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Manuel Carcassonne a publié « Le Retournement » (Grasset).
Manuel Carcassonne a publié « Le Retournement » (Grasset).
©JF Paga / DR / Grasset

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Manuel Carcassonne, ou le juif aimant

L’éditeur Manuel Carcassonne fait événement avec son premier livre : « Le Retournement » (Grasset), quête des origines et de sa judéité. Pour élucider quelques mystères de cette destinée, l’auteur choisit le champ amoureux. Superbe.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est écrivain, critique littéraire et journaliste. 

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Repères

Frère du producteur Philippe Carcassonne (qui produisit  entre autres AndréTéchiné et Benoît Jacquot), ex-compagnon d’ éloise d’Ormesson - éditrice et fille de Jean D’O), critique littéraire au Point puis au Figaro littéraire, Manuel Carcassonne (époux de la romancière franco-libanaise Diane Mazloum) a d’abord été directeur éditorial adjoint des éditions Grasset avant de se voir nommé à la direction générale des éditions Stock, après le règne(magnifique) de Jean-Marc Roberts (1953-2013). « Sa patte : lire vite, prendre des risques, miser sur une œuvre, parier sur le long terme, protéger et mécéner les écrivains » (cf.France Culture à propos de Jean-Marc Roberts ). Manuel Carcassonne a lui aussi, tel son prédécesseur, la passion de la littérature et de ceux qui la font : incitant ses auteurs à se dépasser, il les pousse à prendre des risques. Cette fois c’est lui, l’éditeur, patron de Stock donc, maison prisée des bons auteurs, qui se met en danger dans un  premier livre retentissant : « Le Retournement » (Grasset). Une autofiction centrée sur la quête des origines et la recherche d’une identité multiple, via une judéité non victimaire. Un texte nécessaire - il en existe assez peu-qui fait couler beaucoup d’encre. L’éditeur Manuel Carcassonne devient ainsi, dès son premier texte, un auteur à suivre : « Du matin bleu au soir si rose, rouge sang, se succèdent en moi plusieurs identités. Au Sporting, face à la mer, les épaules larges, l’air blasé, je fume le cigare les pieds dans la piscine d’eau salée qui traversa, indifférente, les guerres. À l’approche des rues chiites de Dahieh, au sud de Beyrouth, une barbe drue me pousse, un turban se noue sur ma tête. J’ai soudain le sourire méphistophélique d’Hassan Nasral lah, le marionnettiste en chef. Je hoche la tête. Je sais des choses, je déjoue des complots, des puissances étrangères me contactent, mais je ne dirai rien. Je suismuet. Lié par une complicité mafieuse, comme tout un chacun ici, responsable mais pas coupable. Le coupable, c’est l’autre. » Ce rythme rappelle le phrasé d’un autre chercheur de mots passant au tamis ses origines, afin de dire sa judéité française : l’écrivain-journaliste Bernard Frank (1939-2006) dans « Israël » : « Bien sûr que vous les aimiez ces juifs ! c’est la merveille des merveilles, la race élue ! », ainsi que dans certains passages d’«Un siècle débordé » (voir l’extrait ci-dessous). 

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« Enchaîné au soi, le Moi ne conquiert sa liberté que par l’Autre » : c’est  l’échappée de soi,  telle que définie  par Emmanuel Levinas(1905-1995)  Cette liberté intérieure conquise grâce à l’Autre - maïeutique  silencieuse- est aussi le fil rouge de l’autofiction de Manuel Carcassonne :« Le retournement »(Grasset).Ce « retournement » provoque un séisme au cœur de l’intime : un choc de liberté, la sortie de la caverne :  une intériorité  éclairée, la paix retrouvée. « Juif laïc Français depuis des générations, je ne m'étais jamais complètement posé la question de ce judaïsme", explique le narrateur du Retournement.

