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Le Prince Philip est mort et nous sommes tous des Meghan Markle
©Steve Parsons / POOL / AFP

Fin du flegme

Le Prince Philip est mort et nous sommes tous des Meghan Markle

Le duc d’Edimbourg, mari de la reine d’Angleterre pendant plus de 7 décennies, a été enterré ce samedi. Comme l’a relevé la presse britannique, sa disparition marque aussi les adieux à la traditionnelle attitude du Stiff Upper Lip, soit le flegme et le contrôle de soi.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico :  Au-delà du maintien des apparences, le Stiff Upper Lip cache aussi le sens du devoir et parfois celui du sacrifice des pulsions individuelles au profit d’un intérêt considéré comme supérieur. Alors qu’il a énormément été répété depuis le début de la crise du Covid que nous vivions un grand moment de solidarité dans lequel chacun accepte des restrictions à sa liberté au nom de la collectivité, sommes-nous toujours vraiment capables de faire passer le collectif avant l’individuel ? 

Edouard Husson : Pour s’ancrer un peu plus dans les clichés, commençons par souligner avec quel humour le prince Philippe a mis fin au numéro de Meghan Markle. Décider de tirer sa révérence au moment où l’opinion britannique est en train de définitivement basculer du côté de la famille royale contre Miss Markle démontre un certain sens du moment opportun ! Du coup, son petit fils Harry est venu seul à la cérémonie, tandis que Meghan reste dans sa grande maison américaine officiellement parce ,qu’elle est enceinte et ne peut pas voyager. Et la famille royale se paie le luxe d’accueillir Harry sans drame, la Reine ayant cependant pris garde à ne pas mettre Harry à côté de son frère, pour éviter les photographes guettant s’ils se regardent, se parlent ou se font des grimaces....Alors, oui, les Britanniques, à commencer par leur famille royale, gardent une identité. Ils ne font rien comme les autres. Ils ont décidé de sortir de l’Union Européenne - et réussi ! Leur Premier Ministre ne se laisse pas intimider par la très corrompue Autorité Palestinienne quand il s’agirait de faire poursuivre Israël devant une juridiction internationale. Et les Britanniques portent le deuil d’un homme qui était né en 1922 et a toujours tâché de préserver les apparences malgré une privée peu exemplaire. C’est vrai que le sang-froid, le fait de garder ses sentiments pour soi, le renoncement à certains de nos désirs ne font plus partie de l’éducation.  Au contraire, 1968 a représenté l’explosion du « Nous voulons tout tout de suite ». Mais peut-être les Britanniques sont-ils de ce fait des précurseurs: ils annoncent la fin de l’ère soixante-huitarde avec leur goût suranné des frontières, de la maîtrise individuelle et leur capacité à donner, contre tous les codes de l’époque, une bonne leçon d’indifférence à certaine chipie hollywoodienne. 

Aujourd’hui, il est considéré comme bon pour la santé mentale de savoir exprimer ses émotions et dangereux de les réprimer. Avons-nous trouvé un nouvel équilibre individuellement comme collectivement satisfaisant ?

Nous vivons dans un monde post-freudien. Papa Freud a consacré des milliers de pages à un constat assez banal: la civilisation est fondée sur la maîtrise des pulsions, à commencer par le désir sexuel. Il n’y aurait pas de culture sans une limitation mise à nos pulsions. Ouaouh ! Il fallait s’appeler Freud pour donner un vernis scientifique à la bonne vieille sagesse de nos ancêtres. Evidemment Freud se drape en Méphistophélès et incite l’individu occidental à écouter ses désirs plutôt que de faire de grandes choses. Des générations de gogos ont crié au génie révolutionnaire et se sont laissé plumer financièrement par les disciples de Freud ou de sa postérité. Là-dessus est venu se greffer le fait que la gauche, après l’échec du communisme et du fascisme, a dû renoncer aux ambitions collectivistes et s’est réfugiée dans la révolte individualiste. Pour ne pas renoncer complètement à Marx, on l’a assaisonné de Freud. Depuis les années 1960, nous sommes la proie de milliers de gourous qui ont substitué la revendication individuelle à la demande collective d’amélioration de la société. Nos intellos se sont fait une réputation en « déconstruisant » tout ce qui, dans notre culture, permettait à l’individu de se hisser au-dessus de lui-même. 
Trois domaines ont provisoirement échappé à la dénonciation de l’effort individuel: l’entrepreneuriat, la musique classique et le sport. Il faut une certaine ascèse pour réussir dans ces trois domaines. Je pense moins en l’occurrence au sport professionnel corrompu par le dopage que par le goût de l’exploit individuel de millions de sportifs amateurs qui essaient de repousser leurs limites. Partout ailleurs, l’individualisme a mis par terre notre culture et détourné de faire de grandes choses. Regardez par exemple comme nos hommes politiques, depuis VGE, se sont « mis sur le divan » et fait part de leurs états d’âme. Du « Pouvoir et la vie » à « Un président ne devrait pas dire ça », nous avons un refus de garder le secret - et donc le prestige des étapes de la décision publique. Et notre actuel président croit qu’il peut infliger à ses compatriotes des heures de discours insipide. On se demande souvent pourquoi l’UE est en déclin; ou bien pourquoi les USA sont tellement divisés: mais c’est la culture occidentale qui a renoncé à exister. A partir du moment où « il est interdit d’interdire », où il faut tout dire de peur de macérer des regrets ou de ruminer de grands projets, comment voulez-vous que nous fassions quelque chose, sinon de grandes choses. L’institution la plus révélatrice de ce point de vue, c’est l’Eglise catholique, qui s’étonne de ne plus avoir de vocations en Occident alors que dans la plupart des messes nos bons curés s’échinent à ne pas laisser un moment de quant-à-soi, de recueillement individuel aux fidèles: tout est collectif, il faut taper dans les mains en chantant « Jésus revient ! » plutôt que de prier. Les catholiques ont oublié que le pape Jean-Paul II a fait de grandes choses car il passait quatre heures par jour dans la solitude de la prière. 

