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François Rebsamen a récemment remis en cause l'interview dans laquelle il affirmait qu'il se battait pour une vision libérale de l'économie.
François Rebsamen a récemment remis en cause l'interview dans laquelle il affirmait qu'il se battait pour une vision libérale de l'économie.
©Reuters

Le bal des schizophrènes

"My government is pro-business" : pourquoi Valls peut le dire à Londres mais pas Rebsamen en Bourgogne

Alors que Manuel Valls a assumé le 6 octobre la position pro-entreprises de son gouvernement, le ministre du Travail, lui, s'est vigoureusement rétracté après l'interview accordée au média bourguignon Le Miroir Mag, dans lequel il disait se battre pour "une vision libérale de l'économie". Une situation qui révèle encore une fois le déni de son aggiornamento, alors même que les sympathisants PS ne sont pas aussi allergiques au libéralisme que les cadres semblent le croire.

Yves-Marie Cann

Yves-Marie Cann

Yves-Marie Cann est Directeur en charge des études d'opinion de l'Institut CSA.
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Pascal Perrineau

Pascal Perrineau

Pascal Perrineau est professeur des Universités à Sciences Po. Il est l'auteur de Cette France de gauche qui vote FN (Paris, Le Seuil, 2017), à paraître le 1er juin. 

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Atlantico : Lors de son discours à la City de Londres, Manuel Valls a ouvertement affiché une position en faveur des entreprises, à l'instar de ce qu'il avait déjà fait à Berlin, en déclarant notamment "my government is pro-business". Dans le même temps, François Rebsamen a récemment remis en cause l'interview dans laquelle il affirmait qu'il se battait pour une vision libérale de l'économie sans non plus avancer des propositions radicalement libérales. Comment expliquer que Manuel Valls puisse affirmer haut et fort de tels propos à Londres et à Berlin alors que François Rebsamen semble avoir été embarrassé par son interview ?

Pascal Perrineau : Lorsque l’on est en Allemagne ou en Grande-Bretagne, la culture libérale, la reconnaissance de l’entreprise en tant qu’acteur clé du développement économique, ne sont absolument pas tabou. Ce n’est pas le cas en France, que ce soit pour la gauche, mais également parfois pour la droite française. Il ne faut pas oublier que notre gauche a vécu pendant des décennies sous une forte influence des communistes, que celle-ci demeure très importante malgré leur marginalisation du point de vue électorale, et qu’elle est bien sûre éloignée si ce n’est parfois opposée au monde des entreprises privées.

La culture de la gauche française est donc historiquement marquée par un profond étatisme, et un culte de la puissance publique.

Toujours dans la comparaison européenne, la gauche française n’a jamais été sociale-démocrate contrairement à ses équivalents allemands et britanniques, qui dès les années 1950 ont accordé un rôle essentiel à l’entreprise privée. Nous avons en France toujours eu un socialisme qui a voulu poser sa différence, sur le rôle de l’état et le capitalisme particulièrement.

Enfin, cette réticence française des socialistes à assumer leur positionnement libéral réside également dans leur électorat traditionnel, où le poids de la fonction publique –enseignants en particulier, mais aussi d’autres électeurs sans expérience du secteur privé- a toujours été extrêmement important. On y voit une sorte d'anachronisme, puisque ces derniers ne sont pas aussi réticents que cela aux modifications à tonalité libérale.

Pour toutes ces raisons, il est aujourd’hui difficile pour les dirigeants du parti de s’émanciper et de faire leur aggiornamento. Manuel Valls est également soumis à cette difficulté, et doit jongler avec.

Yves-Marie Cann : Les déclarations de Manuel Valls et celles prêtées à François Rebsamenn se placent, me semble-t-il sur deux registres différents. Lorsque le Premier ministre cherche à rassurer les investisseurs internationaux et à casser les idées reçues véhiculées par certains milieux économiques, il me paraît en cohérence avec son discours de politique générale prononcé mi septembre. Le positionnement de Manuel Valls n’est d’ailleurs pas nouveau et apparaît en cohérence avec celui assumé face aux Français.