Ce qui est beau dans ce premier texte, c’est précisément ce lent mouvement de la conscience du personnage  vers son être profond, cette intimité vécue avec courage. L’auteur suit le périple intellectuel et personnel de son narrateur en train de devenir lui-même, c’est-à-dire prenant  peu à peu conscience de ses origines( juives), jusqu’alors jamais « pensées », voire acceptées. Renouant grâce à Nour «(« Lumière » en libanais) avec sa judéité, celle de ses parents et aïeux, le narrateur vit une sorte de renaissance. Depuis son mariage avec Nora, romancière libanaise d'origine grecque et catholique, le narrateur accepte de quitter sa zone de confort pour devenir  ce qu’il est : ce juif  laïc qu’il avait négligé d’être à Paris, Rive Gauche ou Droite,  mais toujours planqué  en ses beaux quartiers . «  Qu’estce que la terre pour laquelle les hommes se battent, se liguent et se massacrent depuis des millénaires ? Pourquoi cette terre caillouteuse devraitelle me chuchoter à l’oreille ? En quoi cela pourraitil concerner le Parisien élevé́ place du Trocadéro, aux intonations snobinardes qui agacent tant Noura ? »  s’interroge le narrateur, savourant au fil des pages  ses identités retrouvées. L’ épouse clairvoyante est sa chance. « Tous les deux, nous nous enfonçons dans les ténèbres de nos passés, nos mystères s’enlacent, nos mémoires victimaires se font écho. Emprunter cette passerelle qui tangue entre les minorités, atteindre à la vérité enfouie jusque dans mon inconscient m’ont occupé longtemps »

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L’ex déprimé du Faubourg- Saint-Germain,  comprend enfin de quel bois il est fait. Méditation philosophique sur les origines et  voyages dans l’intime et la conscience de soi, le Retournement est aussi un  hommage poétique au meilleur de la vie (la réciprocité, la tolérance, la bienveillance, la confiance, la tendresseur). « J’ai beaucoup voyagé pour mener ce livre à bien. Des milliers de kilomètres réels, parfois imaginaires à travers des contrées fabuleuses, disparues dans la texture du temps »,  confie l’auteur qui parcourt deux mille ans d’histoire pour mieux se comprendre et comprendre l’ Histoire de ces terres adoptées. Dans un entretien qu’il m’avait accordé jadis et naguère,Jean-Marc Roberts- alors patron des éditions Stock- m’avait confié : «  Écrire c’est parler à quelqu’un ». 

De toute évidence, le narrateur de Manuel Carcassonne adresse-consciemment ou pas- un message de gratitude à sa « fiancée » du Liban au fil des 320 pages- de ce beau roman. A suivre.                     

Annick GEILLE

Le Retournement 

Manuel Carcassonne/ Grasset / 320 pages / 20 euros 19 cents

Manuel Carcassonne, "Le Retournement", Extrait 1

Les origines de l’amour ou l’amour des origines

« Alors, sur ce lit du service psychiatrique de Cochin, entre ces murs jaune pisseux, la fenêtre ceinte de barreaux ouvrant sur un ciel bleu intense de décembre, en blouse avachie, et débarrassé de tout objet coupant, ma ceinture m’avait été enlevée, j’étais prêt à répondre à qui se soucierait de moi, qui me donnerait de l’attention, de la compassion, par exemple au psychiatre entouré d’internes de l’âge de ma fille aînée, au médecin qui m’a sauvé la vie, je dirais soudain, mais pourquoi donc, je ne le saurai jamais : « Je suis d’origine juive », et lui de répondre vite, fil tranchant l’absurdité de ma définition à moitié vraie, « vous voulez dire : vous êtes juif ».

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Un ami, attentif, a remarqué : « Ce n’est pas le mot juif qui compte, mais le mot origine. »

Je suis resté un instant sans voix.

Juif. Origine. Est‐ce que j’ai des origines ? Si oui, lesquelles ?

Tout s’expliquait.

Mais était‐ce une raison pour aller si mal ? Comme Louis de Funès interloqué dans Les Aventures de Rabbi Jacob, apprenant que son chauffeur prénommé Salomon est juif (scène qui m’avait frappé enfant, inversant soudain ma perception de l’échelle sociale, car chez moi, le chauffeur était goy et le patron, mon père, juif), je l’ai regardé, immobilisé dans un temps suspendu, assis sur mes draps rêches : réduit à une seule identité. C’est moi, ça ?