Le duc d’Edimbourg était réputé pour ne s’être jamais plaint, ni des traumatismes de son enfance, ni des frustrations lié à son statut de consort toujours situé trois pas derrière son épouse. Aujourd’hui, le statut de victime est devenu central dans la construction des identités comme dans les débats politiques. S’il est bien sûr essentiel de ne plus taire les crimes commis dans l’intimité ainsi que les discriminations sociales, ethniques ou religieuses, l’ère des Meghan Markle et des Rokhaya Diallo nous offre t elle les promesses de lendemains libérés et heureux pour tous ?

Votre question révèle comme on ne comprend plus ce qui est en jeu. Personne ne l’a forcé à épouser la Reine Elisabeth. Dans le « contrat de mariage », il y avait le fait d’Être « prince consort ». De même, personne n’a obligé Meghan à épouser Harry. Mais si elle le faisait, il fallait jouer selon les règles de la Cour. On ne fait rien dans la vie si on ne fait pas des choix. Et le grand drame des cent dernières années, c’est que se sont auto-proclamés guides de l’humanité des individus qui faisaient croire que l’on ne doit pas choisir pour vivre. C’est la plus grande des impostures puisque, de toute façon, nous ne pourrons jamais dans notre vie réaliser que 0,1% des possibles qui s’offrent à nous. L’imposture est de faire croire à l’individu que quelqu’un, la société ou son éducation l’empêchent de réaliser les 99,9% qui restent, des choses qu’il n’aurait de toute façon jamais pu réaliser.  C’est d’autant plus dramatique que les deux seules chances que vous réalisiez peut-être 0,1 ou 0,2% de plus, c’est 1. d’accepter de vous concentrer sur un objectif à la fois; et 2. de construire un groupe, avec des règles, où chacun sait ce qu’il a à faire au service d’un grand dessein, dont vous êtes l’inspirateur, l’architecte, le chef. 
Dans notre monde, il y a d’une part, les vraies victimes, celles qui subissent la violence de ceux qui ne veulent pas réfréner leurs désirs, ne veulent pas assumer des choix antérieurs ou se laissent tenter par des gourous qui les incitent à ne jamais choisir. Et puis il y a les « victimes imaginaires » type Meghan Markle, qui s’auto-proclament victime dès qu’on commencer à faire mine d’esquisser le début du commencement d’un refus à leur moindre désir. Meghan Markle est une actrice très moyenne (si j’en crois ce que j’ai vu dans la série « Suits » où elle a du mal à jouer aussi bien que certains de ses partenaires) qui avait la chance, en épousant un prince que nous supposerons charmant, d’accéder à un statut de star planétaire que jamais Hollywood ne lui aurait procuré. Eh bien, pour faire fructifier les 0,1 ou 0,2% de plus qui pouvaient la faire sortir de l’ordinaire, Miss Meghan n’avait qu’un petit sacrifice à faire: accepter les règles de la Cour britannique; jouer un rôle en partie imposé. Elle a préféré casser tous ses jouets et, comme elle a un certain volume sonore quand elle pleure, ameuter les médias pour dire « Ils sont vraiment trop méchants avec moi, ils me détestent parce que je suis ceci ou cela ». Même du point de vue de son épanouissement individuel, c’est une impasse. 

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En fait, et je conclurai là-dessus, le mythe de Don Juan est possible tant qu’il existe des codes moraux: on peut faire de la littérature sur un individu qui défie les règles sociales et morales et se fracasse sur la solidité du corps social. Mais que se passer-t-il quand, sur plusieurs générations, des Méphistophélès au petit pied ont persuadé les individus de suivre la ligne de plus grande pente et que le corps social s’est désintégré? Si tout le monde peut crier « Je suis Don Juan », je fais ce que je veux, « il est interdit d’interdire » etc..., cela donne une guerre des désirs, sans merci, où il y a de vraies victimes. Et puis des individus qui relèvent de ce que Pascal appelle les « demi-habiles », qui ont compris que jouer à la victime, se présenter comme frustré par les autres de la réalisation légitime de ses pulsions, c’est le moyen d’acquérir notoriété et argent.  

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