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Le pape François.
Le pape François.
©Reuters

Une tentative manquée

Le synode sur la famille, première révolution manquée du pape : les dessous d’un désaveu

Après plusieurs jours de débats mouvementés, notamment sur la position de l'Eglise sur les homosexuels et les couples divorcés et remariés, le pape François a dû revenir sur ses ambitions d'aggiornamento de l’Église.

Christophe Dickès

Christophe Dickès

Historien et journaliste, spécialiste du catholicisme, Christophe Dickès a dirigé le Dictionnaire du Vatican et du Saint-Siège chez Robert Laffont dans la collection Bouquins. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la politique étrangère et à la papauté (L’Héritage de Benoît XVI, Ces 12 papes qui ont bouleversé le monde). Il est enfin le fondateur de la radio web Storiavoce consacrée uniquement à l’histoire et à son enseignement.

 

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Atlantico : Le rapport annuel auquel a abouti le synode se retrouve finalement plus édulcoré que la version précédente, qui requerrait une plus grande souplesse envers les homosexuels et les divorcés remariés notamment. Comment analyser l’ampleur de ce recul pour le pape François sur le plan politique ? Peut-on parler de désaveu ?

Christophe Dickès : Oui sans nul doute. François, depuis plusieurs mois, souhaite très clairement cette évolution. Mais force est de constater qu’une majorité des pères synodaux s’y est opposée. Or le pape François, qui ne cesse de parler de sa volonté de décentraliser le pouvoir de Rome, d’introduire la collégialité dans les structures de pouvoir de l’Eglise, ne peut pas ne pas prendre en compte l’avis de cette majorité. S’il ne le fait pas, il prendrait le risque non seulement de voir son action contestée mais aussi de laisser l’image d’un homme autoritaire et peu à l’écoute. Ce qu’il est, sans nul doute. Le paradoxe de ce pape est de vouloir mettre fin à une conception monarchique du pouvoir pontifical, tout en étant lui-même un décideur qui n’hésite pas à vaincre les oppositions en imposant son point de vue ! François se trouve ainsi dans une forme d’impasse.

A ce propos, son discours clôturant le synode fut extrêmement éclairant. Il a renvoyé dos à dos les traditionnalistes d’une part, les angéliques d’autre part. Il s’est placé dans une forme de troisième voie tout en demandant à tous de réfléchir dans l’année qui vient jusqu’à la prochaine assemblée d’octobre 2015. Il s’est surtout replacé dans sa fonction pontificale en rappelant qu’il était le garant de l’unité de l’Eglise. En quelque sorte, après avoir tenté d’imposer son avis, il a dû revenir en arrière, ce qui constitue une défaite. Mais il est pape. Et à ce titre, il doit savoir préserver l’Eglise qui ne lui appartient pas.

Quelles ont été ses principales erreurs ? Aurait-il à tort sous-estimé la capacité d’influence de la base traditionnaliste ?

L’erreur du rapport d’étape, et donc du pape qui l’a bien évidemment validé, a été de se focaliser sur des questions qui divisent, sans mentionner de manière large les couples qui non seulement vivent selon les principes séculaires de l’Eglise catholique mais qui forment, par ailleurs, la majorité des fidèles. Cette omission a été au centre des critiques des pères du synode. Le facteur géographique a aussi été très important puisqu’en Afrique ou en Amérique du Nord, ces questions sont pour ainsi dire non négociables…

Contrairement à ce qu’a affirmé le quotidien italien La Repubblica de ce week-end, il est faux de dire que les conservateurs ont fait pression afin que le pape émérite Benoît XVI intervienne et prenne position sur le synode. C’est mal connaître non seulement l’aile conservatrice mais aussi l’ancien pape qui s’interdit ce type d’intervention. En fait, la vérité est plus prosaïque : dès le lendemain, dix groupes se sont rassemblés afin d’amender le texte controversé. Dans le rapport de force qui s’est installé, il était prévu que les remarques de chacun d’entre-eux ne soient pas publiées. Ce qui a provoqué, au sein du synode, une violente contestation. Le secrétaire général du synode, Mgr Baldisserri,  proche du pape François, a cédé devant les exigences et les insistances du cardinal australien George Pell. Or, à la lecture des différents commentaires, on peut mesurer l’incroyable décalage entre les appréciations des pères synodaux et le fameux rapport d’étape.

Les pères synodaux, dans leur grande majorité et sans être forcément acquis à la cause traditionnaliste, se sont littéralement senti trahi, comme si on avait voulu leur faire dire quelque chose contre leur gré ! Un premier groupe francophone a estimé que la publication du rapport a été "contre-productive" et qu’il fallait "évaluer avec soin les causes et les conséquences d’un événement qui, en semant perplexités et questions, n’a pas aidé à la réflexion." Le deuxième groupe francophone a pris moins de gants : il a regretté "un style touffu, filandreux, excessivement verbeux et donc, assez généralement, ennuyeux." En conférence de presse, le cardinal africain Wilfrid Napier a dénoncé l’abus de pouvoir commis par le secrétaire spéciale du synode, Mgr Forte, qui avait introduit dans le rapport les paragraphes contestés. D’ailleurs, quand les journalistes ont insisté auprès du rapporteur du synode, Mgr Peter Erdö, afin d’obtenir des explications, ce dernier s’est tourné vers Mgr Forte en lui disant : "Vas-y, répond, puisque c’est toi qui a écrit cela." L’ambiance, comme vous pouvez le constater, a été très électrique.

Que présager de cette volonté d’aggiornamento de l’Eglise ? A quoi devra faire face le pape jusqu’au prochain synode en octobre 2015 ?

Il est très difficile de le dire. Une chose reste sûre : le synode n’est qu’un organe consultatif. Seul le pape prend l’initiative de publier ou non une exhortation apostolique à la lumière du débat d’idées qui a eu lieu. Il n’y a pas vraiment de raison que les appréciations changent chez les pères synodaux qui, dans leur grande majorité, font partie d’une génération : celle de Jean-Paul II et de Benoît XVI, en grande majorité intraitable sur le sujet. De plus, comme le montre le discours de François à l’assemblée, le pape ne prendra pas le risque d’une division. Il devra se poser, encore une fois, en garant de l’unité de l’Eglise. Sa marge de manœuvre pour réaliser cet aggiornamento est donc extrêmement faible à mon sens.

Propos recueillis par Alexis Franco

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