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Nuit d’ivresse : pourquoi nous ne sommes pas tous égaux face aux risques de black-out alcoolique
©FRED DUFOUR / AFP

Effets indésirables

Nuit d’ivresse : pourquoi nous ne sommes pas tous égaux face aux risques de black-out alcoolique

C'est un phénomène auquel beaucoup d'habitués de soirées arrosées sont confrontés : le trou noir, ou l'amnésie temporaire. Ils ont inspiré des films et sont source de nombreux instants de honte.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Atlantico : Mais que sont donc ces troublants trous noirs ?

Stéphane GAYET : Rapidement après une ingestion d'alcool en quantité importante, un état d'ivresse survient, ce qui correspond médicalement à une intoxication alcoolique aiguë.
On a l'habitude de distinguer l'ivresse ordinaire de l'ivresse pathologique ou morbide.
L'ivresse ordinaire comporte trois phases : une excitation, une ébriété et une dépression. La phase d'excitation psychomotrice est typique avec une impression de facilité intellectuelle et relationnelle, une expansivité inhabituelle, une perte du contrôle cortical et une libération des tendances instinctives. L'ébriété est caractérisée par une démarche instable, des gestes mal coordonnés et mal dosés (atteinte du cervelet), un bredouillement, une pensée embrouillée, une perte de l'autocritique et des signes dits végétatifs (nausées, vomissements, diarrhée). La dépression se traduit souvent par un endormissement. L'ivresse ordinaire ne laisse pas de séquelle en principe, mais sa répétition peut se montrer toxique.
L'ivresse pathologique ou morbide est à l'inverse préoccupante. Il en existe plusieurs types. Au cours d'une ivresse excitomotrice, le sujet est inquiétant. Le sujet est habituellement en état de violence et d'opposition et relève fréquemment d'une intervention médicale et parfois d'une hospitalisation. Lors d'une ivresse hallucinatoire, le sujet parle de choses qu'il voit ou entend alors qu'elles n'existent pas ; ces hallucinations visuelles ou auditives qu'il verbalise le rendent perplexe et troublant pour son entourage. S'il s'agit d'une ivresse délirante, c'est comme un état de psychose ou de folie : le sujet a une vision complètement déformée de la réalité, s'imaginant des phénomènes en profond décalage avec ce qu'il en est réellement ou des sentiments et intentions chez les autres qui ne sont pas véridiques. Ces types d'ivresse hallucinatoires et délirants sont fort inquiétants quand ils surviennent pour la première fois. Un autre type d'ivresse pathologique est constitué par l'ivresse convulsivante : il s'agit d'une sorte de crise d'épilepsie.
Ces ivresses pathologiques ont une évolution plus longue que l'ivresse ordinaire et un coma leur succède en général : le coma éthylique. Une amnésie (trou de mémoire) de l'ivresse est très fréquente après une ivresse pathologique ; elle est systématique en cas de convulsions, comme lors d'une crise d'épilepsie.
Le "trou noir" ou "black out" est donc un trou de mémoire survenant après un état d'ivresse et principalement lorsqu'il s'agit d'une ivresse pathologique ou compliquée. Lorsque le sujet reprend connaissance après quelques heures, il n'a plus le moindre souvenir des faits qui se sont déroulés pendant son épisode d'ivresse. Il est même étonné de ce qu'on lui rapporte à son sujet. Cependant, la personne concernée a conscience d'avoir une lacune ou un trou dans l'évocation de l'épisode d'intoxication alcoolique : il y a un hiatus dans ses souvenirs. Cette sensation de trou de mémoire associée à ce qu'on lui raconte après coup est source d'angoisse pour le sujet qui va chercher à ne plus y penser. Un sentiment de honte s'installe chez certaines personnes à ce propos, ce qui les conduit à éviter au maximum d'en parler.

Atlantico : Comment se fait-il qu'on expérimente des trous noirs lors de prise excessive d'alcool ?

