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Les électeurs LR sont-ils des électeurs de gauche comme les autres ?
©JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

Stratégie gagnante ?

Les électeurs LR sont-ils des électeurs de gauche comme les autres ?

Dimanche dernier Valérie Pécresse a fait des propositions d’inspiration très « activistes » sur les trois grandes causes sur la santé de son "futur quinquennat" allant d’aides pour faire face à la précarité menstruelle à la TVA réduite sur les produits d’hygiène féminine.

Vincent Tournier

Vincent Tournier

Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.

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Atlantico : Ce dimanche Valérie Pécresse a fait des propositions d’inspiration très « activistes » sur les trois grandes causes sur la santé de son "futur quinquennat" et on y trouve des aides pour faire face à la précarité menstruelle à la TVA sur les produits d’hygiène féminine ou l'instauration d'un congé spécifique en cas de règles douloureuses. Les électeurs de droite peuvent-ils réellement être sensibles à ce genre de propositions habituellement plus présentes à gauche ? 

Vincent Tournier : On peut voir les choses dans l’autre sens : ce qui est intéressant, c’est que la candidate du parti de la droite gouvernementale n’hésite pas à lancer de telles propositions, ce qui confirme que la cause des femmes a largement gagné l’électorat de droite. On imagine mal en effet que Valérie Pécresse puisse lancer ce type de propositions si elle craignait que l’électeur moyen de la droite soit choqué. 

L’air de rien, ce n’est pas négligeable : alors que tout le monde dénonce une « droitisation » de la France, entendu dans le sens d’une sombre réaction conservatrice, on pourrait rétorquer que, au moins sur cette question de l’égalité des sexes, il n’y a aucune montée des forces réactionnaires. C’est d’ailleurs bien le problème des féministes : leur tableau sur la situation des femmes est catastrophique, mais la réalité est bien différente. Que l’on sache, aucun candidat ne propose de renvoyer les femmes à la maison, d’interdire l’avortement ou de supprimer le divorce. Même Éric Zemmour, qui est accusé d’être un machiste invétéré, n’est pas dans ce registre. Il ne refuse pas d’avoir des femmes dans son éventuel gouvernement et il se présente comme le meilleur défenseur de la cause des femmes. Accessoirement, relevons que jamais une élection présidentielle n’a comporté autant de candidats du sexe féminin : nous en avons cinq cette année, contre deux en 2017, trois en 2012, quatre en 2007 et une seule lors des scrutins antérieurs.

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La réalité est donc que le discours féministe est devenu très prégnant, omniprésent même, et c’est bien la raison pour laquelle Valérie Pécresse ne pouvait pas l’ignorer. A la limite, on peut relever que Valérie Pécresse et Marine Le Pen, contrairement à leurs rivales de gauche, mettent peu en avant leur identité de femme. Valérie Pécresse fait même l’inverse puisque, dans son programme, elle écrit « je serai le chef dont la France a besoin ». Notons qu’elle ne dit pas : la cheffe. Outre qu’une telle formulation aurait été ridicule, c’est aussi pour elle une manière de montrer qu’elle entend s’ériger à la hauteur d’une fonction traditionnellement masculine et d’incarner le retour de l’autorité (son programme utilise aussi le terme de « puissance », terme très masculin). 

Sur ce point, on peut se demander si les néo-féministes, à force de vouloir féminiser toutes les fonctions, ne commettent pas une erreur. En distinguant systématiquement les deux sexes dans les discours (par exemple les enseignants et les enseignantes, ou les avocates et les avocats, etc.), ils instaurent finalement l’idée qu’il y a une différence entre les sexes. Or, il n’est pas forcément dans l’intérêt des femmes de sexualiser toutes les fonctions. Sexualiser une fonction, c’est sous-entendre qu’elle n’est pas la même selon qu’elle est exercée par un homme ou par une femme. Une femme qui se dirait « première ministre » serait-elle l’équivalente du premier ministre ? 

Surtout, est-ce une stratégie pertinente pour la présidentielle que de s’adresser à des publics cibles, ici les femmes, comme peut le faire la gauche ? Pour gagner vaut-il mieux découper les électeurs en groupe, ou développer une vision globale de la société ?

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C’est de bonne guerre. De plus, Valérie Pécresse a raison de contester à la gauche son monopole sur la question des femmes car, objectivement, la droite n’a pas à rougir de son passé : ce sont en effet des gouvernements de droite qui ont adopté les premières grandes mesures comme le droit de vote, la contraception, l’autorité parentale ou l’avortement.  

