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Manifestation du mouvement islamophobe Pediga.
Manifestation du mouvement islamophobe Pediga.
©Reuters

Douche froide

Pegida, dopé par la crise des migrants, exprime avec brutalité ce que d’autres plus modérés ont dit et qu’Angela Merkel a entendu... un peu trop tard

Le mouvement islamophobe Pediga semble prendre de plus en plus d'ampleur. Il s'est réuni lundi 19 octobre au soir pour fêter sa première année d'existence et les actes anti-musulmans sont de plus en plus courants. L'Allemagne a su se montrer généreuse, elle doit maintenant être pragmatique.

Jérôme Vaillant

Jérôme Vaillant

Jérôme Vaillant est professeur émérite de civilisation allemande à l'Université de Lille et directeur de la revue Allemagne d'aujourdhuiIl a récemment publié avec Hans Stark "Les relations franco-allemandes: vers un nouveau traité de l'Elysée" dans le numéro 226 de la revue Allemagne d'aujourd'hui, (Octobre-décembre 2018), pp. 3-110.
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Atlantico : Lundi une grande manifestation a été organisée par le mouvement Pediga ouvertement islamophobe. Les mouvements islamophobes sont-il en train de renaître ? Pourquoi ?

Jérôme Vaillant : Lundi soir, le mouvement Pegida appelait à une grande manifestation à Dresde, une façon de compter ses sympathisants en Allemagne de l'Est tout en célébrant le premier anniversaire de sa fondation qui remonte au 20 octobre 2014. Alors que le mouvement était en net reflux les mois précédents, la crise provoquée par l'afflux de centaines de milliers de réfugiés en Allemagne a provoqué un regain d'intérêt pour les slogans du mouvement, devenus très vite de plus en plus agressifs au point qu'un manifestant a cru bon de descendre dans la rue avec une potence qu'il avait lui-même construite et qu'il réservait à la chancelière, A. Merkel, et à son vice-chancelier, Sigmar Gabriel. La radicalisation verbale du mouvement a sans doute contribué également à faire passer à l'acte, samedi dernier, la veille de l'élection directe d'un nouveau maire à Cologne, un homme de 44 ans qui a agressé et gravement blessé de plusieurs coups de couteau la candidate la mieux placée, Henriette Reker, sans appartenance politique mais soutenue par les Chrétiens-démocrates, les Verts et les Libéraux. Elle était chargée au sein de la municipalité de la ville des affaires sociales et à ce titre responsable de l'intégration des "réfugiés", terme que l'on continue de préférer en Allemagne à celui de "migrants". Les réactions des institutions, de la classe politique et de la société civile ne se sont pas fait attendre. Le constructeur de potence fait l'objet d'une mise en examen pour appel à la violence. Quant à Henriette Reker, elle a été élue dès le premier tour de scrutin avec plus de 52% des voix, de nombreux électeurs voulant faire ainsi savoir qu'ils voulaient défendre la démocratie contre toute forme de violence. Cet attentat rappelait ceux dont avaient été victimes, il ya 25 ans, Oskar Lafontaine, alors candidat du SPD aux fonctions de chancelier, puis Wolfgang Schäuble, alors ministre fédéral de l'Intérieur. Dans chaque cas un dérangement mental des auteurs de ces attentats avait été avéré. Ils avaient provoqué un mouvement de solidarisation au sein de la classe politique et de la société civile: c'est ce qui s'est également produit immédiatement après l'attentat contre H. Reker, les chrétiens-démocrates mettant même expressément en avant la nécessité d'avoir à la tête d'une grande ville une personnalité capable de gérer l'afflux des réfugiés. La manifestation anniversaire de Pegida à Dresde a provoqué la mise en place par les partis politiques, les syndicats, les associations de la société civile et les Eglises d'une marche de protestation contre Pegida, avec pour slogan "la générosité du cœur contre l'appel à la haine" (Herz statt Hetze) et prônant la tolérance et l'ouverture au monde contre le repli sur soi-même. Les contre-manifestations étaient dans le passé souvent plus nombreuses que celles de Pegida.

Plus généralement, sans descendre dans la rue, l'état de l'opinion allemande est-elle en train de changer ? On a vu dans un premier temps des images d'une société plutôt ouverte à l'accueil des réfugiés, par exemple. Est-ce toujours le cas ?

