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L'après Al-Qaïda
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Terrorisme

L'après Al-Qaïda

Dix ans après l'attentat du 11 septembre, que reste-t-il d'Al-Qaïda ? Barthélémy Courmont, auteur de "L'après Ben Laden" propose une analyse. (Extrait 1/2).

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est enseignant-chercheur à l'Université catholique de Lille où il dirige le Master Histoire - Relations internationales. Il est également directeur de recherche à l'IRIS, responsable du programme Asie-Pacifique et co-rédacteur en chef d'Asia Focus. Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur les quetsions asiatiques contemporaines. Barthélémy Courmont (@BartCourmont) / Twitter 

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La haine de l’ennemi, le discours rassembleur, voilà des tactiques et des slogans qui servent habilement les organisations terroristes, mais qui ne sont pas non plus sans poser problème au bout d’un moment. On peut même mesurer les limites du terrorisme transnational à sa capacité à recruter sur la durée et à délivrer un message universellement acceptable. Dans la plupart des cas, sinon de manière quasi automatique, les organisations terroristes transnationales éprouvent en effet de la difficulté à s’assurer des soutiens sur le long terme. C’est d’autant plus notable lorsque les discours rassembleurs de ces organisations ne répondent plus aux attentes de la population locale ; afin d’éviter une marginalisation de leurs actes et une mise au ban des communautés auxquelles ils appartiennent, les combattants se désolidarisent du terrorisme transnational pour rejoindre des mouvements locaux. Cette tendance fut très nette dans le cas de l’Afghanistan. Face à la présence des forces occidentales, et devant l’incapacité d’Al-Qaida à proposer un discours cohérent, de nombreux combattants ont rejoint les rangs des talibans, mais refusé dans le même temps toute assimilation à l’organisation de Ben Laden, suspectée de ne plus être en phase avec les populations.

De nombreux observateurs y voient la disparition prochaine, sinon déjà consommée, d’Al-Qaida. La mort de son fondateur a bien évidemment accentué cette hypothèse, même s’il est hautement probable que l’organisation conservera un noyau dur de combattants déterminés et fidèles. Comme le décrit très justement Jean-Pierre Filiu, il s’agirait là d’une «nouvelle vie» pour Al-Qaida . Les autres combattants s’organiseront de leur côté autour de structures plus localisées, aux objectifs plus clairement identifiables, si ce n’est déjà le cas. S’il est précipité de considérer qu’Al-Qaida est en voie de disparition, il est également précipité de considérer que cette évolution est positive. D’ailleurs, Jean-Pierre Filiu établit une distinction on ne peut plus nette. Ainsi, « Al-Qaida, “la base”, existe sous deux dimensions: celle de base de données, Al-Qaida al-ma’lumât, qui sous-tend l’idée du réseau mondial, de la toile. Elle représente la forme sous laquelle Al-Qaida est la plus connue, parce que c’est évidemment celle qui fait le plus de bruit, même si elle n’est pas forcément la plus efficace. Sa deuxième dimension s’appuie sur l’idée de la base territoriale, Al-Qaida alamina, la base solide, la base physique ».

La transformation d’Al-Qaida et sa mise en sommeil, à la fois volontaire et liée à un contexte qui l’impose (que ce soit la mort de Ben Laden ou la traque des autres membres «connus» de l’organisation), sont des hypothèses plus crédibles que sa complète disparition, ce qui n’est pas sans soulever plusieurs interrogations. D’une part, sa décomposition ne signifie pas la fin du terrorisme transnational, mais simplement une nouvelle étape dans son fonctionnement. Ainsi un après-Al-Qaida ne marquerait pas la fin du terrorisme et encore moins de la violence. Si les mouvements se régionalisent, il y a même un risque de recrudescence des actes de terrorisme, les capacités de recrutement étant facilitées, et les objectifs à atteindre plus aisément identifiables et, à certains égards, sensibles.

D’autre part, il ne faut pas exclure, selon la tournure des événements, un retour au premier plan des organisations terroristes transnationales de type Al-Qaida. Dès lors qu’elles restent en sommeil, mais ne disparaissent pas totalement (ce qui semble assez évident dès lors que certains de ses membres restent en liberté), ces organisations restent à disposition de ceux qui, en fonction d’un contexte qui s’y prêterait, seraient tentés par un discours plus universaliste, et ne se limitant plus à des actions simplement régionales.

Tant que des zones de conflit de type Irak ou surtout Afghanistan-Pakistan sont clairement identifiées, les combattants sont enclins à rejoindre des structures locales et à se mêler à ce qu’ils qualifieraient de mouvements de libération nationale. Mais au-delà de ces conflits, les appels à un jihad international, ou toute autre tentative de ce type, peuvent à nouveau trouver un écho favorable.

Enfin, et nous y reviendrons, le fait que des organisations de type Al-Qaida deviennent des sortes de spectateurs des attentats terroristes, sans être en mesure de planifier quelque attaque, ne signifie pas qu’elles n’aient pas la moindre responsabilité dans le terrorisme. L’inspiration est souvent plus importante que l’action elle-même, et en servant de référence, des organisations de ce type restent un modèle à suivre, même si elles n’ont plus la capacité d’orchestrer le moindre attentat. Sur ce point, les « découvertes » faites par les forces spéciales américaines dans la propriété d’Oussama Ben Laden ne font que confirmer l’attention que le fondateur d’Al-Qaida portait aux attentats perpétrés dans différentes régions, également à la possibilité d’inspirer de nouvelles attaques. L’après Al-Qaida est peut-être déjà là, et on pourrait a priori trouver toutes les bonnes raisons de s’en réjouir, mais cela ne change finalement pas grand chose, et aurait même tendance à semer le trouble et la confusion chez ceux qui cherchent à combattre le terrorisme.

Il convient donc de rester prudent et de ne pas crier victoire trop vite. L’espoir résiderait dans un changement de motivations des groupes terroristes, sorte de lassitude face aux actions terroristes. La politologue américaine Jessica Stern s’est ainsi attardée sur les liens entre terrorisme et économie, avançant la thèse selon laquelle certains terroristes seraient des sortes de professionnels du crime, qui choisissent le terrorisme transnational comme on choisirait une filière professionnelle classique. Ils pourraient donc tout aussi bien en sortir. Jessica Stern appuie à cet égard son jugement sur le fait que la plupart des terroristes sont jeunes, tandis que les personnes plus âgées semblent s’en détourner plus facilement. Comme s’il s’agissait d’un «moment» dans l’existence de certains individus, ce moment étant susceptible de prendre fin. Une thèse intéressante, mais qui se heurte au phénomène du renouvellement des combattants terroristes, et nous conduit à considérer que les activistes évoluent, et ne sont finalement jamais les mêmes.

L’après-Al-Qaida est peut-être une réalité, mais cela ne signifie finalement que la substitution d’autres mouvements à l’organisation terroriste d’Oussama Ben Laden. Cette tendance ne s’arrêterait pas à ce mouvement en particulier, mais constituerait une sorte de norme.


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Extraits de "L'après Ben Laden" de Barthélémy Courmont, François Bourin Editeur août 2011

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