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©Flickr / jean-louis zimmerman

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Pensées en chemin : crise et typologie des organisations villageoises

Axel Kahn marcheur ? On le savait généticien, médecin, humaniste. On le découvre ici en randonneur de haut niveau, capable d’avaler deux mille kilomètres en parcourant "sa" France de la frontière belge dans les Ardennes à la frontière espagnole sur la côte atlantique, au Pays basque. L’occasion de rencontrer à chaque étape des hommes et des femmes qui racontent chacun un bout de la vraie France d’aujourd’hui, celle dont on n’entend jamais parler. Extrait de "Pensées en chemin", chez Stock (1/2).

Axel Kahn

Axel Kahn

Axel Kahn est Président de la Ligue contre le cancer. Il a été à la tête de l'Université Paris Descartes de 2007 à 2011.

Axel Kahn est l’auteur d’une vingtaine de livres dont plusieurs ont été des bestsellers, notamment Et l’homme dans tout ça ? (NiL, 2000), Comme deux frères. Mémoire et visions croisées, avec Jean-François Kahn (Stock, 2006), L’Homme, ce roseau pensant (NiL, 2007),"Être humain, pleinement", (Editions Stock, 2016).

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Durant mon voyage de retour vers l’Allier, je fais une brève halte chez une amie maire d’une commune moyenne de la grande périphérie de Tours. On vient d’apprendre la fermeture d’une implantation voisine de la société Michelin et la perte qui s’ensuit de plusieurs centaines d’emplois. Nous évoquons ensemble les problèmes qu’elle rencontre dans l’exercice de son mandat, ses moyens d’action et son pronostic d’évolution pour les années à venir. Cette discussion ravive le souvenir des situations rencontrées depuis la frontière belge, jusqu’à l’exemple encore tout frais du Petit-Pressigny. Il me semble possible de ranger ces situations en quatre catégories-types, évidemment trop schématiques mais qui en résument le spectre.

La première concerne des communes jadis industrialisées mais dont le coeur, parfois la totalité de l’activité ont été dévastés, ne laissant subsister que quelques entreprises artisanales et des services dont la nature et la diversité sont lourdement impactées par le pouvoir d’achat résiduel d’une population dont la moitié, parfois plus, ne dispose que des minima sociaux et des petits revenus de quelques travaux au noir. C’est là surtout que l’on observe comme une sidération des personnes, une tendance à un repli strict sur la sphère individuelle et familiale, un désengagement manifeste de la vie associative et publique. Les anciens bassins de la fonderie ardennaise, de la métallurgie lorraine et champenoise, de la bonneterie troyenne sont des exemples douloureux que j’ai signalés de cette catégorie. Ma petite ville de Mussy-sur-Seine en est un autre.

D’autres sites de tradition industrielle sont moins lourdement touchés quoique aucun ne soit totalement épargné. Je n’avais, au moment où j’élaborai cette classification, pas encore rencontré de manifestation prometteuse d’un dynamisme aboutissant à l’émergence de filières nouvelles génératrices d’un réel optimisme pour l’avenir, mais restais confiant quant à la possibilité d’en observer des exemples. Ce fut le cas dans le grand Sud-Ouest, j’y reviendrai. En revanche, j’avais pu noter déjà des situations intermédiaires avec persistance d’un tissu industriel actif, en particulier en Saône-et-Loire, où plusieurs sociétés de mécanique et de métallurgie conservent une activité notable, hélas souvent plus d’exécution que de conception. L’inquiétude est réelle mais on observe que persiste alors un ressort se manifestant en particulier par une vie associative dynamique, signe m’apparaît-il d’une plus grande capacité de lutte et de rebond.

