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Les politiques économiques sont aussi fragiles qu'un château de carte.
Les politiques économiques sont aussi fragiles qu'un château de carte.
©Flickr

Poker menteur

Pire que les mensonges des gouvernements successifs sur la réalité des déficits publics, l'instabilité des politiques économiques à laquelle ils condamnent la France

Dans un entretien mis en ligne mercredi par le quotidien Les Echos, le ministre du Budget Bernard Cazeneuve maintient l'objectif de 15 milliards d'euros d’économies pour 2014. Peu crédible ...

Gaspard Koenig et Gérard Thoris

Gaspard Koenig et Gérard Thoris

Gaspard Koenig (@gaspard2012) est Vice-Président du Parti Libéral Démocrate. Il vit et travaille aujourd'hui à Londres.

Après avoir été la plume de  Christine Lagarde, ce normalien et agrégé de philosophie travaille actuellement comme conseiller en stratégie à la Banque européenne de reconstruction et de développement (BERD) à Londres. Il dirige le think-tank GenerationLibre. 

Il est l'auteur, chez Grasset, de romans et d'essais, parmi lesquels Les discrètes vertus de la corruption, Leçons de conduite ou encore La nuit de la faillite.

Gérard Thoris est agrégé en Sciences sociales, titulaire d'une maîtrise de 3ème cycle en Sciences économiques de l'Université catholique de Louvain, et diplômé de l'IESEG. Il est également licencié en philosophie. Maître de conférence à Sciences Po, il a notamment rédigé une Analyse économique des systèmes (Paris, Armand Colin, 1997), contribue au Rapport Antheios et publie régulièrement des articles en matière de politique économique et sociale (Sociétal, Revue française des finances publiques…).

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A lire également sur le site de Génération Libre : Les Devins de Bercy : pourquoi les prévisions budgétaires sont toujours fausses.

Atlantico : Dans un entretien mis en ligne mercredi par le quotidien Les Echos, le ministre du Budget Bernard Cazeneuve maintient l'objectif de 15 milliards d'euros d’économies pour 2014. En se penchant sur l’année 2013, on observe que le déficit prévu par le Projet de Loi de Finances était de 60 milliards d’euros, contre 80 milliards à l’arrivée, soit une augmentation… du tiers. Le manque de sincérité budgétaire est-il devenu une maladie chronique française ? Quels en sont les principaux symptômes ?

Gaspard Koenig : Effectivement, nous avons calculé dans un récent papier que, en moyenne, sur les 12 dernières années, en fin d'année le déficit budgétaire se révèle 27 % plus élevé que ce qu'avait prévu Bercy. Quant à la croissance, elle se trouve 0,7 points au-dessous des prévisions officielles de PIB. Avec la crise, cette malheureuse tendance s’est renforcée. Depuis 2008, le déficit se révèle 47 % plus élevé que prévu, et la croissance 1,4 points plus faible. Et cela, quelle que soit, bien sûr, la couleur politique du gouvernement.

Gérard Thoris : En France, le Haut Conseil des finances publiques est un organisme indépendant placé auprès de la Cour des comptes, créé par la loi organique du 17 décembre 2012 relative à la programmation et à la gouvernance des finances publiques. Il est chargé d'apprécier le réalisme des prévisions macroéconomiques associées aux textes financiers et la cohérence de la trajectoire de finances publiques avec les engagements européens de la France.

Comment cette insincérité s'est-elle installée ?

Gaspard Koenig : On ne demande pas au gouvernement de lire l'avenir mais, en l'absence de choc exogène, cette persistance est troublante. Mais pas une seule fois les prévisions ne se sont avérées exactes ou trop basses. La surestimation est devenue une habitude que les observateurs (et les investisseurs) intègrent dans leurs calculs, en abaissant mécaniquement les prévisions. Du coup, le gouvernement est pris à son propre piège, obligé de surévaluer pour qu'on devine la vérité. C'est malheureux.

Gérard Thoris : La question de la sincérité budgétaire est aussi ancienne que les prévisions de croissance économique. Même lorsque la croissance était au rendez-vous des prévisions, il y avait une fâcheuse tendance du Ministère de l’économie et des finances pour en surestimer le niveau. C’est pour cette raison que, en 1980, Raymond Barre a souhaité que quatre organismes s’occupent des prévisions macroéconomiques : le ministère de l’économie et des finances et l’INSEE évidemment, mais aussi REXECODE d’une part, et l’Observatoire Français de Conjoncture Economique (OFCE) d'autre part, fondé pour l’occasion. Tout cela est bien oublié. Récemment, François Hollande a cru devoir créer un Haut Conseil des Finances Publiques (17 décembre 2012). L’objectif de cet organisme "indépendant" est d’apprécier le réalisme des prévisions macroéconomiques. Son avis aurait été plus intéressant s’il était allé jusqu’à proposer des chiffres concurrents de ceux du Gouvernement, mais il mérite quand même d’être rapporté. On peut y lire que "la prévision de croissance pour 2014 (0,9 %) est plausible". Comme on l’a déjà dit dans ces colonnes, ce n’est pas l’avis de l’ensemble des économistes. Ce même Haut Conseil signale par ailleurs que "sauf à modifier la loi de programmation et le calendrier de redressement des finances publiques, le mécanisme de correction sera déclenché mi-2014, appelant des efforts supplémentaires par rapport à la loi de programmation pour atteindre l’équilibre structurel en 2016". En d’autres termes, on sait dès aujourd’hui qu’il faudra donner un coup de vis supplémentaire aux dépenses publiques après les élections du printemps prochain. Même en étant politiquement très correct, le HCFP ne peut cacher que l’horizon des finances publiques est sérieusement bouché.

