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Samuel Paty a été assassiné il y a un an, le 16 octobre 2020.
Samuel Paty a été assassiné il y a un an, le 16 octobre 2020.
©JOEL SAGET / AFP

Dilution de responsabilité

Meurtre de Samuel Paty : le syndrome d’une société où l’abus de victimisation est venu à bout de la notion de responsabilité ?

Selon un sondage IFOP, près d’un jeune sur cinq ne condamne pas fermement et sans réserve l’assassinat de Samuel Paty. Face à une société de plus en plus victimaire, assiste-t-on à une dilution du principe de responsabilité qui mène à relativiser même les actes les plus atroces comme celui-ci ?

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Atlantico : Selon un sondage IFOP, près d’un jeune sur cinq ne condamne pas fermement et sans réserve l’assassinat de Samuel Paty. Comment expliquer ce sentiment qui parcourt la jeunesse ? Est-ce un mouvement plus global ?

Bertrand Vergely : Ce sondage fait froid dans le dos. Afin de bien en saisir la portée, il convient de replacer les choses dans leur contexte en distinguant ce qui relève des jeunes et ce qui relève des sondeurs, ceux-ci n’étant pas pour rien dans ce que dit ce sondage.

S’agissant des jeunes, il faut être lucide : leur réaction n’est guère étonnante. On sait que la majorité des jeunes condamne ce crime atroce. On sait aussi que parmi les jeunes, il y a, comme le sondage le montre, ceux qui approuvent, ceux qui sont indifférents et entre les deux ceux qui condamnent mais qui comprennent.

Parmi les jeunes qui ont été sondés, ceux qui approuvent la décapitation de Samuel Patty sont sans doute de jeunes musulmans intégristes ou prêts à se radicaliser pour qui Samuel Patty a mérité d’être décapité. Ayant offensé l’islam en parlant de caricatures du prophète qui offensent l’islam, en étant décapité, il a payé son crime. Toutefois, il ne faut pas négliger la provocation de certains jeunes non musulmans. Le sondage leur donnant la possibilité de provoquer, ils ne s’en sont pas privés en saluant ouvertement la décapitation de Samuel Patty comme une bonne chose. Quand on est jeune, on aime provoquer. On aime faire preuve d’un humour grinçant. On aime pouvoir être rebelle. On aime pouvoir jouer à celui que rien n’impressionne et à qui rien ne fait peur.

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Ceux qui se déclarent indifférents sont à ranger également dans les rangs de ceux qui provoquent. S’il y a la posture de la violence ouvertement approuvée, il y a aussi la posture du bel indifférent. Être au-dessus de la mêlée quand tout le monde s’agite, quel plaisir !

Enfin, il y a ceux qui condamnent mais qui comprennent. Cette réaction est très « tendance ». Ne pas juger. Être tolérant. Être bienveillant. Ne pas stigmatiser. Tous ces propos sont dans l’air du temps. On n’entend que cela. En n’approuvant pas et en comprenant quand même, on dit ce qu’il faut dire. On est ce qu’il faut être.

Il convient d’être clair. Le sondage ne nous a rien appris que nous ne sachions déjà. Il est évident que si l’on sonde les jeunes au sujet d’un acte violent, on va trouver ceux qui condamnent, ceux qui approuvent, ceux que cela indiffère, et ceux qui n’approuvent pas mais qui comprennent. Les jeunes sont tellement prévisibles que le Ministère ne s’y est pas trompé. Il a évité de rendre l’hommage à Samuel Patty obligatoire. En quoi il a eu raison. S’il l’avait rendu obligatoire, il y aurait eu des remous. On n’aurait entendu que les jeunes qui approuvent la décapitation de Samuel Patty. Au nom de la liberté d’expression et de la défense de l’islam, ils auraient sonné la charge de la révolte. En ne rendant pas cet hommage obligatoire, le Ministère a désamorcé cette révolte.

S’agissant des jeunes donc, ce sondage n’a rien d’étonnant. En revanche, s’agissant des instituts de sondage, il est inquiétant. Faire un sondage le jour anniversaire de la mort de Samuel Patty afin de savoir qui, parmi les jeunes, est pour ou contre, quelle impudeur ! Quelle indécence ! Bavarder, jacasser, donner son opinion, faire de l’opinion à un moment où il conviendrait de se taire et de faire silence par respect L’opinion ne connaît pas de répit ni de trêve.

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Les instituts de sondage savaient très bien ce qu’ils allaient trouver. Ils n’ont pas résisté à la tentation d’aller le chercher. Le sondage censé refléter les passions les crée. Soi disant là pour informer, en réalité il divise en soufflant sur les braises qui ne demandent qu’à s’enflammer. Misère de la démocratie ! Utiliser l’une des pires atrocités qui se soit passée en France ces dernières années !

Face à une société de plus en plus victimaire, assiste-t-on à une dilution du principe de responsabilité qui mène à relativiser même les actes les plus atroces comme celui-ci ?

Une société victimaire est une société dans laquelle tout le monde revendique le statut de victime afin d’en tirer un bénéfice. Dans une telle société, la faute étant toujours la faute de l’autre et jamais la sienne, la responsabilité disparaît forcément. Les jeunes qui approuvent ou ne condamnant pas la décapitation de Samuel Patty ont ils eu cette attitude parce qu’ils pensent qu’ils sont les véritables victimes ? Les jeunes musulmans intégristes certainement et ce ouvertement. Les autres certainement aussi, mais de façon plus feutrée.