Dans la ruralité qui n’a jamais connu de réel développement industriel, l’exode rural qui a commencé après la Première Guerre mondiale et qui se poursuit inexorablement, associé à la généralisation de la télévision et en parallèle au déclin des manifestations de la vie communautaire, engendre d’authentiques déserts campagnards dans lesquels ne subsistent que quelques foyers au bourg et dans les hameaux isolés (les écarts). Même si la conséquence de ce phénomène est une aggravation de la tendance nationale, et même européenne, à la disparition des services publics et des commerces de proximité, à la désertification médicale et à la fermeture des classes, voire à un taux de suicide élevé d’agriculteurs confrontés à la solitude, on ne peut pourtant comparer ce qui se joue à la brutalité du raz de marée de la désindustrialisation qui assomme des populations entières. Les exploitations qui subsistent sont en général mécanisées et informatisées, les surfaces cultivées se sont beaucoup accrues (une moyenne de cent hectares aujourd’hui en France). Je n’ai d’ailleurs, durant les plus de deux mille kilomètres de mon parcours, pas constaté, en dehors du Morvan, de réelle déprise agricole. Cela permet aux exploitants, dont nombre bénéficient aussi des aides européennes, d’accéder à une certaine aisance, voire à la prospérité en ce qui concerne en particulier les céréaliers et les viticulteurs. Les familles possèdent plusieurs automobiles et parcourir de longues distances pour se rendre dans les agglomérations proches de quelque importance est entré dans les mœurs. En bref, cette nouvelle donne affecte certes en profondeur la vie sociale mais sans que ce ne soit là une conséquence d’une authentique crise économique.

De plus, on assiste çà et là à un phénomène de revitalisation des campagnes et d’émergence d’une nouvelle ruralité, associé à la persistance d’une activité agricole peu productrice d’emplois mais génératrice d’un pouvoir d’achat qui s’ajoute à celui des nouveaux ruraux : jeunes couples lorsque existent à une distance raisonnable des possibilités d’embauche et que la collectivité territoriale a une politique de lotissements ou facilite la mise en vente des demeures abandonnées ; jeunes retraités attirés par le style de vie ; étrangers, Hollandais dans le Morvan, Anglais en Bourgogne et en Touraine, etc. Deux villages dont j’ai parlé illustrent ce phénomène, Anost et le Petit-Pressigny. Dans les deux cas les bourgs ne dépassent guère la centaine d’habitants, quelques centaines avec les écarts. Cependant, de nouveaux venus jouissant d’une bonne aisance financière ont acheté et rénové des maisons et fermes abandonnées, les ressources locales en sont accrues d’autant, donnant quelque latitude aux communes et communautés de communes, et leur permettant d’investir dans l’embellissement de la cité, des activités collectives, des facilités sociales pour les familles. Les conseils municipaux et de communauté associent alors agriculteurs, commerçants et nouveaux venus, dont ceux d’origine étrangère, qui acceptent souvent des responsabilités de type comité des fêtes et culture. Des commerces persistent, la vie associative est dynamique et diversifiée (clubs sportifs, clubs de gymnastique, harmonie municipale, clubs de lecture, etc.). Je rencontrerai d’autres manifestations de ce renouveau rural dans le Sud-Ouest, en Gascogne, au Béarn et au Pays basque, et je sais que le phénomène est national. Je tiens à insister sur le fait qu’il ne s’agit pas là d’une « fausse ruralité » comme celle des cités-dortoirs périurbaines ou celle de régions touristiques dans lesquelles la majorité des résidences secondaires restent inhabitées la plus grande partie de l’année. Ici les néoruraux vivent et s’investissent dans ces villages qui sont devenus les leurs. Je récuse aussi la déploration par certains d’une ruralité pervertie qui aurait perdu son âme campagnarde. Aujourd’hui, la productivité des travaux agricoles est telle que les bras qui l’assurent ne sont plus assez nombreux pour faire vivre à eux seuls les villages. La néoruralité qui s’affirme est de la sorte la seule chance de maintenir un actif tissu humain dans les campagnes agricoles, c’est par conséquent sans nuance une bonne nouvelle.

Extrait de "Pensées en chemin", Axel Kahn, chez Stock, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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