Par ailleurs, une campagne électorale comporte toujours deux étapes : la première consiste à lancer des propositions fortes, qui servent de marqueurs pour tracer les grands axes de son positionnement et qui permettent de souder son cœur de cible ; dans un second temps, on essaie d’élargir en proposant des mesures sectorielles. Cette deuxième étape est d’autant plus nécessaire ici que Valérie Pécresse ne parvient pas à se détacher clairement d’Éric Zemmour et de Marine Le Pen dans les intentions de vote, et qu’Emmanuel Macron est toujours loin devant elle. Donc, elle doit trouver des moyens pour élargir son audience et, au passage, faire parler d’elle. Mais le risque existe que cette diversification fragilise sa position. Dans son programme, elle dit par exemple qu’elle veut en finir avec « la République façon puzzle », ce qui devrait en principe lui interdire d’aller trop loin dans les mesures sectorielles, sinon on pourra lui reprocher de manquer de cohérence.    

Dans le cas de Valérie Pécresse, ne vaudrait-il pas mieux parler de précarité au sens large en y déclinant des mesures spécifiques plutôt que de réduire le sujet à la précarité menstruelle ? Dans quelle mesure est-ce vrai pour d’autres sujets ?

On imagine mal qu’une candidate de droite mette en exergue dans son programme la notion de précarité, qui est quand même une notion typiquement de gauche. C’est d’ailleurs un point très intéressant ici. Logiquement, la droite devrait fuir devant ce mot de précarité, qui a une dimension sociale évidente et qui appelle un renforcement de la régulation bureaucratique. Mais avec cette expression de « précarité menstruelle », les féministes ont brouillé les cartes. Ils ont rompu le lien entre la précarité et le social. On comprend quel était leur objectif : il s’agissait de mettre en avant un enjeu proprement féminin, tout en restant dans un registre social, au moins par le langage. Mais ce faisant, ils ont mis en retrait la question sociale face à la question féministe. C’est une des raisons qui expliquent que la gauche s’est éloignée des milieux populaires. De surcroît, la droite peut aujourd’hui s’engouffrer dans la brèche : Valérie Pécresse peut reprendre à son compte l’expression de précarité menstruelle sans craindre de faire du misérabilisme social ou d’être taxée de socialiste. 

Quels sont les risques de cette tendance à sectionner les électorats et les propositions et à adapter son discours à chaque public ?

Le fait de compartimenter l’électorat et d’envoyer des messages ciblés n’a rien de nouveau. Historiquement, chaque parti a eu ses clientèles électorales : la gauche avait les profs et les ouvriers, la droite les médecins et les chefs d’entreprise. La segmentation n’est pas choquante en soi, elle est même assez logique dans une société qui, par définition, n’est pas homogène et se compose d’intérêts antagonistes. En revanche, il faut éviter que les intérêts particuliers prennent une place écrasante au point de faire disparaître l’intérêt général. 

La difficulté actuelle est justement que les intérêts particuliers ont tendance à se multiplier, voire à devenir écrasants, ce qui est d’autant plus problématique qu’ils viennent se greffer sur des identités rigides faisant intervenir des critères comme le sexe, la religion ou la race. 

Les électeurs peuvent alors avoir le sentiment que l’intérêt général n’est plus la préoccupation principale, ce en quoi ils n’ont pas tout à fait tort. Quand on voit, par exemple, que la doctrine officielle des organismes de recherche comme le CNRS consiste à recruter des chercheurs ou à financer des projets en fonction de la parité entre hommes et femmes, on se dit qu’on est face à un sérieux problème. 

Cette mise en avant des identités parcellaires au détriment de l’intérêt général n’est pas sans liens avec la crise civique que nous traversons. Nombre d’électeurs ont le sentiment qu’on parle de tout, sauf d’eux, ou que la plupart des identités sont exaltées, sauf celle de la population majoritaire. 

Cette situation est la conséquence de la diversification de la société. La diversité est sans doute une belle idée, mais on a peut-être sous-estimé ses effets pervers. La diversité incite les partis politiques, dans une logique de marché, à se caler sur les identités. On le voit déjà au niveau local, où les élus sont amenés à fricoter avec les communautés, même celles qui ne sont pas recommandables. Ce n’est pas nouveau, mais il est à craindre que la dynamique soit dans une phase ascendante. 

Autre problème : la diversité renforce les logiques identitaires car chacun a tendance à se définir par rapport aux autres, comme le montrent les tensions entre Marocains et Algériens, lesquelles ont fait récemment exploser le Conseil français du culte musulman (CFCM). 

Le risque est alors de provoquer un retour de balancier. La sacralisation des identités infranationales peut provoquer une demande d’identité nationale, tandis qu’une partie des catholiques peuvent légitimement se demander s’ils ne devraient pas à leur tour arborer fièrement leur identité. De même, face à un féminisme parfois radical, qui fait de l’homme un ennemi à abattre, une forme de masculinisme peut être amené à renaître. Là se trouve une grande partie de l’explication du phénomène Zemmour, lequel parvient au fond à attirer un électorat qui se sent en déshérence. 

Bref, à trop vouloir jouer avec les identités, on risque de les réveiller vraiment. Il est un peu facile de déplorer le résultat après avoir joué les apprentis chimistes. 

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