Les jeunes qui n’ont pas condamné la décapitation de Samuel Patty ont certainement pensé que l’on parlait de cette décapitation pour ne pas parler de leur sort. Il s’agit là d’un classique de la démarche victimaire. Quand un événement de l’actualité se produit et qu’il met en retrait son cas personnel, cette démarche n’hésite pas à dire que l’événement qui les met en retrait a été fabriqué exprès pour qu’on ne parle plus d’eux. Dans le cas de Samuel Patty, ce procédé est flagrant. Pour le jeune musulman radicalisé, la mort de Samuel Patty a été interprétée comme étant non pas le meurtre d’un Français par un musulman mais comme l’attaque des musulmans par les Français. À l’occasion des attentats contre Charlie hebdo puis contre le Bataclan un phénomène semblable a eu lieu. Une partie de l’extrême gauche et de l’intelligentsia n’a pas hésité à voir dans l’émotion suscitée par ces attentats une réaction islamophobe. De sorte que dans ces affaires les victimes n‘ont plus été les Français mais les musulmans.

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À l’occasion de la décapitation de Samuel Patty, l’extrême gauche et l’intelligentsia n’ont pas joué cette carte. En revanche, les jeunes qui ont approuvé cette décapitation ont repris le flambeau. Ils ont repris l’étendard de la victime afin de le brandir haut et fort avec, il faut le dire, la complicité des instituts de sondage qui leur ont offert la possibilité de prendre la place choyée de la victime.

Quelle est la responsabilité des hommes et femmes politiques dans l’entretien de cette confusion autour du principe de responsabilité ?

Tous les hommes politiques ne sont pas responsables de la dérive victimaire de la société contemporaine. Il y a des hommes et des femmes politiques qui la dénoncent. En revanche, il existe une politique qui s’est spécialisée dans la manipulation des notions de victime et de responsabilité. Cette politique se trouve dans ce qui repose sur un principe simple : la France est un pays raciste.

Qu’il y ait des Français racistes, c’est malheureusement vrai. Qu’il y ait des phénomènes d’exclusion, c’est également malheureusement vrai. Qu’il y ait enfin beaucoup à faire afin de bâtir une véritable fraternité entre les êtres humains sur le sol de France, c’est une évidence. Cela ne justifie pas toutefois la confusion qui est faite entre la France et le racisme. Confusion dangereuse.

Du fait de la confusion entre la France et le racisme, dès qu’un attentat islamiste se produit, la réaction est immédiate. C’est la faute de la France et non des islamistes. Les Français n’ont que ce qu’ils méritent. Ils n’avaient qu’à ne pas coloniser l’Algérie et ne pas exploiter les immigrés. Confusion grave.

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En faisant de la France un pays raciste, on ne fait rien moins qu’un appel au meurtre en justifiant à l’avance tous les meurtres au nom de l’antiracisme Lorsque Samuel Patty a été décapité, il y a eu toute une chaîne qui a conduit à cette décapitation, chaîne que la justice a très intelligemment reconstituée.

Cette chaîne a commencé avec l’élève qui a raconte à une de ses amies le cours qu’elle a entendu où il était question des caricatures du prophète. L’amie qui n’avait pas assisté au cours l’a à son tour raconté. Tombant dans l’oreille de parents musulmans intégristes, ces derniers ont alerté les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux alertés, des jeunes se sont spontanément offerts pour surveiller Samuel Patty, trouver un tueur et désigner Samuel ¨Patty au tuer qui n’a eu qu’à achever ce que la chaîne de solidarité qui s’était constituée avait commencé.

Un point commun relie tous les mailons de cette chaîne : tous ses acteurs ont cru bien faire parce qu’ils vivent depuis des années dans l’idéologie expliquant que la France est un pays raciste. Résultat : quand on le pense, égorger un Français et le décapiter n’est plus un crime. C’est un acte de libération à l’égard du racisme.

Samuel Patty est mort à cause de toute une idéologie pour qui la politique étant une guerre afin de prendre le pouvoir, il y a les bons et les méchants. Les bons étant ceux qui luttent contre le racisme et les méchants étant les Français racistes, quand on tue un Français, ce n’est pas un crime. C’est un acte antiraciste.

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Quels risques cette attitude fait-elle courir à la société ? 

Le risque de ce type de pratique réside dans une régression à l’archaïque.

Le paysage culturel et politique est aujourd’hui envahi par des minorités qui à part des haines n’ont pas d’idées ni de pensée à proposer. Se fondant de façon communautariste sur une identité agressivement revendiquée, elles ne visent qu’une chose : obliger le monde entier à les reconnaître et à accepter les signes qui leur servent d’identité.

La scène sociale et médiatique est dominée par les fiertés et les egos. Du fait de ces fiertés et de ces egos, l’espace social est en train d’exploser en un patchwork de tribus en faisant passer la démocratie de la société politique évoluée au tribalisme. Du fait de cette dérive, le concept même de société est en train d’imploser.

Une société se fonde sur un esprit lequel passe par une pratique de l’esprit. C’est l’intelligence qui inspire une société. C’est ‘ouverture que donne cette intelligence. Une tribu se fonde sur une fermeture identitaire. Depuis longtemps déjà, toute une sociologie ne pense la société que sur le mode de la tribu en faisant l’éloge des tribus et du tribalisme. Aujourd’hui, on assiste à l’aboutissement de ce processus. La société dérive lentement mais sûrement vers un mode d’être tribal avec toutes les violences identitaires que ce mode d’être comporte.

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