Et si c’était vrai ? Pourquoi avais‐je lancé cette autodéfinition ? N’avais‐je pas esquissé d’autres pistes aussi légitimes ?

Je ne me souviens étrangement de rien d’autre que de cette confession sur mon lit d’hôpital.

J’allais rester une semaine à partager l’infecte nour‐ riture, la becquée d’antidépresseurs, et la soirée télévi‐ sée collective à cinq ou six patients, où nous échangions de brèves confidences sur nos vies. Je parlais peu, partagé entre le désir de faire sentir que je n’étais « pas si atteint que ça » et l’évidence que si, quand même, ça n’allait pas.

J’étais divisé en deux. Je me regardais, de l’extérieur. Un moi gisant, ralenti, émacié, à l’arrêt. Un moi sournois qui écrivait déjà des messages ambigus à Nour.

Je venais à peine de la rencontrer. Je l’idéalisais en Phénicienne aux yeux en amande, au silence mystérieux d’une statuette votive de Byblos, que j’imaginais vivre dans cet Orient enchanté d’arabesques, priant à Noël dans des églises étroites comme des grottes, une mantille sur les cheveux, la croix entre les seins. Un santon irréel. Une Arabe chrétienne, je ne savais pas bien ce que c’était. Je croyais alors que c’était une contradiction dans les termes. Je n’avais pas tort.

Ces messages qui datent de décembre 2013, je les ai tous relus : j’ai reconnu dans ma prudence laconique, l’allusion au bleu réparateur du ciel, aux manuscrits que je déchiffrais tant bien que mal, à cet insistant « je vous embrasse » final qui n’avait pas lieu d’être, quand bien même, mais je ne le savais pas, Nour n’était pas du style à s’en offusquer, j’ai reconnu mon désir de lui plaire. Dans l’égarement des sens où j’étais : le tremblé émotif des premiers signes de l’amour. Mais n’allons pas trop vite.

J’étais encore incapable d’aimer. Aimer demande un effort. À ce moment‐là de ma vie, je voulais qu’on m’aime.

J’écoutais ému (l’émotion était permanente à Cochin : je pleurais sans raison à intervalles réguliers, Nour, que j’épouserais plus tard sur une plage d’Athènes car nous ne pouvions nous marier civilement au regard de la loi libanaise qu’en Grèce, me traiterait d’« israélite lacrymal ») le récit de l’un qui ne trouvait pas les mots justes pour écrire une lettre à la femme qui l’avait quitté, l’autre qui caressait un ventre enceint, rond mais imaginaire, l’étudiante diaphane au poignet entouré d’un bandage,page26image3679792une humanité ordinaire, une communauté soudée par le fracas de la vie, à qui je n’allais pas imposer mes malheurs de privilégié.

Pour une fois, je me taisais. Il y a ce vrai silence, sous la voûte des gémissements et des voix brisées.

J’étais alors un bavard en rémission. Plus tard, lisant La Capacité d’être seul de Donald W. Winnicott, une capacité que je possède si peu, je comprendrais mieux que la paix provient de l’espace intérieur, non dans ce qu’il a de secret, de clos, mais dans ce qu’il échappe sainement à autrui. D’ordinaire, je m’épanche, je fuis, l’impudeur m’est familière. À Cochin, j’étais scellé : sous vide, pour mieux me garder.

Plus tard aussi, je trouverais chez Nour, dans son obstination à se taire, à boucler toutes les portes de son passé à double tour, et même dans son talent d’artiste qui lui faisait créer des mondes étanches et miniaturisés, non l’expression d’une méfiance, mais l’aboutissement d’une structure psychique bien plus forte que la mienne. Je voyais une enfant joueuse, dans une bulle, gentiment imbécile. J’aurais dû voir qu’elle était la gardienne d’un noyau isolé, qu’au cœur de « chaque personne se trouve un élément de noncommunication qui est sacré, et dont la sauvegarde est très précieuse ».

