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Mots de droite, mots de gauche : cette étrange obsession de la gauche pour un découpage du monde... déconnecté du réel
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Déboussolée

Mots de droite, mots de gauche : cette étrange obsession de la gauche pour un découpage du monde... déconnecté du réel

"Les socialistes contre l'austérité", groupe de soutien aux députés PS opposés au plan d'économies proposé par Manuel Valls, ont récemment dénoncé dans un appel l'usage des "mots de la droite" ("charges", "coût du travail", "flexibilité"…) par le gouvernement. Une critique qui recoupe pourtant mal les réalités politiques à une époque d'éclatement du traditionnel clivage gauche-droite.

Aurélien Bernier

Aurélien Bernier

Figure du mouvement altermondialiste et écologique, ancien membre du conseil d'administration d'ATTAC et du Mouvement politique d'éducation populaire (MPEP), Aurélien Bernier collabore au Monde Diplomatique. Auteur de sept livres, dont Le climat, otage de la finance (Mille et une nuits, 2008), Comment la mondialisation a tué l'écologie (Mille et une nuits, 2012), et La gauche radicale et ses tabous (Seuil, 2014)

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Atlantico : Une partie de la gauche dénonce aujourd'hui l'usage du vocabulaire "de la droite" pour critiquer le discours porté par le gouvernement Valls. Pourquoi une telle fixation sur le vocabulaire ? A quoi ressemblerait des "mots de gauche" ?

Aurélien Bernier : On peut y voir une question de vocabulaire là où il a y en vérité quelque chose de bien plus profond, à savoir le fait que la partie "socio-démocrate" du PS, ses dirigeants, portent en France et en Europe un discours qui est chaque jour plus éloigné de ce que l'on pourrait appeler les principes de la gauche. L'idée de lutter contre la finance, que François Hollande a su si bien récupérer dans un habile numéro de communication, comme l'engagement de protéger les peuples contre l'extension de la dérégulation économique, est aujourd'hui totalement absente des propositions socialistes. Remarquer une évolution du vocabulaire est finalement secondaire, ce qui importe étant de remarquer que les cadres du Parti Socialiste sont sortis de la gauche, bien que qu'une bonne partie des militants continuent sincèrement de s'y accrocher.

Faut-il voir dans cette sortie un symptôme révélateur d'une certaine incompréhension de la réalité politique actuelle ou simplement un fait anodin ?

Plutôt un symptôme du malaise de la gauche qui n'arrive pas à se reconnaître dans une politique que l'on peut dénommer sans pudeur une politique de rigueur. Ce qui est véritablement intéressant est de se demander jusqu'où est prête à aller cette opposition d'une aile gauche qui devrait en théorie rejeter catégoriquement les mesures proposées pour rester cohérente. La véritable voie pour ces socialistes désabusés se trouve aujourd'hui en dehors du PS s'ils souhaitent continuer à incarner sincèrement les valeurs de gauche. On peut toutefois remarquer que bien peu sont près à évoluer dans cette direction aujourd'hui. Le message politique s'en retrouve brouillé, au delà des clivages droite-gauche traditionnels, de par cette incapacité de la gauche à retrouver ses valeurs fondatrices : la défense du salariat, la justice sociale... Au delà des simple discours, ces principes semblent de plus en plus difficiles à atteindre, même dans l'esprit des "opposants de gauche" aujourd'hui.

A trop s'attacher à la sémantique et pas à la réalité, n'en entretient-on pas des fantasmes artificiels ? Quelles peuvent en être les conséquences ?

Si les conséquences ne datent pas d'hier, elles ne vont qu'en s'accentuant. Et elles sont évidemment dramatiques pour la gauche. Le premier "abandon" politique du Parti Socialiste date de 1983 lorsque François Mitterrand abandonne le programme sur lequel il avait été élu suite à la pression des événements... et celles de plusieurs membres socialistes (Delors, Fabius, Bérégovoy...). La conséquence de ce premier "tournant libéral" provoquera comme on sait l'explosion du Front National (11%) aux européennes de 1984 alors que Jean-Marie Le Pen obtenait jusqu'ici des scores symboliques. Si cette progression est souvent expliquée par une radicalisation de la droite et l'émergence d'un vote protestataire de personnes sans identité politique, elle est aussi poussé par une partie, au départ minime, des déçus du mitterrandisme de l'après-83. Un premier échec dans les urnes qui sera suivi d'un second en 2002, dans des circonstances similaires : le Parti Socialiste au pouvoir fait des promesses pour une politique différente en 97, ne les tient pas pour la plupart en invoquant les difficultés de la mondialisation, et le FN se retrouve catapulé au scrutin présidentiel avec 17% des voix.

Ces deux "électrochocs" électoraux du Front National sont ainsi fondamentalement liés au fait que les socialistes ont abandonné l'idée de mener des politiques de gauche sur la durée. On se retrouve aujourd'hui sur ce même mouvement, à la différence que François Hollande avait finalement très peu promis lors de la campagne en 2012. Néanmoins, comme l'avait dit Olivier Besancenot, on peut dire que "même si l'on en attendait rien, il a réussi à nous décevoir". François Mitterrand avait été élu sur un véritable discours de gauche, Lionel Jospin avait donné quelques signes en début de mandat, mais l'actuel locataire de l'Elysée ne s'est quelque part même pas donné cette peine. Bien qu'une majorité des parlementaires socialistes soit en accord avec ce décalage, l'électorat est logiquement de moins en moins enthousiaste face à une adoption décomplexée du libéralisme. Cet électorat n'a en conséquence que trois solutions aujourd'hui : voter pour la gauche radicale, s'abstenir ou voter pour un Front National qui campe un discours anti-européen et anti-mondialisation. Un piège qui, dans le dernier cas, fonctionne d'autant mieux que la gauche est déboussolée en termes de convictions.

Au-delà des notions de droite et de gauche, n'est-ce pas la politique dans son ensemble qui est la première sanctionnée par ces confusions ?

En dehors du Front National, qui surfe sur ce discrédit du politique grâce au fait qu'il n'a jamais eu le pouvoir, c'est effectivement le cas. On le voit bien évidemment dans la progression du taux d'abstention, particulièrement aux européennes où l'on atteint près de 60%, qui devrait encore atteindre un record en mai prochain. Néanmoins, les 70% de participation au réferendum de 2005 démontrent qu'un sujet aussi rébarbatif que le Traité européen peut susciter l'intérêt pour peu qu'un vrai débat de fond existe. Il ne s'agit donc pas tellement d'un désintérêt pour "le" politique mais d'un scepticisme sur les capacités des élus à représenter les électeurs qui lui ont fait confiance. En dehors d'un sursaut de la classe politique au niveau des principes et plus seulement du discours, il n'y a aucune raison que cette tendance s'inverse.

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