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Certains pays européens envisagent d'acheter le vaccin russe Sputnik V.
©Alexander NEMENOV / AFP

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Pas de position commune sur Astra Zeneca ni sur Sputnik V : l’UE est-elle une morte qui s’ignore ?

Qu’on soit europhile ou eurosceptique d’un point de vue théorique, difficile de ne pas voir l’état de la désunion européenne. Éclipse passagère, panne due à de mauvais dirigeants ou véritable débâcle historique ?

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

Voir la bio »Sébastien Maillard

Sébastien Maillard

Sébastien Maillard, Directeur de l'Institut Jacques Delors, a été journaliste à La Croix.

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Atlantico : Depuis l’apparition des vaccins, l’Union européenne peine à trouver une position commune. Elle a marqué sa volonté d’unité en faisant sa commande groupée, mais depuis certains pays ont suspendu AstraZeneca quand d’autres ont continué à vacciner avec. Et malgré les recommandations de l’agence européenne du médicament, la Bavière entame des discussions pour commander des vaccins russes. L’UE est-elle incapable de tenir une position commune ? 

Edouard Husson : Partons d’une constatation simple: les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Russie, la Chine sont des grandes puissances. Ces pays ont réussi à produire des vaccins en moins d’un an. L’Union Européenne est hors jeu, à part la Suède, associée à la Grande-Bretagne pour AstraZeneca, et l’Allemagne, avec Biontech, associée aux Etats-Unis. Je me rappelle comment la presse allemande avait crié au scandale sur le mode « Trump vient voler une invention allemande »; mais la réalité du monde contemporain, c’est qu’une startup allemande a trouvé un partenariat avec une grande entreprise américaine de l’industrie pharmaceutique. Effectivement, Donald Trump a fait, comme dans beaucoup d’autres domaines, son travail et favorisé la production rapide et massive de vaccins sur le territoire américain. Boris Johnson a fait son travail et favorisé l’aboutissement rapide de la coopération entre l’Université d’Oxford et l’entreprise anglo-suédoise dirigée par un Français qu’est AstraZeneca. Vladimir Poutine a fait son travail et créé le cadre pour que la science russe puisse réaliser un exploit équivalent à celui des Américains et des Britanniques. Trump, Johnson, Poutine sont des hommes d’Etat modernes. De ce point de vue, le très bavard Emmanuel Macron et la peu imaginative Angela Merkel apparaissent comme des dirigeants du siècle dernier. Avec l’UE, ils se sont contentés de gérer...des « commandes groupées ». La belle affaire ! Et comme l’UE est fondée sur le zèle bureaucratique, au niveau régional, national ou communautaire, l’organisation de la vaccination des différentes sociétés est d’une grande lenteur, comparée à la Grande-Bretagne ou Israël. Donc les disputes ont commencé entre ceux qui avaient avancé vite dans l’UE et pouvaient absorber plus de vaccins et ceux qui avaient des stocks encore inutilisés. Là-dessus viennent se greffer des situations inattendues (ça s’appelle la vie...) comme des inquiétudes sur l’un des vaccins. Il faudrait pragmatiquement commander plus de vaccin russe mais là l’idéologie entre en jeu et se heurte au bon sens. Les Bavarois ont du bon sens,  d’autres Européens moins. Cependant il ne faut pas perdre de vue l’essentiel, tous les ratés de l’UE viennent de ce que c’est une machine à casser l’industrie et l’innovation. Même l’Allemagne ne déploie pas tout son potentiel industriel dans un système où l’absence de compétition monétaire et les normes du grand marché lui assurent une forme de protectionnisme industriel. 

Sébastien Maillard : L'UE s'illustre dans un domaine nouveau pour elle. La santé n'a jamais été au cœur de ses compétences jusque dans les années 2000. Elle fait au mieux dans un domaine où elle n'a qu'une compétence d'appui. 

