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Des comprimés de prozac, un antidépresseur.
Des comprimés de prozac, un antidépresseur.
©Reuters

Petites pilules

Surprescription d'anti-dépresseurs : où s'arrête la responsabilité des médecins, où commence celles des patients ?

On dénonce souvent la conduite des médecins généralistes qui prescrivent trop facilement des anti-dépresseurs à leurs patients. Mais les médecins ne sont pas les seuls en cause : les patients eux-mêmes, les médias et l’industrie pharmaceutique sont les autres acteurs de ce phénomène en hausse.

Sauveur Boukris

Sauveur Boukris

Sauveur Boukris est médecin généraliste.

Enseignant à Paris, il participe à de nombreuses émissions de radio et de télévision sur les questions de santé. Il est l'auteur de plusieurs livres médicaux dont "Santé : la démolition programmée", aux Editions du Cherche Midi.

Il a écrit  "Médicaments génériques, la grande arnaque" aux Editions du Moment.

Son dernier livre s'intitule "La fabrique des malades" aux Editions du cherche midi.

Voir la bio »

Atlantico : Les Français seraient trop dépendants aux anti-dépresseurs. Quelle est la responsabilité des médecins dans ce phénomène ? Prescrivent-ils de façon abusive et/ou subissent-ils une pression des patients ?

Sauveur Boukris : Les anti-dépresseurs ont apporté une nette amélioration face à une maladie grave pouvant mener au suicide (la dépression). Mais il vrai qu’il y a un revers à la médaille : les anti-dépresseurs peuvent être prescrits de manière, peut-être pas abusive, mais excessive du fait de la pression des malades. Les malades se plaignent souvent de « dépressions » auprès de leur médecin. Face à ce qui est ressenti comme une souffrance par les patients, les médecins apportent une réponse immédiate. Les Français consomment trop d’anti-dépresseurs parce qu’ils en sont demandeurs et parce qu’il est plus facile pour les médecins de prescrire un anti-dépresseur en quelques minutes plutôt que d’expliquer la maladie. Mais les médecins ne sont pas les seuls en cause. Les médias ont une portée importante dans ce phénomène. Ils évoquent en effet beaucoup la dépression et annoncent qu’il existe une solution, qui plus est remboursée : les anti-dépresseurs. Pour ce qui est de l’industrie pharmaceutique, elle propose aux médecins du « prêt-à-prescrire » pour faciliter le travail des médecins. C’est pourquoi je dirais qu’il y a une responsabilité collective.

90% des antidépresseurs sont prescrits par des généralistes. Comment l'expliquer ? En quoi le contexte actuel de la pratique de la médecine généraliste permet-il de comprendre ce phénomène ?

Lorsqu’un malade est déprimé, il va voir son médecin généraliste, le premier professionnel de la santé sollicité par la population. D’autant plus qu’il est plus facile d’accès qu’un psychiatre pour lequel il faut prendre un rendez-vous des semaines à l’avance. Le psychiatre arrive en second, pour la phase de traitement de fond : pour comprendre les raisons de la dépression. Pour faire face en premier lieu à la dépression, le médecin généraliste détient un outil thérapeutique facile d’utilisation, efficace, permettant de soulager la dépression et au mieux de la guérir : l’anti-dépresseur.

Ensuite, il faut noter que la France connaît unedésertification médicale que les généralistes tentent de pallier autant que faire se peut par les anti-dépresseurs tandis que les patients peuvent être sensibles ou insistants. C’est notamment le cas dans les milieux ruraux : dans les campagnes, on voit souvent des personnes âgées vivant seules se rendre chez leur généraliste réclamer ce genre de thérapie, généraliste qui est dans bien des cas un de leurs seuls liens sociaux. Surtout que pour consulter un psychiatre, il leur faudrait se rendre assez loin et prendre un rendez-vous plusieurs semaines à l’avance.

Que penser de l'attitude des patients ? Où commence leur responsabilité ? En quoi certaines attitudes permettent-elles d'expliquer le recours un peu trop systématique aux psychotropes ?

Lorsqu’un malade déprimé arrive chez un médecin, bien souvent se sont des jours voire des semaines qui se sont écoulés avant qu’il ne parvienne à pousser la porte du cabinet. Ce malade-là pensait pouvoir soigner sa dépression seul (il se disait « ça va passer »). Mais quand il est face à son médecin, le patient dit ne plus supporter sa situation et exige que le médecin lui prescrive un anti-dépresseur pour surmonter sa souffrance. Et si le médecin ne satisfait pas sa demande, il ira voir un autre médecin. Ce patient est bien évidemment celui qui est demandeur et dont a largement dressé le portrait précédemment.

Mais il existe un autre patient, celui qui fait un déni de sa dépression : il n’ose pas regarder la réalité et face et s’avouer qu’il est en dépression parce que selon lui c’est signe de faiblesse. Et ce malade-là refuse les anti-dépresseurs et demande des alternatives plus douces.

La responsabilité du patient est de ne pas tomber dans la facilité et de ne pas associer coup de déprime, coup de blues avec dépression. Nous connaissons tous des déceptions dans notre vie mais cela ne constituent pas pour autant une dépression ! Ces déceptions sont passagères. La dépression s’inscrit dans la durée. Une personne en dépression se remarque par son manque d’énergie, son absence de désir, sa perception sombre de l’avenir, son sentiment de faiblesse et de culpabilité. Quand on a un coup de blues il n’est pas nécessaire d’aller voir son médecin et encore moins de lui exiger la prescription d’un anti-dépresseur. Ce sont ceux qui dépriment qui ont besoin d’une thérapie.

La France paie-t-elle à travers ce phénomène ses faiblesses en termes d'accompagnement psychologique ? La France paie-t-elle aussi l'individualisme et l'isolement social grandissants dans les sociétés et contre lesquels aucun médicament ne peut rien ?

Oui, la structure-même de notre système de santé peut, à bien des égards, pousser les Français à sur-consommer des anti-dépresseurs. En effet, comme les psychiatres ou psychologues restent pour une frange de la population coûteux (surtout quand il faut se rendre dans leur cabinet plusieurs fois) les anti-dépresseurs, remboursés par ailleurs, constituent une alternative. Et une alternative présentée comme magique parce que fonctionnant immédiatement.

En outre, nous connaissons une pénurie grandissante de médecins généralistes et de spécialistes, comme les psychiatres, alors même que les besoins de liens sociaux et de prise en charge augmentent. Nous allons nous trouver dans des situations où le médecin n’aura plus la possibilité d’écouter son patient et prescrira donc des anti-dépresseurs par facilité. Il faudrait donc que le numerus clausus soit revu.

Enfin, on s’est rendu compte que la consommation n’apporte pas le bonheur. La solitude, l’angoisse, les idées morbides, bref, la dépression sont des maux importants dans nos sociétés et donc, pour prévenir des suicides, on a recours aux psychotropes.

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