Les propos prêtés  à François Rebsamenn sont quant à eux plus embarrassants car ils s'attaquent à des sujets qui constituent aujourd’hui de véritables totems pour beaucoup à gauche, comme les 35h. Sur ce terrain, le ministre se risque à prendre à rebrousse-poil une partie de l'électorat de gauche, attaché à un certain nombre d’acquis sociaux, pour lesquels toute tentative de remise en cause est jugée inacceptable. D’ailleurs, depuis début avril, le discours pro entreprise assumé par Manuel Valls ne s'est jamais aventuré sur ce terrain, le Premier ministre est conscient qu’il existe une ligne jaune, qu’il se doit de ne surtout pas franchir vis à vis de sa majorité parlementaire et de son électorat.

Dans un sondage réalisé par l'Ifop en avril (voir ici), 63% des sympathisants socialistes approuvaient une identité socialiste plus libérale. Le fait pour les dirigeants du Parti, et pour les membres du gouvernement de ne pas assumer cette position pourrait-il pousser l'électorat socialiste à se désengager ?

Pascal Perrineau : La difficulté aujourd’hui pour les partis politiques français, c’est sans doute un des éléments majeurs de la crise des partis, réside dans leur capacité à bien représenter leurs électorats. Les partis français sont d’une manière générale très fermés à eux. On retrouve alors ces électeurs déboussolés dans les colonnes des abstentionnistes, causant son absence au second tour dans les projections des élections de 2017.

Il y a aussi, dans l’appareil socialiste, une lecture particulière qui consiste à penser que le parti n’est pas assez à gauche. Les cadres ont l’impression que s’il n’y a pas au moins une apparence marquée à gauche, les électeurs rejoindront les formations à la gauche de la gauche. Or on voit bien que ce n’est pas le cas. On l’a vu lors des dernières élections européennes, puis les municipales… Ceux dont ils ne veulent pas perdre l'adhésion s'abstiennent, ou éventuellement se réfugient chez les centristes ou encore à droite. Cette erreur de diagnostic s’explique encore une fois par les cadres imprégnés par la culture présentée dans votre première question.

Yves-Marie Cann : Tout est affaire de définition : que signifie une identité socialiste plus libérale ? Le libéralisme n’est pas un mot qui, en soi, effraie l’électorat de gauche. D’ailleurs, si ses dirigeants dénoncent "l’ultralibéralisme" du patronat ou de certains à droite, c’est qu’il y a une nuance en la matière. A partir du moment où le Parti socialiste et ses représentants acceptent l’économie de marché, ceux-ci ne peuvent remettre fondamentalement en cause ses principes libéraux. Ils en dénoncent en revanche les excès ou les abus, et militent pour sa régulation. Aussi, entre le fait de créer ou de chercher à favoriser un contexte général favorable aux entreprises (via le Pacte de compétitivité, par exemple) et la remise en cause des 35h ou d’autres "acquis sociaux", il y a un pas qui n’est pas franchi.

Dans quelle mesure peut-on dire que la direction du parti est en décalage avec son électorat ? 

Pascal Perrineau : Ce décalage s’illustre, outre les échecs électoraux successifs et dernièrement aux élections sénatoriales, dans la mauvaise image que les socialistes ont de leur parti de référence. Il y a pourtant là une opportunité pour le PS à la fois de conserver son électorat, mais également de séduire une partie du centre, non négligeable actuellement. Il existe, dans un espace délimité par les sociaux-libéraux du PS et les libéraux-sociaux de l’UMP en passant par les électeurs de l’UDI, du MODEM et de certains écologistes, une population qui hésite entre la droite, la gauche et l’abstention. L’ampleur de cet espace explique d’ailleurs la bonne image d’Alain Juppé, où sa voix a un écho favorable. A gauche, à part Manuel Valls, aucun représentant ne peut prétendre y être entendu. On comprend d’ailleurs bien qu’il essaye, à travers ses différentes déclarations pro-entreprises entre autres, à garder le contact avec eux, car ce vivier de voix sera décisif le jour de l’élection présidentielle.