Je disais oui à tout. Elle disait non à tout. La bou‐ deuse prenait la position inverse de son petit pays poreux à toutes les influences. Elle se renfrognait, elle s’échappait dans son être intérieur, inacces‐ sible. Elle protégeait son « self », eût dit Winnicott :

« Chaque individu est un élément isolé en état de non communication permanente, toujours inconnu, jamais découvert en fait. »

Un service psychiatrique, c’est impressionnant. On y sent se cogner le cœur des autres, et le sien, lentement froissé.

J’écoutais couler ce lent filet de vie tracassée. Je regardais les visages, les rides, les traits flous, les patientes glissant sur des charentaises, comme si je voulais graver chaque moment. Ne jamais l’oublier. Quand je parvenais à me concentrer, je lisais sous un ciel hivernal et doux, seul dans un petit jardin clos de murs, que j’avais pris en affection.

J’ai rarement été aussi serein que ces quelques jours de cure de moi‐même, en absence de mon double social.

J’ose à peine l’avouer à l’heure où nous avons été dans le monde entier « ghettoïsés », confinés (le mot vient du Moyen Âge), mais à l’ombre de la grande cité hospitalière, des médecins, des infirmiers, des hauts murs que je ne voulais surtout pas franchir, j’étais le vassal consentant du suzerain Cochin, le protégé d’une petite armada d’infirmiers dévoués. Chaque Juif est une Esther biblique qui doit sa survie à un pouvoir compatissant. Je n’avais plus aucune responsabilité. J’étais en retrait, comme serré autour de mon noyau le plus intime. Je me rétractais, puis me diffusais, comme ces Juifs hassi‐ diques en transe, glissant de la peine à la joie éplorée de l’exaltation.

Il fallait sortir, bien sûr. Il fallait s’en sortir, un jour. Mais qu’est‐ce qui allait m’arriver, dehors ? Qu’est‐ce qu’on allait me faire ? Serait‐ce la continuation de l’exil ? « L’exil est le fruit le plus amer des péchés anciens. » Quels sont mes péchés ? »

