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En France, on aime les mots d’esprit.
En France, on aime les mots d’esprit.
©Ludovic MARIN / AFP

Words, Words, Words !

Les mots en politique sonnent creux

C’était tellement mieux avant.

Isabelle Larmat

Isabelle Larmat est professeur de lettres modernes. 

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En France, on aime les mots, l’esprit des mots et les mots d’esprit : on a le sens de la formule. Ce moment électoral nous donne l’occasion de louer ce talent, tout français, qui faire coïncider le Verbe avec l’Esprit !

Du Bellay épingle les mœurs de la Cour pontificale à Rome sans épargner celles de Paris, Boileau l’Ancien ferraille contre Perrault le Moderne sous la Coupole de la toute jeune Académie française, Voltaire darde Rousseau de ses saillies ironiques et venimeuses qui font mouche à tout coup. Saluons Mesdames de la Fayette et de Sévigné, les frères Goncourt, nos cercles et salons littéraires, nos gazetiers… Illustres experts en bons mots, ne revenez pas en France, en 2022, alors que la campagne présidentielle bat son plein, vous en perdriez l’esprit.

Tenants sublimes de cet esprit français, chers disparus, voici quelques nouvelles du front : je vous assure qu’on prend cher ! Sur le pas de la porte de l’Élysée c’est un vrai feu d’artifice, on tire à vue : « Je vais ressortir le Kärcher de la cave. », dit Valérie, « Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. », dit Emmanuel. Éric dit à propos d’Emmanuel : « C’est le grand vide, un adolescent qui n’est pas fini. » « Emmanuel parle très cash », dit Brigitte. Pour ce qui est du « cash », on ne peut s’empêcher de penser que c’est sans intérêt ni garantie…

En cette période électorale donc, si les questions, les grandes comme les petites, restent les mêmes qu’en nos défunts siècles littéraires, la parole, elle, est en roue libre, l’esprit aux abonnés absents. Aussi, nous avons eu envie de saluer le Grand Siècle, époque où le Verbe portait beau. Ferraillaient alors âprement, par écrits interposés et sur des sujets toujours d’actualité le sieur Despréaux, ancêtre de nos Conservateurs et son rival Perrault, tenant des Modernes, nos futurs Progressistes.

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Homais pèse sur nos vies. Non… Homais si

« L’insécurité », déjà déplorée à Paris sous le règne de Louis XIV, dénoncée par Boileau, ça donnait ça :

Le bois le plus funeste et le moins fréquenté

Est, au prix de Paris, un lieu de sûreté.

Malheur donc à celui qu’une affaire imprévue

Engage un peu trop tard au détour d’une rue !

Bientôt quatre bandits lui serrant les côtés :

La bourse !... Il faut se rendre ; ou bien non, résistez,

Afin que votre mort, de tragique mémoire,

Des massacres fameux aille grossir l’histoire.

Quant à Perrault, dans ses petits contes en apparence naïfs et badins, faussement destinés aux enfants, c’est déjà la cause des femmes qu’il soutient, mais avec talent, brio et légèreté : foin des formules pesantes et indigestes de nos jours associées à ladite cause.

La Barbe bleue milite en effet contre ce qu’on nomme aujourd’hui : « le féminicide » et les « violences faites aux femmes ». C’est le modèle d’une jeune épouse s’affranchissant de la sujétion de son barbu de mari avec l’aide de sa sœur et de ses frères que le conte convoque : devenue libre et puissante parce que restaurée dans ses droits, elle  peut prendre pleinement sa place dans la société.  

Aujourd’hui, feus la satire et les vers ou l’ingénuité de façade du conte pour s’imposer dans le débat politique. Mais où sont, dans l’expression actuelle des idées, la subtile ironie soutenue par le vers, le récit plaisant qui ingénieusement berce l’imagination ? C’est au marteau piqueur qu’on attaque : on gesticule, on braille et on balance en vrac les mots. Les ramasse, les assemble et les interprète qui peut. Ça donne à lieu, sur les plateaux de télévision, au difficile exercice de la glose d’une parole creuse qui jamais à l’envoi ne touche.

Je m’arrête là. On aurait pu dire… bien des choses en somme…

Isabelle Larmat, professeur de Lettres modernes

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