Le nouvel intérêt dont peut se prévaloir le mouvement Pegida, mais aussi le parti Alternative pour l'Allemagne (Alternative für Deutschland, AfD), affaibli par sa scission il y a quelques mois, s'explique par le nombre des réfugiés qui affluent effectivement en Allemagne provoquant des spéculations sur leur nombre allant jusqu'à plus d'un million pour la seule année 2015, mais aussi par les craintes cultivées par Pegida d'une islamisation croissante de la société allemande, en raison de l'appartenance à l'islam en particulier des réfugiés syriens. Mais Pegida et l'AfD ne font qu'exprimer avec brutalité ce que d'autres disent aussi, de façon un peu plus civilisée, dans les rangs des autres partis, en particulier des chrétiens-démocrates qui reprochent à leur présidente, A. Merkel, d'avoir lancé aux réfugiés syriens "un mauvais signal au mauvais moment" alors que l'Allemagne n'aurait pas les moyens d'accueillir durablement autant de réfugiés. Le principal argument consiste donc à dire que la "barque est pleine" et qu'à accueillir d'autres réfugiés, elle ne pourra que sombrer. Le ministre-président bavarois, Horst Seehofer, président de la CSU, parti frère en Bavière de la CDU, n'a pas mâché ses mots et ses invectives, menaçant même le gouvernement fédéral d'une plainte devant le Tribunal constitutionnel de Karlsruhe pour mise en danger du peuple allemand! Il a à vrai dire récolté plus de quolibets amusés pour cet effet de manche qu'il n'a reçu de soutien. Il n'en reste pas moins vrai que la chancelière voit sa cote de popularité baisser en raison de sa politique; en l'espace d'un mois, son parti, d'après les sondages, a perdu plus de trois points, ce qui n'est pas dramatique si cela en reste là mais pourrait fragiliser la chancelière si cette tendance perdurait. Pour l'heure, la CDU/CSU est  encore créditée de 37% des voix en cas d'élections fédérales, soit encore 11 points d'avance sur le SPD et loin devant les La Gauche et les Verts qui approchent, chacun les 10% (Sondage Emnid pour Bild am Sonntag du 18.10.15).


Comment cette donne est-elle prise en compte par le gouvernement ? Qui pourrait tirer politiquement profit de cette tendance ? La situation actuelle est liée à des problématiques géopolitiques notamment extrêmement complexes qui ne sont pas prêtes d'être résolues. L'islamophobie risque t elle de se pérenniser, voir de s'aggraver avec le temps ?

On assiste aujourd'hui en Allemagne non pas à un renversement de l'opinion, mais à un débat controversé sur la bonne politique à mener et avec quels moyens face à des mouvements migratoires auxquels le pays, à l'inverse de la France, sait ne pas pouvoir échapper. Il y va des aides financières réclamées au gouvernement fédéral par les Länder et les municipalités sur lesquelles repose l'essentiel des efforts à entreprendre pour accueillir et intégrer les réfugiés.  Ce débat, à bien des égards, plus technique que politique, se conforme à une sorte de rituel bien huilé dont il ne faudrait pas surestimer l'importance.

Par ailleurs, le gouvernement fédéral a bien perçu que la générosité du cœur ne suffisait pas et ne remplaçait pas une politique qu'il entend mener sur plusieurs fronts: en premier, la chancelière a confié à sa chancellerie le soin de coordonner l'ensemble de l'action gouvernementale en matière de réfugiés, montrant ainsi que la question était prioritaire à ses yeux; il s'agit également de hâter les procédures d'examen des demandes d'asile pour pouvoir provoquer un retour plus rapide de ceux qui n'y auraient pas droit, c'est l'affaire du ministre de l'Intérieur; enfin, au plan de la politique étrangère, elle s'est rendue pas plus tard que ce dimanche à Istanbul pour demander à la Turquie de reprendre plus rapidement les migrants reconduits à sa frontière en contrepartie de quoi elle s'est déclarée favorable à faire revoir l'attitude restrictive de l'Union européenne en matière de visas et à lui accorder une aide financière substantielle pour empêcher les personnes qui ont trouvé refuge en Turquie à prendre le chemin de l'Allemagne. A. Merkel s'est ainsi posée en défenseur d'une Realpolitik pour régler, au delà des valeurs humanitaires qui sous-tendent son action, le problème des réfugiés - du moins autant que faire se peut. On a bien conscience à Berlin que les mouvements migratoires de ces derniers mois sont intimement liés aux crises du proche orient et que seule une solution des conflits en Syrie, en Irak et en Israël pourra durablement endiguer ce flot, ce qui ne peut se faire d'un coup de baguette magique. D'où  la volonté pratique de ne fermer aucune porte à la négociation - y compris avec la Russie et peut-être, au besoin, avec le régime d'Assad. Il reste que les Allemands pour un grand nombre d'entre eux, sont prêts à descendre dans la rue pour défendre la démocratie contre la xénophobie et à se mobiliser comme bénévoles pour accueillir les réfugiés, au moins dans l'attente de moyens pour leur permettre de faire leur travail. L'islamophobie comme la xénophobie est en Allemagne comme dans d'autres pays d'Europe l'expression d'une peur classique de l'autre, ce qui fait que les Allemands ne sont pas en soi fondamentalement différents des autres sociétés européennes - à ceci près, qui n'est pas négligeable, que les expérience malheureuses de leur histoire leur ont fait apprendre leurs leçons et que lorsque l'histoire a été heureuse comme au moment de l'unification ils en ont éprouvé de la reconnaissance sans triomphalisme exagéré. C'est un mouvement de fuites, à l'été 1989, qui a mis l'unification de l'Allemagne sur les rails.

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