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Le plan de la Chine pour sauver ses petites banques fragiles est-il suffisant pour éviter le grand krach ?
©STR / AFP

Inquiétudes

Le plan de la Chine pour sauver ses petites banques fragiles est-il suffisant pour éviter le grand krach ?

Le système bancaire chinois traverse une crise majeure. Les banques commerciales rurales et urbaines ont développé des politiques agressives. La fusion de ces structures fragilisées pourrait avoir de lourdes conséquences sur l'économie chinoise.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico.fr : Le système bancaire chinois rencontre de plus en plus de difficultés. En cause : les petites banques commerciales rurales et urbaines qui ont développé des politiques de prêt agressives malgré leur vulnérabilité. La politique de Pékin, qui consiste à encourager la fusion de ces structures faibles, pourrait poser encore plus de problèmes.

Quel est le rôle de ces banques dans le financement de l’économie chinoise ?

Michel Ruimy : Malgré le développement récent d’un marché domestique de capitaux, le secteur bancaire reste le pilier du système financier. Il a contribué à la forte croissance de la dernière décennie par sa capacité à collecter une épargne abondante et à soutenir l’économie via une expansion rapide du crédit. Toutefois, il reste fragilisé par l’héritage d’une économie administrée où un fort interventionnisme de l’État a introduit des dysfonctionnements dans l’allocation des ressources financières et a contribué à dégrader la qualité de l’actif des banques.

Contrairement au secteur bancaire français, le secteur bancaire chinois est faiblement concentré. Les 4 principales banques commerciales : ICBC, China Construction Bank, Agricultural Bank of China et Bank of China, contrôlées par le ministère des Finances, ne représentent que 40% des actifs. Elles sont fortement capitalisées, disposent d’une base confortable de dépôts et financent les grandes entreprises les moins risquées. 

En revanche, les petites banques commerciales, qui ont pratiquement doublé leurs parts de marché en 10 ans, représentent aujourd’hui un peu moins de 15% du secteur bancaire. Elles sont particulièrement actives sur le marché du crédit au secteur privé et dans la vente de produits de gestion de patrimoine.

Elles manquent cependant d’une large base de dépôts car elles ne sont pas autorisées à opérer en dehors de leur province d’origine et du fait d’un accès au refinancement auprès de la banque centrale, plus coûteux. De plus, malgré une moindre qualité de leurs actifs, elles parviennent à obtenir des financements à bas coût sur le marché interbancaire, le passif interbancaire étant perçu comme assorti d’une garantie implicite. Mais, surtout, elles sont tributaires du « shadow banking » (ensemble des activités et des acteurs contribuant au financement non bancaire de l'économie). Ainsi, il existe les 4 000 banques municipales / rurales ont un profil de financement et de liquidité plus vulnérable, des activités plus importantes dans la « finance de l’ombre » et des capacités plus faibles à absorber des pertes.

Ainsi, le secteur bancaire chinois, quasi inconnu de la finance mondiale en raison notamment de la fiabilité des statistiques, est très hétérogène et les autorités chinoises cherchent à l’assainir d’autant que le marché bancaire chinois est l’un des marchés les plus attirants pour les investisseurs et les banquiers des pays occidentaux. 

Le ratio global des « prêts non-performants » (crédits dont les emprunteurs sont en retard de paiement d’intérêts ou du capital depuis plus de 90 jours) ne dépasse pas officiellement les 2% contre près de 10% au lendemain de la crise de 2008. Ces chiffres masquent cependant les difficultés rencontrées par les banques de plus petite taille basées, entre autres dans les régions centrales. Le risque de crédit y est plus important que les données ne le suggèrent. Dans la province du Henan, plus d’une quarantaine d’établissements dépassent la cote d’alerte de 5% de prêts non-performants dans leurs comptes. Certains auraient même des ratios de plus de 40% !

Quels ont été les signes d’une crise de ce marché ?

Il y a quelques mois, pour la première fois depuis trois décennies, la banque centrale : la Banque populaire chinoise de Chine (PBOC) et les organismes de régulation des banques d’État ont pris le contrôle d’une banque insolvable. Ils l’ont fait publiquement afin d’envoyer un message aux autres banques : elles doivent mieux contrôler les risques liés aux prêts. Ce faisant, ils ont peut-être déclenché la faillite en chaîne de l’un des systèmes bancaires les plus vastes, les plus opaques et les moins réglementés au monde : les banques régionales et locales dont le total des actifs est à peu près égal à celui des 4 plus banques d’État. Ainsi, une crise qui se propagerait à partir de ces petites banques pourrait avoir d’importantes conséquences. 

Depuis plusieurs années, les autorités chinoises ont resserré la bride sur ces petites banques pour ralentir l’emballement du crédit et contenir le risque financier. Pour autant, les risques n’ont pas disparu : ils ont été soit transférés sur les marchés par des opérations de titrisation, soit masqués dans les bilans des banques, certains crédits risqués étant, par exemple, placés dans la catégorie des « prêts à mention spéciale ».