>>> Voir en deuxième partie d’article le sondage exclusif Ifop pour Atlantico : Seuls 13% des Français pensent que François Hollande sait où il va

Yves-Marie Cann : Plutôt qu’un décalage entre la direction du parti et son électorat, je perçois avant tout un décalage grandissant entre une base militante socialiste rétrécie et le reste de la population. Ce décalage s’opère notamment sur les plans sociodémographique et professionnel, dont il résulte ensuite des divergences notables en termes d’attitudes, de valeurs et d’attentes avec les électeurs. La base militante du PS souffre aujourd’hui de ne pas être irriguée par les multiples composantes de la société française. D’abord, elle est vieillissante, faute d’avoir su se renouveler. Surtout, il s’agit souvent d’un public issu de la fonction publique ou pour le moins dépendant de la manne publique (élus et collaborateurs d’élus). Il en résulte une difficulté grandissante d’être en phase avec les attentes et les aspirations d’un corps social majoritairement composé de salariés du privé. Ceux-ci ont de plus en fréquemment l’impression d’avoir disparu des écrans radar du PS qui leur donne notamment, à tort ou à raison, l’impression d’être arc-bouté sur la défense de la fonction publique ou des minorités, laissant de côté de larges pans de la population.

Est-ce qu'on doit en conclure que la Parti socialiste n'a pas pris la mesure de ce changement ? 

Yves-Marie Cann : Beaucoup au Parti socialiste ont sans doute pris conscience de cette nécessité de changement, mais il faut reconnaître  l’incroyable capacité de résistance des organisations ! Le Parti socialiste paie aujourd’hui très cher le fait de ne pas avoir mené quant il le fallait, c’est-à-dire entre 2002 et 2012, non seulement un travail de réflexion approfondi sur l’état de la société française, mais aussi un renouvellement de son organisation qui, sans doute, n’est plus adapté aux modes d’engagement des Français, notamment des plus jeunes. Au lieu de ça, beaucoup ont préféré cultiver l’entre-soi. Le meilleur exemple en la matière est l’incapacité dans laquelle s’est trouvé le PS en 2006-2007 à intégrer la vague de nouveaux adhérents qui avaient rejoint ses rangs dans la perspective de la primaire de novembre 2006.

Pascal Perrineau : Bien sûr. Au fond, le PS est empêtré depuis plusieurs décennies avec un véritable aggiornamento idéologique qui le ferait se rapprocher des grands socialistes réformistes de l’Europe du Nord, d’Allemagne ou bien encore les travaillistes britanniques. Il est taraudé par un courant de gauche extrêmement fort, Arnaud Montebourg et ses idées de démondialisation a démontré encore récemment qu’il rassemblait au PS.

Selon une enquête Europe 1, entre 15 et 20% des sympathisants socialistes quitteront le parti d'ici à la fin de l'année. N'est-il pas aujourd'hui délicat de vouloir donner un nouveau visage au PS alors que le parti est au pouvoir et qu'il souffre d'un manque de résultat sur le front socio-économique ?

Pascal Perrineau : Il y a de tout cela à la fois. Je crois que les militants socialistes quittent le parti pour des raisons diverses : certains parce qu’ils pensent qu’il n’est pas assez à gauche, d’autres car ils sont déçus des résultats socio-économiques, et d’autres car ils en ont assez des ambiguïtés, et notamment sur les questions de ligne économique.

Yves-Marie Cann : Ce type de défection est un classique dans une période difficile pour une formation politique au pouvoir. Face à l’absence de résultats économiques, le doute gagne les esprits quant au bien fondé des politiques mises en oeuvre. Dès lors, certains ne renouvellent pas leur adhésion. Le risque pour le Parti socialiste serait toutefois qu’une hémorragie militante se traduise par un accroissement du décalage déjà existant avec la population. C’est pourtant l’hypothèse la plus probable dans ce cas de figure.

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