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Les premiers pas d'une médecin généraliste dans la vie active : dur contact avec la réalité
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Bonnes feuilles

Les premiers pas d'une médecin généraliste dans la vie active : dur contact avec la réalité

"Promenade de santé" raconte le parcours d'une jeune médecin généraliste, depuis ses études de médecine jusqu'à son installation dans un village. Une chronique dans laquelle se succèdent des patients de tous âges et les réflexions que lui inspire son expérience de médecin de famille. Extraits (1/2).

 Fluorette

Fluorette

Fluorette est médecin généraliste. Après quelques années de remplacements, elle a fini par poser sa plaque il y a cinq ans. Fluorette tient un blog très suivi, Promenade de santé

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Quand on a réussi le concours de la première année, en septembre, il y a le premier stage. En fait, pendant un an, ou deux si on a échoué une fois, on ne bûche que sur de la théorie : des équations d’écoulement, de l’anatomie, le cycle de Krebs, de l’histoire de la médecine etc. De la théorie et encore de la théorie. Et d’un coup, hop, on nous jette dans l’hôpital pour apprendre en trois semaines ce que les infirmiers apprennent en trois ans. Formation accélérée. 

J’avais hâte pourtant, et même pas peur. Hâte de voir des gens. De côtoyer ce monde-là. Le tirage au sort m’a envoyée en otorhinolaryngologie. Et là j’ai vu. 

J’ai vu M. Cancer Du Visage qui fut mon premier patient et mon premier pansement. Nous ouvrions la fenêtre alors que c’était interdit car l’odeur était difficilement supportable. En trois semaines, le trou dans son visage n’a cessé de se creuser. J’ai entendu sa douleur, et celle de sa famille en miroir. J’ai vu les médecins des soins palliatifs réfléchir, pour l’aider au mieux. J’ai vécu la solidarité d’une équipe de soins face à une situation complexe. Et le soulagement de tous, à sa mort.

J’ai vu Mme Tuberculose me tendre son bras pour ma toute première prise de sang en me disant : « Mon petit bébé docteur, si vous n’en faites pas une première une fois, vous n’en ferez jamais. » J’ai entraperçu des chirurgiens virevolter dans le service sans jamais s’y poser.

J’ai vu que quand on était « fils de », on pouvait avoir une chambre seule après une opération des dents de sagesse, pendant que M. Fin De Vie mourait dans l’agitation d’une chambre à deux lits, devant son voisin, hospitalisé pour une simple opération du lobe de l’oreille. Et j’ai pensé que pour mourir paisiblement dans une chambre seule, il aurait peut-être fallu qu’il soit le papa de quelqu’un d’important.

J’ai assisté à des consultations médicales d’une rapidité déconcertante. Je suis allée faire semblant que je voyais quelque chose au bloc opératoire, alors que le trou dans le champ opératoire était minuscule et que je n’y voyais rien. Et en plus, il fallait rester debout huit heures sans faire pipi ni toucher à quoi que ce soit, atroce je vous jure. Je n’ai pas réussi, j’ai dû aller aux toilettes, et je n’ai plus eu le droit d’y retourner, suite à la susceptibilité d’un chirurgien despotique. Jamais au cours de ces trois semaines.

J’ai entendu ma co-stagiaire dire « moi j’aime pas les gens ». Et je me suis demandé comment quelqu’un comme ça pouvait avoir pris la place d’un autre qui voulait vraiment faire médecine. Six mois après, elle a quitté la fac. J’ai participé aux soins de toilette des patients, j’ai nettoyé par terre, j’ai reçu du sang sur mes chaussures et sur les bras, j’ai enlevé des sondes nasogastriques, j’ai fait des lits, j’ai brancardé, j’ai ri en salle de pause en mangeant du gâteau au chocolat, je n’ai pas bu de café, je me suis fait incendier parce qu’une fois, une fois seulement et la dernière fois de ma vie, j’avais « marché dans le mouillé », j’ai fait d’autres prises de sang, d’autres pansements.

Et sur tout, j’ai fait partie d’une équipe soudée. Après je suis retournée en cours. Et je savais enfin pourquoi il fallait que je continue d’apprendre : je voulais y retourner parce que moi j’aimais les gens.

 

Extraits de "Promenade de santé. Chroniques d'une jeune généraliste" de Fluorette publié aux Editions Grasset. 

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