C’est la raison pour laquelle la PBOC est intervenue si rapidement, il y a quelques mois, pour circonscrire la faillite de la Baoshang Bank, qui avait apparemment une bonne santé financière. Plusieurs banques de ce type avaient déjà fait l’objet d’opérations de renflouement et/ou de résolution. Le choc d’insolvabilité de la Baoshang Bank a créé la stupeur et une crise du risque sur le marché interbancaire, un peu comme aux premiers stades de la crise des subprimes. La PBOC a dû injecter des milliards de yuans (jusqu’à présent l’équivalent de 125 milliards de dollars) et à émettre une garantie des dépôts bancaires pour circonscrire les prémisses d’une crise systémique plus étendue.

Des indices montrent que la crise est loin d’être terminée. Tout d’abord, la Chine a initié, depuis plusieurs années, un vaste projet de construction et de modernisation du pays. Depuis 2013, elle a ajouté « la Route de la soie » à sa liste de dépenses, en partie à mesure que l’économie intérieure approchait de la saturation. Toute cette démarche s’est appuyée sur l’endettement. Ce mécanisme dépend donc d’une économie dont les profits ne cesseraient de croître. Si une contraction de l’activité commence, ce qui est le cas actuellement, les conséquences peuvent être incalculables. 

Dans ce contexte, par peur d’enflammer une nouvelle bulle financière, la PBOC, fait tout pour éviter d’injecter des liquidités, ce qui créerait plus d’inflation et affaiblirait le yuan renminbi. Depuis 2009, la masse monétaire de la Chine a augmenté de près de 400%, soit de 20 000 milliards de dollars tandis que le PIB annuel de la Chine n’a augmenté que de 8 400 milliards. Fondamentalement, cette situation n’est pas viable à terme. On peut donc soupçonner qu’aujourd’hui, au sein de cette expansion monétaire énorme, se trouvent plus d’une Baoshang Bank insolvable. 

Un autre talon d’Achille est la dépendance du pays aux marchés financiers mondiaux en raison d’une dette colossale (Début de 2019, la dette extérieure s’élevait officiellement à un peu moins de 2 000 milliards de dollars, dont les deux tiers sont à court terme), à un moment où les recettes d’exportation en dollars baissent, et cela dans un contexte de tensions commerciales avec les Etats-Unis.

Quelle est la stratégie du gouvernement chinois ?

La faillite récente de la Baoshang Bank a fait resurgir les interrogations sur la santé du secteur bancaire chinois, et plus particulièrement sur la solidité financière des petites et moyennes banques. Les inquiétudes ont touché le marché interbancaire sur lequel ces banques, peu pourvues en dépôts, venaient se financer. L’incertitude, quant au risque de contrepartie, vient perturber le fonctionnement de ce marché, pourtant crucial en Chine.  

Les autorités chinoises ont engagé, depuis plus d’un an et demi, une démarche résolue d’assainissement du secteur financier. La première cible en a été le shadow banking, dont le développement avait pris des proportions inquiétantes. Selon les données du Conseil de stabilité financière, une émanation du G20 après la crise financière, la « finance de l’ombre » représentait en 2017 plus de 8 250 milliards de dollars contre …335 en 2010.

Mais, à un moment où l’économie chinoise ralentit fortement, et où le secteur privé manque cruellement de financements, les autorités sont désormais confrontées à un dilemme. Elles veulent préserver la crédibilité de leur démarche d’assainissement mais ne peuvent priver le secteur bancaire de liquidités. C’est pourquoi, elles envisagent de fusionner ces petites entités afin qu’elles atteignent une taille critique.

Cette situation constitue une occasion pour les autorités chinoises de montrer leur grande maîtrise lors de dysfonctionnements bancaires comme celui de la Baoshang Bank et qu’elles sont très rigoureuses sur l’ouverture de leurs marchés financiers aux entreprises étrangères. Le pays a besoin de la coopération des banques occidentales pour maintenir l’économie à son niveau. 

Jusqu’à présent, la Chine était apparemment la grande gagnante du modèle de mondialisation de l’après-1990. La manière dont Pékin gère ses problèmes bancaires au cours des prochains mois déterminera si ses performances incroyables se poursuivront. Le défi est donc réel.

Pourquoi cette stratégie pourrait poser problème ?

Fondamentalement, le modèle de crédit chinois est différent de celui de l’Occident. La monnaie n’est pas encore librement convertible. Le contrôle de la monnaie n’est pas entre les mains d’une banque centrale indépendante comme la Federal Reserve ou la Banque centrale européenne. La PBOC appartient à l’État et rend donc des comptes au Politburo du Parti communiste. A l’instar des plus grands conglomérats industriels qui sont des entreprises d’État, les 4 plus grandes banques sont étatiques. Ceci donne un immense avantage à la Chine : quand l’État ordonne, les réalisations suivent. Les voies ferrées et les autoroutes sont construites sans obstacle. 

À l’inverse, dans un modèle de planification ou de commande centralisé, lorsque l’ordre est défectueux, les erreurs peuvent être amplifiées. C’est le cas avec l’idée de fusion de banques en mauvaise santé financière. En effet, le niveau de risque dans le secteur bancaire pourrait pourtant être encore plus élevé qu’officiellement annoncé d’autant que la capacité de remboursement de certaines entreprises chinoises est préoccupante. 

A ce stade, cette idée de mariages pourrait constituer un cocktail explosif et créer une crise de confiance voire un mouvement de panique et in fine une instabilité sociale. Un problème socio-politique qui accentue la pression sur le président Xi Jinping sur fond de ralentissement de la dynamique de croissance économique et de tensions commerciales avec les États-Unis.

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