Copyright Manuel Carcassonne « Le Retournement » / Grasset

Extrait 2 / Bernard Frank

« Ce que les bourgeois ont, ils l'ont ; ce que les bourgeois pensent, ils le pensent ; ce dont les bourgeois rêvent, ils le rêvent. Seulement, depuis 1940, le cœur n'y est plus. La bourgeoisie juive est devenue la bourgeoisie malade de l'Europe. On leur a pourri tout ce qu'ils aimaient. Ils n'ont plus ces antipathies, ces préjugés, ces colères saines, entières, compactes, qui rassurent l'homme. Les juifs les plus obtus se doutent que des vertus, comme la bêtise ou l'avarice, qui réussissent à leurs voisins pour échapper aux pépins de l'existence, ne leur seront pas d'un grand secours en cas de malheur. Le fait d'être juif est un baptême : ça fait réfléchir. Comprenez-moi : je ne dis pas que les juifs soient des saints, je dis qu'ils ne peuvent plus être des salauds à part entière, en toute bonne conscience. Et c'est épuisant et c'est insupportable d'être contraints à devenir autre chose que ce que l’on aurait souhaité d'être, que ce que l'on est, et tout cela pour une qualité invisible. Il y a de quoi enrager. Le juif d'Europe me fait songer à ce bourgeois de Molière qui veut sévir contre sa femme et ses enfants, à l'Orgon du Tartuffe, à qui une servante espiègle ne cesse de répéter : « Allons, allons, Monsieur, vous ne ferez pas ce que vous dites, vous êtes trop bon pour cela. Vous badinez, ce sont menaces en l'air. » Et Orgon s'impatiente, tape du pied, étouffe : « Je ne le ferai pas, je ne le ferai pas ? Tu vas voir, si je ne le fais pas ? Mais je ne veux pas être bon, que diable, je ne le suis pas, je suis méchant ! » Si je ne crois pas, à la différence de Pascal et de Paulhan, au bon usage des maladies, je ne suis pas éloigné de penser qu'il y a un bon usage d'être juif. Et vous voudriez supprimer ce léger doute, Roger Ikor n'a pas inventé la lune. Brave homme certainement. A écrit un de ces romans-fleuve sur des familles juives à travers les siècles pour lesquels les Français éprouvent une prédilection toute particulière et qui sont généralement illisibles. A eu le Goncourt pour les Eaux mêlées en 1955, l'année même où je publiais mon dernier roman : ce qui explique ce miracle de mémoire. Comme aurait pu dire Clemenceau : « Quand ils en couronnent un, ils choisiront le plus bête. » Vient publier chez mon éditeur un essai sur la question juive. Les extraits que j'en ai lus dans le Figaro littéraire m'ont paru bien patauds. Mais ce genre de pensée terne fait dire à la critique et aux lecteurs que R. Ikor est un homme de bonne volonté, avec qui c'est un plaisir de dialoguer. Ikor est socialiste, un vrai, tendance Mollet  et il parle au nom d'une assimilation bovine, dont j'ignore d'ailleurs le sens. Ou plutôt, je sais trop ce que vous entendez par là, malgré les mille chemins de traverse que vous prenez : il s'agit pour vous, comme pour Cau (nous y reviendrons), de faire mastiquer à de pauvres diables les mêmes mots bêtes de la tribu, de leur inspirer les mêmes haines aveugles. Le plus grand service qu'un juif polonais peut rendre à la France, lorsqu'il s'implante chez elle, c'est de rester et juif et polonais, et tout ce que vous voudrez le plus longtemps possible. Ce n'est rien comprendre à ce pays de guerres civiles que d'imaginer un instant que les habitants de ce village de Corrèze, de Bretagne ou de Corse sont assimilés à la France. Un jour, hélas, nous serons tous assimilés, mais non par les effluves de l'âme française, mais par la civilisation que vous savez, celle du brave new world. Quant à Cau, dans un pamphlet dont j’ai perdu le titre, il fait semblant de s'adresser à une juive humaniste, un peu gourde, qui croit que tous les hommes se ressemblent. Et il nous la démolit, elle et ses idées, avec le brio du sens commun. Lui, Cau, il s'en fiche. C'est une nature qui ne s'embarrasse pas de détours. Les Arabes le débecquettent et l'antisémitisme est une immondice. Mais, les hommes étant ce qu'ils sont, il faut que les juifs disparaissent sous peine d'être anéantis, Pour Cau et Ikor, les choses sont claires ; on est israélien – et c'est très bien – ou l'on est français – et c'est parfait. On s'appelle Horowitz ou Bertrand. Je simplifie les choses : Ikor, en vieil écrivain régionaliste, n'est pas contre le souvenir des ancêtres, dont il a tiré ses meilleures pages. Cau, qui est pour le camouflage intégral, se soucie peu de la littérature ikorienne. Il voit les choses comme elles sont, et elles ne sont pas gaies. « Juifs, à vos abris. » Ikor, lui, en bon socialiste, est optimiste. Il est certes content qu'Israël existe, parce que, comme ça, tous les juifs qui n'habitent pas cette France où il a eu le bonheur d'obtenir le Goncourt, ont tout de même comme lot de consolation