L'échelon européen a évité un chaos qui aurait pu arriver si les 27 pays membres avaient chacun joué de leur côté et seraient rentrés en rivalité pour obtenir les doses. C'est évident que cela a surtout une valeur ajoutée pour les petits pays. Mais pour les grands pays aussi. Cela ne fait que récemment que la France commence à fabriquer des vaccins et nos laboratoires n'en ont pas conçu. En cas de nationalisme vaccinal, la France aurait eu beaucoup à perdre. Il y eu là la volonté d'organiser et distribuer au pro rata de chaque population. Ce n'est pas seulement une question de solidarité mais c'est dans l'intérêt de tous. Vaincre la pandémie passe aussi par la vaccination de ses pays voisins. Autre intérêt de l'échelon européen, c'est de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Seuls, on n'aurait pas pu signer de contrats avec autant de labos différents. D'autant qu'on ne savait pas quel labo allait trouver le vaccin le premier.

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Sur les différences de choix entre chaque pays, il faut bien voir que l’UE n’est pas un Etat fédéral. Ce n'est pas interdit pour un pays s'il le veut de s'approvisionner auprès d'un autre fabriquant comme Sputnik. Cela se fait en plus de ce qui est prévu au niveau européen et que je sache ça ne se fait au détriment d'aucun autre pays.

C'est une sécurité de savoir que l'agence européenne du médicament a autorisé ou non tel vaccin. Bien sûr ensuite les différentes autorités nationales ont le droit de donner leur propre avis. La Bavière prend ce risque. Peut-être qu'il faudrait effectivement rester méfiant car ce vaccin n'a pas encore été validé.

Peut-on être crédible sur une politique globale quand de tels écarts nationaux ou locaux existent ?

Sébastien Maillard : Cela montre aussi que la santé relève dans beaucoup de pays de la compétence régionale. Pour moi ici, c'est plus la Bavière qui joue sa crédibilité que l'Europe, à moins qu'elle ait au contraire eu une bonne intuition - c'est difficile de prédire. Ce qu'on fait au niveau européen n'empêche pas des initiatives nationales. 

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La valeur ajoutée de la campagne vaccinale à l'échelle européenne est de faire en sorte qu'on puisse approvisionner et être approvisionnés. Un vaccin demande au moins 200 composants différents dont il faut disposer. Il faut une certaine échelle pour y parvenir de manière massive. Bien sûr, on a été pris de court et l'UE a eu un vrai retard à l'allumage. On n'a pas cru que le vaccin serait trouvé aussi vite et l'industrie n'était pas prête. C'est une erreur d'appréciation et une erreur européenne. 

Le plan de relance a été présenté comme une grande victoire et une profonde avancée dans l’intégration européenne. Pourtant il semble au point mort et la cour constitutionnelle allemande a encore retardé les choses en suspendant sa ratification. Bruno Le Maire s’est d’ailleurs plaint de “retards dans la mise en œuvre dans une interview à Bloomberg TV. Les décisions européennes sont-elles toujours amenées à achopper à l’échelon national ? 

Edouard Husson : Bruno Le Maire passe pour un connaisseur de l’Allemagne. il devrait savoir, lui qui a servi cinq des sept derniers premiers ministres que la France, depuis la création de l’euro, n’a pas tenu les engagements qu’elle avait pris en signant les traités européens. La France s’engage à respecter un pacte de stabilité et puis l’enfreint chaque année ou presque. On peut comprendre que des citoyens allemands aillent devant le Tribunal de Karlsruhe pour se plaindre de ce que les traités européens ne sont pas respectés. Il n’avait pas été prévu que l’Union Européenne puisse s’endetter; le Conseil européen a pensé que les circonstances - l’épidémie - pouvaient justifier une atteinte à la règle. Mais que peut-on reprocher à ceux qui rappellent l’état de droit? Je comprends la nervosité du Ministre français. La France est endettée à 120% de son PIB et le plan de relance européen est une garantie que l’Allemagne accorde à la dette française. Nous paierons plus que nous ne recevrons, dans ce plan de relance, mais c’est le prix à payer pour éviter une hausse des taux français sur les marchés. Personnellement, je serais partisan d’une sortie de la monnaie unique au profit d’une monnaie commune, comme l’avait proposé avec beaucoup de prescience Margaret Thatcher en 1990. Mais à partir du moment où l’on veut rester dans le cadre des traités européens existants, il faut respecter les règles !  Les dirigeants français devraient se faire tout petits: l’Espagne a souffert pour revenir dans les clous du pacte de stabilité suite à la crise de la zone euro en 2008-2010; la France, elle, parce que les marchés la voient indispensable au maintien de la zone euro, peut se permettre des taux d’endettements qui seraient impossibles si nous avions une monnaie nationale à gérer avec une aussi faible base industrielle. 