Bernard Cazeneuve a également maintenu l'objectif des 3 %, alors que Bruxelles estimait mardi que le déficit resterait largement au-dessus du seuil fatidique en 2015, pour atteindre 3,7 %. La France semble naviguer de lois de finances rectificatives en lois de finances rectificatives : quelles sont les conséquences économiques à long terme de ces prévisions toujours fausses ?

Gaspard Koenig : De fait, OCDE, FMI et marchés financiers en viennent à ne plus tenir compte des prévisions nationales illusoires et élaborent les leurs en fonction de critères plus objectifs et rationnels. Le FMI prévoyait il y a un an que le déficit de l’Etat, des collectivités locales et de la Sécurité sociale serait plutôt de 4,7 % du PIB fin 2012 et de 3,5 % fin 2013, contre les 4,1 % et 3 % respectifs annoncés à l’époque. De nouveau, le gouvernement péchait par optimisme dans ses prévisions de croissance ; 0,8 % en 2013 quand le FMI, lui, tablait sur une croissance de 0,4 %. Cette perte de confiance se traduit pour le pays par une perte de contrôle et de souveraineté. Les marchés, ne se fiant plus à un débiteur qui présente des comptes de mauvaise foi, finiront par dicter à l’Etat leurs propres prévisions et stratégies, le privant de sa marge de manœuvre dans le processus d’ajustement fiscal.

Gérard Thoris : Les lois de finances rectificatives ont eu des objets bien différents selon les années. Ne serait-ce qu’en 2012, il s’agissait d’abord d’imprimer la marque fiscale du gouvernement axée sur la notion très particulière de "justice sociale". Mais tout se précipite. Hier, on était encore à annoncer des hausses d’impôts. Aujourd’hui, le sujet est devenu complètement tabou. Alors, on change le fusil d’épaule et le Ministre du Budget s’attaque aux dépenses publiques. On pourrait s’en réjouir mais, avant qu’il y soit incorporé, le gouvernement auquel il appartient avait décidé de supprimer la Révision générale des politiques publiques (RGPP). Or si l’on pratique des coupes sombres dans les budgets publics sans réorganiser les services, il est évident que la qualité de ces derniers va baisser. Dans la même veine, ce Gouvernement Ayrault a fait voter la compétence générale des Conseils généraux, ce qui ruine les maigres avantages attendus de la création des conseillers territoriaux. Avec cette nouvelle organisation, en effet, il était possible d’imaginer une fusion des Conseils régionaux et généraux. Le test alsacien a fait s’évaporer cette idée. Il reste que l’affirmation selon laquelle "je suis favorable à des garanties sur certaines dotations, qui seraient réservées aux collectivités qui mutualisent des services, étendent le périmètre d’une intercommunalité et font des économies" (Bernard Cazeneuve) n’est qu’un pis-aller, en matière d’économies budgétaires, par rapport à la rationalisation des échelons administratifs au niveau des départements et régions.

Les taux de prélèvements obligatoires dépendent fortement des prévisions de PIB. Les prévisions fausses créent-elles de l'instabilité fiscale ? Quel impact cela a-t-il sur les acteurs économiques ?

Gaspard Koenig : En effet, les taux de prélèvements obligatoires se trouvent ajustés à la hausse à mesure que la croissance est moins forte que prévue (c'est-à-dire, tout le temps…). C'est ce qu'on appelle "boucher les trous", et cela explique le récent déluge de nouvelles taxes. Les Français sont ainsi privés de toute visibilité sur les impôts qui les guettent. Le "Programme de stabilité de la France 2010-2013" prévoyait par exemple que le retour du déficit effectif à -3 % du PIB serait assuré dès 2013 avec un taux de prélèvements obligatoires de 43,0 % du PIB, soit un niveau inférieur à celui de 2007. Et cette même administration prévoit aujourd’hui 3,7 % (93 milliards d’euros) de déficit en 2014, tout en dépassant le seuil historique des prélèvements obligatoires à 46,3% PIB. Les acteurs économiques ont besoin de stabilité pour mieux décider de leur propre stratégie, et cette incertitude continuelle ne peut que renforcer leur défiance vis-à-vis du pouvoir politique.

Gérard Thoris : On le voit tous les jours, les acteurs économiques sont épuisés par cette volonté politique de les téléguider dans leurs moindres comportements. Soit ils tentent de réagir aux incitations publiques et ils passent leur temps à infléchir leur stratégie en fonction des impératifs contradictoires du gouvernement, soit ils cherchent à s’en défendre et l’exil économique – le développement stratégique à l’international – leur redonne de l’air, soit encore ils continuent leur chemin en se souvenant que les ministre passent. L’une des conséquences à moyen terme de l’activisme gouvernemental pourrait être un délaissement par les chefs d’entreprise des multiples structures inventées pour la concertation entre le monde politique et le monde économique. A quoi sert-il d’y participer si elles ne sont, de fait, qu’un rouage du gouvernement en lieu et place d’une véritable structure de concertation ? On peut imaginer que si les dirigeants s’y précipitent quand même, c’est peut-être qu’ils ont l’impression de recevoir une forme d’onction de la part du gouvernement. Vanité des vanités…

La crédibilité de la France en est-elle affectée ?

Gaspard Koenig : Bien sûr, la crédibilité de la France vis-à-vis des institutions internationales et des marchés commence à être affectée par ce yo-yo prévisionnel. L’année dernière, le gouvernement tablait ainsi sur un retour à 3 % de déficit budgétaire en 2013, après 4,5 % en 2012. Des prévisions bien plus optimistes que celles de la Commission européenne, qui estimait que le déficit public de la France atteindrait 4,2 % en 2013 – ce qui a effectivement été le cas !

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