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Le mystère de la faible productivité occidentale est en passe d’être résolu et voilà pourquoi ça peut nous permettre de gagner beaucoup
©Thomas KIENZLE / AFP

Croissance & technologie

Le mystère de la faible productivité occidentale est en passe d’être résolu et voilà pourquoi ça peut nous permettre de gagner beaucoup

Selon le Beige Book publié aux Etats-Unis, la Banque de réserve fédérale de Chicago indique que les hausses de salaires d'entrée constatées dans le secteur manufacturier conduisent les entreprises à investir dans l'automatisation.

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot

Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour divers think tanks.

Sur la zone euro, ses études traitent des divergences économiques, de la BCE, du jeu politique européen, de l’Allemagne et des questions industrielles.

Parallèlement à ses travaux, il enseigne l’économie de l’Union européenne dans le cadre de l’IRIS-Sup. Il est diplômé de l’Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace (SupAéro) et de l’Ecole d’économie de Toulouse.

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Atlantico: L'objectif serait de permettre une hausse de productivité des salariés, ce qui permettrait de justifier ces hausses de salaires. Comment comprendre cette situation liant technologie, investissement, création d'emploi et hausses de salaires ? 

Rémi Bourgeot: Les innovations technologiques liées à l’automation et à l’intelligence artificielle notamment alimentent des craintes légitimes quant au remplacement des emplois traditionnels. Ces craintes refont régulièrement surface depuis le début de l’ère industrielle. Le débat était déjà vif à la fin du XIXème siècle en Europe. Au cours des deux dernières décennies, on s’est souvent demandé si les destructions d’emploi dans le secteur manufacturier des pays développés résultaient davantage des avancées technologiques ou de la mondialisation des chaînes de production. Les modestes gains de productivité que nous avons connus sur la période, en dehors du secteur informatique en tant que tel, pointent un poids plus conséquent du second facteur.

Les craintes liées à l’automation sont légitimes. On voit en effet chuter le prix de nombreux composants clés comme les capteurs et des techniques de production comme l’impression 3D, et les méthodes de deep learning s’appliquent à un nombre exponentiel de problématiques en ce qui concerne l’intelligence artificielle. Mais là où l’on se représente souvent des ruptures technologiques majeures, ce sont souvent en réalité des évolutions incrémentales qui se déploient, avec une évolution du travail humain, de concert.

C’est notamment le cas aujourd’hui de l’IA, dont les applications actuelles reposent essentiellement sur des concepts théoriques élaborés au cours des quatre dernières décennies, et bénéficiant désormais de bases de données et d’une puissance de calcul adaptées.

Une portion du travail humain est sans cesse remplacée en ce qui concerne certaines tâches par la technologie, qui créé simultanément d’autres besoins. Les gains de productivité relèvent d’une interaction profonde entre la technologie et l’évolution du travail ; et cette relation se manifeste sans cesse dans les deux directions. Les dernières décennies ont ébranlé la notion de travail, avec une intensification des tâches administratives et le recul du poids relatif du secteur manufacturier dans les pays développés mais désormais aussi dans les pays émergents. L’angoisse quant à l’utilité des individus a eu tendance à faire perdre de vue l’interaction entre la technologie et le travail au travers de l’investissement.

Il n’est pas étonnant de voir un nombre croissant de chefs d’entreprise américains, dans un contexte de marché de l’emploi vif, concevoir l’investissement technologique comme le corollaire d’emplois bien rémunérés, dans le contexte actuel d’innovation en réalité très incrémentale. Par ailleurs, les pays les plus robotisés au monde, qu’il s’agisse du Japon ou de la Corée, connaissent une situation de plein emploi. Il ne s’agit pas d’établir un lien de cause à effet indiscutable entre les deux naturellement, étant donné la variété de facteurs entrant en jeu, mais cela permet de remettre dans son contexte la question de l’avancement technologique.

La question de la compétitivité a trop souvent été vue par le seul spectre du facteur salarial au cours des dernières années, notamment dans le contexte de la crise de l’euro. Malgré son potentiel scientifique et éducatif, l’Europe a ainsi eu tendance à prendre du retard sur un certain nombre de dossiers technologiques, en maintenant sous pression les canaux d’investissement réel et en visant à constituer des excédents commerciaux qui ne suffisent pas en tant que tels à entretenir une dynamique de croissance soutenue, au contraire des gains de productivité et des avancées technologiques.

La nouvelle figure montant du parti démocrate américain, Alexandria Ocazio-Cortez a avancé une proposition (approuvée par une majorité d’américains selon un sondage) consistant à taxer les revenus supérieurs à 10 millions d'euros à hauteur de 70%. Une mesure qui a été largement critiquée par certains en raison de ses effets présumés sur l'investissement privé, technologique en particulier, tandis que d’autres commentateurs ont insisté sur l’importance de l’investissement public dans les évolutions technologiques. Comment trancher cette question entre public et privé dans un objectif de soutien à l'investissement, à la technologie, et à la productivité ? 

Il est difficile de savoir à ce stade quelles propositions sont susceptibles d’êtres maintenues, mais il est certain que l’on assiste à un jeu de positionnement révélateur. Au-delà des positions des uns et des autres sur la taxation des hauts revenus, le Parti démocrate dans son ensemble opère un virage politique sur le plan économique, dans sa confrontation avec Donald Trump, et loin du programme de Hillary Clinton. Elizabeth Warren, qui est pressentie pour 2020, s’est ainsi positionné sur la question commerciale, au cours d’un voyage en Chine notamment l’an passé. La méthode Trump est fortement décriée, mais sur un certain nombre de dossiers commerciaux il bénéficie toutefois d’un soutien relativement bipartisan, ne serait-ce que sur les thématiques qu’il met sur la table plus que la méthode. Cependant, les questions technologiques ont tendance à être assez largement absentes de ses considérations politiques, et on le voit insister fortement, au contraire, sur l’accroissement des exportations agricoles américaines.

Sur la question de l’importance du public et du privé dans les évolutions technologiques américaines, on assiste à des développements originaux dans le secteur informatique, qui révèlent le caractère en réalité hybride du système autour des géants du secteur, des start-ups mais aussi des universités et des grandes agences gouvernementales, notamment militaires. L’open-source, souvent issu de la coopération sur les logiciels libres au sein du monde universitaire et des grandes agences scientifiques, fait l’objet d’une véritable industrialisation désormais par les géants du secteur. Google est au cœur de ce mouvement, rejoint par les géants plus anciens.

Un exemple anecdotique très récent dans le domaine des logiciels grand public a illustré cette logique. Microsoft s’apprête à rebâtir entièrement son navigateur internet Edge en le basant sur Chromium, le noyau open source du navigateur Chrome de Google. De façon similaire, Amazon, qui entretient des relations concurrentielles très tendues avec Google, base pourtant son système Fire OS sur la base open source d’Android de Google. Google, de son côté, a bâti ses systèmes d’exploitation Android et Chrome OS sur un noyau Linux, système typiquement issu du monde du logiciel libre et des universités. Linux, système libre par excellence, est par ailleurs développé aujourd’hui en majeur parti par des employés des géants de la Silicon Valley et est désormais au cœur d’une large partie des infrastructures informatiques. Le secteur informatique, dans ses diverses composantes, connaît une évolution fondamentale qui bouleverse le système propriétaire traditionnel. Il s’agit d’un système fondamentalement hybride qui, bien que marqué par des capitalisations boursières spectaculaires et une grande activité d’acquisition, repose de façon considérable sur les institutions publiques et les systèmes de recherche.

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