une patrie décente. Il parle d'Israël comme un riche industriel vanterait à ses ouvriers la création prochaine d'H.L.M. de luxe. Après ce coup de chapeau, ce bourgmestre épais et têtu convie ses coreligionnaires à ne plus songer qu'à la France, si riche en beaux Prix et en diplômes prestigieux. Avoir Cau sous la main, c'est pratique, parce qu'il dit ou écrit ce que souvent on aurait envie de dire ou d'écrire, mais il le dit et l’écrit de telle façon qu'on a l'impression de l'avoir échappé belle en se taisant. Ce qui me déplaît dans ce qu'écrit Cau, c'est sa façon de croire qu'il n'est pas concerné par d'éventuels massacres, sa bonhomie devant le crime, comme s'il pensait vraiment que sa littérature et les fours pourraient coexister pacifiquement. Il semble donner aux juifs français un conseil de père de famille désabusé : « Changez de nom, changez de nez, ne faites pas circoncire vos fils : les hommes étant ce qu'ils sont, c'est encore ce qu'il y a de plus sûr. Maintenant, si vous ne voulez pas m'écouter, c'est votre droit, mais ne venez pas pleurnicher après, si l'on vous massacre ; je vous aurai prévenus. » Eh bien, je finis par le trouver fort honorable, cet entêtement désuet à rester juif, alors que ce mot n'est plus qu'un imaginaire, une particule à rebours, qu'à la limite, il ne vent plus rien dire. Et si ça gêne d'autres hommes, ce sont ces hommes qui sont haïssables et non ceux qui acceptent d'être considérés comme juifs par les autres. Je ne vois pas quel soulagement les juifs français devraient éprouver à savoir que leurs enfants, tenus dans l'ignorance de leur origine fictive, se retrouveraient du côté des massacreurs. Si le fait d'être juif, d'être minoritaire, n'avait pour seul avantage que de freiner l'étalage des idées toutes faites, que de vous faire éprouver un dégoût plus vif pour la sauvagerie, alors, quant à moi, je me féliciterais qu'il y ait des juifs (mais si ce mot ne cachait plus ni croyance, ni race, ni peuple) jusqu'à la fin des siècles- et dispersés si ce n'est pas trop demander. Qu'on ne voie pas dans ces propos je ne sais quel orgueil racial, je ne sais quel mysticisme camouflé. Je m'élève simplement contre les tentatives un peu « sossottes » de philosémites bien intentionnés, qui, pour ne pas attirer l'attention sur leurs protégés, tentent de prouver que les juifs sont pareils (pareils à quoi ? pareils à qui ? le diable le sait !), qu'ils ne sont pas si riches, pas si intelligents, pas si médecins, pas si philosophes, pas si banquiers, pas si Rothschild, pas si Bergson, pas si Dassault que l'opinion ne le croit, ce qui fait doucement ricaner les antisémites, qui ont en permanence sous leurs bras l'annuaire de téléphone – liste par professions – et peuvent vous réciter – vingt sur vingt – le nombre de Weil qui sont fourreurs à Paris – c'est leur manière à eux Ide déposer une gerbe devant le monument aux déportés. Hé ! bien sûr que les juifs sont différents, même s'ils aiment, même s'ils sont jaloux, même s'ils souffrent, même s'ils sont avares, généreux comme les autres hommes. Ils sont différents puisqu'on les a rendus différents. On ne peut pas recevoir en pleine gueule l'histoire comme ils l'ont reçue, sans qu'il ne leur en soit pas resté quelque trace. On ne peut pas avoir été considéré comme juif entre 1939 et 1944, sans l'être pour la vie. Mais je ne vois pas pourquoi on se sentirait coupable d'avoir manqué d'être exterminé, et l'important, tant pis si je me répète, ce n'est pas de trouver des arguments pour répondre aux antisémites qui n'ont aucun intérêt, c'est de tenter de tirer parti du pétrin supplémentaire où la divine providence (j'aurais volontiers employé un autre mot, un mot plus vif, mais j'en abuserais, paraît-il) nous a mis. C'est là où l’État intervient. Énonçons sans tarder une grosse vérité : si l'État d'Israël fait preuve d'une évidente mauvaise volonté, s'il s'était laissé en 1948 et en 1967 gentiment rayer de la carte, comme, d'ailleurs, il l'est dans les atlas des pays arabes, les Arabes auraient été prêts à s'entendre avec lui. Comment voulez-vous que les Arabes, qui sont des Sémites, soient antisémites ? Quelle stupide plaisanterie ! Ces manières sont bonnes, pour ces lourdauds d'Européens ! La preuve irréfutable que les Arabes aiment les juifs, c'est qu'ils n'ont jamais construit de fours crématoires sur leur territoire, et pourtant ils ne manquaient pas de main-d'œuvre qualifiée : l'Égypte a longtemps disputé au Paraguay la plus forte densité de nazis au kilomètre carré. Ah ! si les sionistes avaient voulu perdre la guerre, s'ils étaient tous morts, comme les juifs auraient semblé aimables ».

Bernard Frank, Un siècle débordé, Grasset / Le livre de Poche

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