Le "trou noir" ou "black out" est une complication fréquente d'un état d'ivresse dite morbide ou pathologique. Il traduit le fait que le sujet a largement dépassé la dose maximale d'alcool qui correspond à son propre seuil de toxicité. Car nous réagissons toutes et tous de façon différente à l'alcool.
Plusieurs facteurs peuvent favoriser ce trou de mémoire en cas d'ivresse aiguë. En plus de notre sensibilité individuelle à l'alcool, il y a l'état de fatigue physique et psychique, une dette de sommeil (c'est souvent le cas), la prise de certains médicaments et la consommation de drogues simultanément à l'ingestion d'alcool.
En ce qui concerne les médicaments, des produits psychotropes ont été incriminés, tels que les benzodiazépines (ou tranquillisants) et certains antidépresseurs. Il faut garder à l'esprit que tous les psychotropes interagissent avec l'alcool et peuvent de ce fait en aggraver les effets toxiques : leur association à une prise d'alcool est formellement déconseillée. Il faut aussi parler du baclofène (LIORESAL) qui est un myorelaxant (il favorise le relâchement de muscles qui sont atteints de contractures douloureuses). Le baclofène est depuis quelques années utilisé pour essayer de diminuer le besoin irrépressible de consommer de l'alcool chez certaines personnes souffrant d'une dépendance grave. Le baclofène a été incriminé dans certains cas de "trou noir" lors d'une ivresse aiguë.
Mais c'est surtout du côté des drogues qu'il faut voir le risque principal de trou de mémoire lors d'une ivresse alcoolique aiguë. Car la prise concomitante d'alcool et de drogue est tout particulièrement redoutable, psychiquement et physiquement. La principale drogue mise en cause est la GBL ou le GHB (produits similaires) encore appelés "ecstasy liquide" que l'on utilise comme stupéfiants par voie orale. Les effets de la GBL (la gammabutyrolactone) sont plus progressifs (30 à 45 minutes) de ceux du GHB (l'acide gammahydroxybutyrique), mais durent un peu plus longtemps (3 à 5 heures contre 2 à 4 heures pour le GHB). La GBL est en réalité un précurseur du GHB. Ils sont à la fois euphorisants et amnésiants. En raison de ses propriétés anesthésiques et hypnotiques, le GHB est utilisé depuis les années 1960 en anesthésie chirurgicale et obstétricale sous forme de sel de sodium (gamma-OHR) et cela en solution injectable intraveineuse à 20 %. Il a ensuite été détourné de son usage médical.
Mais d'autres drogues que le GHB peuvent contribuer au trou noir en association à l'alcool.

Atlantico : Est-ce un phénomène courant ? Sommes-nous tous égaux face aux trous noirs ?

Le phénomène du "trou noir" ou "black out" lors d'une prise d'alcool seul – c'est-à-dire sans médicament ni drogue – n'est pas fréquent. Nous sommes à dire vrai très inégaux face aux effets toxiques de l'alcool en général. La femme a une tolérance à l'alcool un peu plus faible que celle de l'homme : c'est une notion anciennement admise qui repose sur une différence physiologique dans les deux sexes concernant la capacité du foie à détoxifier l'alcool.
En plus des facteurs intrinsèques (constitutifs) hépatiques et des facteurs extrinsèques que nous avons envisagés (fatigue, dette de sommeil, médicaments, drogues), il existe de façon très probable des différences selon les capacités cognitives des individus. Chaque personne a une "réserve cognitive" différente. Les difficultés à mémoriser, à retrouver des informations déjà mises en mémoire brève ou durable sont des signes en faveur d'une réserve cognitive fragile. Il en est de même quand, au réveil d'une anesthésie générale, un état confusionnel plus ou moins prolongé avec déficit mnésique apparaît pour s'effacer ensuite.
Il est certain que l'âge est un facteur de risque du trou de mémoire : la plasticité cérébrale et donc mnésique n'est pas la même à 50 ans qu'à 20 ans.

Atlantico : Quelles conséquences peuvent en résulter ?

Comme toute ivresse morbide, pathologique ou encore compliquée, l'ivresse aiguë donnant un trou de mémoire ou "trou noir" est un signe péjoratif. Si le trou noir est lié à la prise d'une drogue ou d'un médicament psychotrope de façon concomitante, il est crucial de mettre fin à ce type de double imprégnation. Le pronostic n'est pas nécessairement inquiétant.
Mais lorsque cet accident mnésique survient en dehors de toute prise médicamenteuse ou de stupéfiant, il indique une réserve cognitive fragile, c'est-à-dire une capacité mnésique qui n'est plus juvénile. Si ce phénomène pathologique survient chez un sujet qui a l'habitude de boire de l'alcool en excès, il est vital de mettre fin à cette intoxication chronique, car c'en est une. En effet, la récidive est fréquente et se fait généralement sous une forme identique. Il arrive que l'épisode de trou mnésique ou "trou noir" soit suivi pendant quelques jours voire quelques semaines d'un état psychiatrique réversible comportant des hallucinations de type visuel et acoustique. Cet état pathologique est parfois appelé "l'hallucinose des buveurs de Wernicke".
Mais si le sujet persiste à boire de façon excessive, il s'expose à développer une véritable encéphalopathie alcoolique aiguë qui peut se prolonger et résulte d'une carence en vitamine B1 (thiamine), car l'alcoolisme s'associe souvent à un mauvais état nutritionnel. C'est une complication neuropsychiatrique qui est assez fréquente chez les grands consommateurs d'alcool. Le plus souvent, cette maladie se présente sous la forme d'une confusion mentale qui se prolonge (désorientation dans le temps et dans l'espace, idéation lente et troubles de la mémoire). Parfois s'y associent des troubles de l'équilibre et de la coordination ainsi que des troubles de la motricité des yeux. Un traitement sous forme de thiamine à haute dose par voie intraveineuse en plus du sevrage complet d'alcool permet d'obtenir une importante amélioration de l'état neuropsychique. Mais le sujet restera toujours fragile sur le plan de ses fonctions cérébrales supérieures (raisonnement, mémoire). 

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