pour « Turbulences », dont le seul défaut est sa couverture, justement . Résultat, le concept du roman est escamoté. Plus que de ciels encombrés, ces « turbulences » sont celles qu’induisent les destins lorsqu’ils se brisent d’un coup, sans bruit, mais dans une parfaite cruauté, à un moment donné. C’est ce moment que scrute le romancier, saisissant au passage tout ce qui l’a précédé.

Pour ce qui est de la forme, David Szalay aime le poignard : son écriture tranche net. Economie de moyens, pas de pathos ni de chichis, chaque séquence est d’une efficacité redoutable. Szalay a de l’estime pour son lecteur, le prenant donc pour une personne capable de comprendre la macro-économie d’une existence par certains détails subreptices. Autant d’indices pour ces détectives que nous devenons au fil de pages, car le romancier sait ménager ses effets, à la Houellebecq. Ecce Homo : tels étions-nous peut-être hier encore, avant l’étrange rappel à l’ordre qu’instaure, contre notre gré, mais peut -être dans l’intérêt général, la crise actuelle. On pressent que les Européens, pris dans ces « turbulences », vont devoir revoir et leur « process » et leur copie.

En attendant que changent personnages et situations, David Szalay offre un portrait saisissant de nos contemporains. Il s’agit de l'inquiétude des Européens d’aujourd’hui. «En vivant et en voyant les hommes,  les cœurs se brisent ou se bronzent »,  disait déjà Nicolas Chamfort.

« Turbulences » par David Szalay/Albin-Michel/185 pages/16 euros.

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