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"Une monnaie chère est une monnaie trop forte par rapport à la croissance de la zone."
"Une monnaie chère est une monnaie trop forte par rapport à la croissance de la zone."
©Reuters

Paradoxe

Mais comment expliquer que l'euro soit fort alors que l'économie européenne est toujours profondément en crise ?

Depuis l’arrivée de Jean-Claude Trichet à la tête de la BCE fin 2003, on n’a plus jamais vu le cours de l’euro-dollar en dessous de 1,17.

Mathieu  Mucherie

Mathieu Mucherie

Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.

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Je crois utile de rappeler quelques éléments de base.

1/ Une monnaie forte n’est pas une monnaie chère

Une monnaie forte est une monnaie crédible, dans une zone monétaire où l’inflation rode autour de 2% par an, avec encore assez d’activité pour rembourser un jour les dettes publiques et privées.  

Une monnaie chère est une monnaie trop forte par rapport à la croissance de la zone, ce n’est qu’un vecteur de déflation. L’achat de nos actifs par les non résidents est découragé. L’entrepreneur est découragé par rapport au rentier et par rapport à celui qui passe ses vacances à l’étranger. L’économie se déplace dans un sens qui n’est pas souhaitable (la question de savoir si nos exports sont handicapés est assez secondaire, ce n’est qu’un argument pour les gogo-mercantilistes). C’est pour lutter contre ce type de dérive que la banque nationale de Suisse a fait passer son bilan de 20% à 80% du PIB du pays entre 2007 et 2013. Le Japon lui pendant longtemps n’a rien fait, et on a vu le résultat. A ceux qui croient que le Yen ne s’appréciait que face au dollar, je donne ce graphique face au Mark allemand réputé hyper-fort (dans le graph l’euro avant 1999 correspond au Mark) (de toute façon, depuis 1999 il correspond aussi au Mark !!). On voit qu’un pays sans croissance est capable d’avoir une monnaie très chère qui s’apprécie sans cesse, il suffit pour cela d’avoir une banque centrale autiste, indépendante et/ou confrontée à des politiques faibles et divisés, il suffit en en mot de ne pas compenser la destruction monétaire du secteur privé par de la monnaie banque centrale, de laisser courir la déflation en refusant tout QE et tout taux d’intérêt négatif.

Bien entendu une monnaie plus chère a un avantage : elle aide à comprimer l’inflation. C’est vraiment l’urgence de nos jours en zone euro avec une mesure BCE à 0,7% sur 12 mois (so far from target ! so far from the mandate !) et des prévisions BCE pour 2014 à 1,3%.

2/ Ce n’est donc pas le marché stricto sensu qui fixe les taux de changes : il les fixe dans le cadre d’un différentiel de politique monétaire (et, au fond, d’un différentiel d’indépendantisme des banquiers centraux)    

Quand les officiels BCE prétendent que la cherté de l’euro est le témoignage de la confiance des marchés envers l’euro, ils se moquent du monde. Que l’on fasse la même politique monétaire que les suédois, les suisses, les américains, les anglais ou depuis 2012 les japonais, et on verra ensuite quelle sera l’orientation de l’euro. Les marchés n’ont qu’une confiance limitée dans la zone euro, dans sa pérennité et ses perspectives de croissance : sinon, comment expliquer que depuis 4 ans en monnaie commune un différentiel de plus de 40 points de pourcentage se soit formé sur les marchés actions entre le vieux continent et le monde anglo-saxon ? Comment expliquer le niveau des spreads de taux entre l’Allemagne et l’Italie ? Par contre les marchés ne doutent pas de la capacité de la Bundesbank et de ses alliés à bloquer toute détente monétaire significative. Dès qu’on laisse s’exprimer les marchés, ils votent, au besoin avec leurs pieds. Par contre quand on les comprime par un ordre monétaire restrictif, ils s’exécutent docilement, informés qu’ils sont qu’on ne lutte pas longtemps contre une banque centrale.

L’OPA hostile réalisée par la BCE sur les taux de changes a ceci de particulier qu’elle est à la fois très grave, illégale, bien acceptée par tout le monde et clairement revendiquée. « Je l’ai suffisamment dit et répété : je suis Monsieur Euro. Il n’y aucun doute à ce sujet : nous émettons la monnaie et ma signature est sur les billets », avait dit Jean-Claude Trichet (conférence de presse du 8 juin 2006). Comme par hasard, depuis que cette OPA a été enregistrée comme définitive, disons depuis l’arrivée de Jean-Claude Trichet à la tête de la BCE fin 2003, on n’a plus jamais vu le cours de l’euro-dollar en dessous de 1,17 (le niveau de son introduction au 1er janvier 1999, qui correspond aussi selon la plupart des estimations à sa valeur d’équilibre fondamentale).

3/ Une baisse de l’euro ne serait pas une dévaluation et constitue le préalable indispensable pour des réformes financières et structures sincères (cf France 1928 ou 1959, cf Suède 1994…)

Il y a tout dans le texte qui suit : Jacques Rueff, préface en 1954 aux « Souvenirs d’un gouverneur de la Banque de France » d’Emile Moreau (c’est ce livre qui a convaincu Milton Friedman que l’indépendance des banques centrales était une folie économique et un scandale politique) :

« La stabilisation de 1928 conduit à plusieurs conclusions de portée générale et de valeur permanente. La première, c’est qu’une opération d’assainissement financier ne peut se faire qu’à un niveau approprié de la monnaie. Assurément si le niveau existant établit une disparité importante entre le niveau des pris intérieurs et celui des prix étrangers calculés en monnaie nationale, il suscite des forces qui tendent à rétablir l’équilibre. En particulier dans le cas où le niveau du change est tel que les prix intérieurs sont sensiblement supérieurs aux prix étrangers en monnaie locale, ces forces sont celles qu’engendrent la dépression et le chômage. Elles tendent à provoquer la baisse des prix intérieurs et, notamment, celle des salaires nominaux. Mais dans le monde (tel qu’il est) les baisses de salaires, même si du fait d’une baisse concomitante des prix elles ne s’accompagnent d’aucune dégradation des niveaux de vie, éveillent de profondes résistances et suscitent d’âpres rancunes. En tout cas, elles ne sont consenties que sous la pression prolongée des nécessités. Elles ne peuvent donc intervenir qu’après une longue période de troubles économiques et de désordres sociaux. Qui veut faire une politique réaliste de prospérité et de paix sociale doit reconnaitre le niveau existant des salaires comme le plancher immuable de toute politique financière constructrice. (…) En laissant subsister un déséquilibre qui ne peut s’atténuer que par des baisses de salaires, on suscite le malaise social et on prépare, pour le lendemain, d’inévitables « fronts populaires ». Tant qu’un tel déséquilibre existe, la dévaluation de la monnaie ne crée pas une situation nouvelle ; elle se borne à reconnaitre la situation existante. Ce n’est donc jamais le jour où elle s’accomplit qu’une dévaluation est décidée, mais le jour où on laisse s’établir l’état de fait qui la rend indispensable ». 

Tout est dit depuis Rueff, Friedman et la crise des années 30, et il est inutile de conclure. De toute façon il ne vaut mieux pas, le débat est clos. Mario Draghi à Moscou le 15 février 2013 déclaré : « Le débat sur les changes est inapproprié, stérile et contre-productif ». Je perds donc mon temps et plus grave je vous fais perdre le votre. Retournez à vos moutons, laissez les sages de la BCE régler ces questions en toute opacité, et faites tranquillement faillite sans bien comprendre pourquoi.

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