Sébastien Maillard : Je comprends cette impatience. Le plan est nécessaire, peu remettent en cause la nécessité de soutenir l'économie. C'est très nouveau et c'est un changement d'échelle énorme avec un endettement qui devient européen. L'unanimité requise pour autoriser la commission de s'endetter sur les marchés financiers (ce qui est en cours) est toujours source de lenteurs et de blocages. L'épisode allemand ne devrait pas poser longtemps problème et devrait être réglé d'ici fin mai selon mes sources. Neuf états doivent encore ratifier le plan de relance et il suffit d'un pour bloquer. Cela fait évidemment réfléchir à la gouvernance européenne et à la règle de l'unanimité. On peut se demander si c'est si démocratique que cela qu'un seul petit pays bloque tout. 

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Mais, encore une fois, il n'y a qu'avec l'échelle européenne que l'Italie pourrait recevoir 209 milliards d'euros pour son économie. En France, sur notre plan de relance de 100 milliards, 40 viennent de l'UE. C'est un transfert, ce n'est pas un prêt qu'on aura à rembourser. On n’aurait sans doute pas mis en place un tel plan de relance sans savoir que 40% serait financé par l'Europe. Toutefois il est impératif que ce plan de relance voit le jour, sonnant et trébuchant, avant son premier anniversaire. Il en va aussi de la crédibilité politique de l'Europe. Il faut que tout cet argent soit utilisé à bon escient et qu'on ne se retrouve pas après avec des scandales si l'argent ne va pas où il faut.

Je pense qu'il manque à l'Europe un sens collectif de l'urgence. On a vu les "Frugaux" pinailler sur les sommes ou les Viktor Orban jouer sur d'autres agendas avec les Polonais. L'esprit européen ne se décrète pas. Les pays membres doivent comprendre que l'interdépendance doit être orchestrée et non subie. Cela éviterait de telles lenteurs.

La crise a-t-elle renforcé ou affaibli l’Europe ? Est-ce qu’il y a une désunion européenne plus profonde soulevée par la crise ?

Edouard Husson : La crise révèle les faiblesses de la structure imaginée au lendemain de la chute du Mur de Berlin. Il n’y a pas de peuple européen. Et nous nous éloignons toujours plus de ce qui pourrait créer une identité commune. Si nous voulions qu’une confédération européenne émerge, comme la confédération helvétique, avec des langues et des cultures différentes, il faudrait toujours plus de subsidiarité, toujours plus de démocratie et...une gestion rigoureuse de nos affaires, une harmonisation fiscale par la baisse, afin de rendre bien plus attractive l’ensemble de la zone aux investisseurs étrangers. Or, sur tous ces points, nous faisons le contraire: mépris des référendums nationaux, toujours plus de pouvoirs donnés à la bureaucratie bruxelloise, catastrophique endettement français à l’abri des taux d’intérêt allemands, situations fiscales très disparates - avec au coeur de l’UE l’illusion française d’une fiscalité très élevée indolore. La désunion dont vous parlez ne vient pas d’un manque d’esprit européen mais d’une inadéquation au réel de beaucoup de responsables européens, à commencer par les Français. 

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Sébastien Maillard : La crise a plutôt renforcé l'Europe. On peut moquer les ratés mais les anti-Européens n'ont pas d'alternative crédible à offrir. On voit d'ailleurs Marine Le Pen ne plus du tout être dans la position anti-européenne qu'elle avait il y a 5 ans. Les opinions publiques attendent l'Europe sur ces sujets. On n'entend pas "pourquoi l'Europe met son nez dans les vaccins ou la relance économique ?". Au contraire, on ressent une demande pressante : "pourquoi n'en fait-elle pas plus ?" L'opinion est plus en attente qu'en rejet, ce qui ne signifie pas pour autant qu'elle est satisfaite.

Sur le plan de relance, l'Europe essaye aussi d'organiser une union autour d'une économie plus résiliente et plus écologique. Cela ne peut se faire qu'à l'échelle européenne. Car cela ne sert à rien de rendre notre économie plus verte si les autres ne le font pas en même temps, rien que pour des raisons de concurrence équitables.

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