"Le monde après nous" de Louda Ben Salah-Cazanas : la précarité des jeunes évoquée avec autodérision dans un premier film aussi maîtrisé qu’il est bien joué… Sensible et bien écrit, marrant et mélancolique | Atlantico.fr
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Le film "Le monde après nous" de Louda Ben Salah-Cazanas est à découvrir dans les salles obscures en ce mercredi 20 avril.
Le film "Le monde après nous" de Louda Ben Salah-Cazanas est à découvrir dans les salles obscures en ce mercredi 20 avril.
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"Le monde après nous" de Louda Ben Salah-Cazanas : la précarité des jeunes évoquée avec autodérision dans un premier film aussi maîtrisé qu’il est bien joué… Sensible et bien écrit, marrant et mélancolique

"Le monde après nous" de Louda Ben Salah-Cazanas est à retrouver dans les salles de cinéma en ce mercredi 20 avril.

Dominique Poncet pour Culture-Tops

Dominique Poncet pour Culture-Tops

Dominique Poncet est chroniqueuse pour Culture-Tops.

Culture-Tops est un site de chroniques couvrant l'ensemble de l'activité culturelle (théâtre, One Man Shows, opéras, ballets, spectacles divers, cinéma, expos, livres, etc.).
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"Le monde après nous" de Louda Ben Salah-Cazanas 

Avec AURÉLIEN GABRIELLI, LOUISE CHEVILLOTTE, SAADIA BENTAÏEB…
Notre recommandation : EXCELLENT 

THÈME

Auteur en devenir, mais encore loin d’avoir achevé son premier roman sur la guerre d’Algérie, Ladibi (Aurélien Gabrielli) tente de survivre entre Lyon, où habitent ses parents, et Paris, où il rêve un jour de s’installer un jour - et où, en attendant l’aisance nécessaire à la réalisation de ce rêve, il partage une chambre de bonne avec son copain Alekseï. Un jour, sur la terrasse du bistro de ses parents, il rencontre Elisa (Louise Chevillotte) et en tombe fou amoureux. C’est le début pour lui d’une vie largement au-dessus de ses moyens où, pour essayer de surnager, il va devoir multiplier des petits boulots dont il ne va pas toujours être fier. La précarité de son quotidien va finir par le ronger.

POINTS FORTS

On dit toujours qu’on ne parle bien que de ce qu’on connaît bien. Voilà qui se confirme une fois encore avec ce film. Alors qu’il cherche un sujet pour son premier long métrage, Louda Ben Salah-Cazanas  fait la connaissance de celle qui va devenir sa femme. Pour vivre avec elle, comme il n’a pas le sou, il doit accepter un travail alimentaire qui n’a rien à voir avec son métier de cinéaste. Et c’est ainsi que lui est venue l’idée du Monde après nous, qui met en scène un futur écrivain fauché mis dans l’obligation de gagner sa vie après une rencontre amoureuse. 

Comme il ne veut pas que son film se joue sur l’air « misère, misère », Il décide de l’écrire sur le ton de la dérision, même lorsqu’il évoque les petits métiers scandaleusement sous-payés. Ce parti-pris donne de la légèreté à son film, qui n’en perd pas pour autant son réalisme, âpre et même violent quant à la dureté de ses situations.

Les deux interprètes principaux du film sont formidables. Dans l’attachant personnage de Labidi, Aurélien Gabrielli est une révélation. Après ses prestations, notamment chez Philippe Garrel (L’Amant d’un jour et Le Sel des larmes), Louise Chevillotte qui joue son amoureuse confirme qu’elle est une des comédiennes les plus attachantes de sa génération.

QUELQUES RÉSERVES

Un léger manque d’audace dans la réalisation, mais qu’on peut pardonner parce que le cinéaste l’a compensé par une belle sensibilité et une grande simplicité, ce qui d’ailleurs a le mérite de donner à son film une lisibilité immédiate.

ENCORE UN MOT...

Le  Monde , avec un M majuscule serait-il en ce moment au centre des préoccupations des réalisateurs francophones ? On peut le penser devant le nombre de films qui depuis le début de cette année ont déboulé et continuent d’arriver sur nos écrans avec ce mot dans leur titre. Après Un Monde de la Belge Laura Wandel (janvier 2022), Un autre Monde de Stéphane Brizé (février 2022), Le Monde d’après de Laurent Firode (15 mars 2022), Le Monde d’hier de Diastème (30 mars 2022), voici « Le Monde après nous » de Louda Ben Salah-Cazanas.

Mis à part d’avoir le même mot dans leur titre, aucun de ces films n’avait à voir avec son précédent. Le nouveau venu n’échappe pas à la règle. Il traite d’un sujet étonnement assez peu abordé sur le grand écran : la précarité qui guette les jeunes nouvellement mis sur le marché du travail. Et il le fait dans une tonalité difficile à tenir, celle d’un réalisme plutôt sombre traité sous un angle amusant. Il se paye même le culot d’une histoire dans l’histoire en montrant, avec un certain sens du romantisme, que non, malgré tous les ennuis et les chambardements qu’il peut créer, l’amour suscite toujours autant de vertiges. Ouf !  Attachant et poignant, Le Monde après nous a tout pour devenir générationnel.

UNE PHRASE

« Il y a toujours un questionnement sur la norme dans ce que j’écris, en particulier de celle de l’appartenance à une classe sociale : qu’est-ce que c’est que de se confronter à une chose à laquelle on n’appartient pas. Dans Le Monde après nous, Labidi veut appartenir au milieu de la littérature : or il en est loin par ses origines sociales et aussi par ses origines « ethniques ». Cette question des barrières invisibles ou des opportunités est très importantes pour moi » (Louda Ben Salah-Cazanas, réalisateur).

L'AUTEUR

Né en 1988, Louda Ben Salah-Cazanas a grandi à Lyon où il a étudié les sciences politiques. Après un stage au service culture de Libération, il se lance dans la réalisation de films. Ce sont d’abord quatre courts métrages : Beau(x) regard(s) en 2013, #Pour Alex (2015), De Plomb (2017) et Genève (2019), qui ont tous été sélectionnés pour les festivals de Namur et de Clermont-Ferrand. 

Le Monde après nous, qui a été présenté en première mondiale au dernier Festival de Berlin est le premier long de ce jeune réalisateur.

ET AUSSI


- ET J’AIME À LA FUREUR  d’ANDRÉ BONZEL  -  DOCUMENTAIRE.

Depuis son enfance, André Bonzel, le co-réalisateur de C’est arrivé près de chez vous collectionne les petits films : ceux qu’il tourne, ceux de ses proches, parents ou amis, et ceux  qu’il récupère auprès d’amateurs inconnus. Un jour, il a eu la lumineuse idée de se raconter à travers un montage de ces petites bobines, en l’accompagnant d’un commentaire écrit et dit par lui en voix off. Cela a donné ce film, à la fois captivant et mélancolique, qui non seulement dévoile (avec pudeur) son auteur, mais nous fait revivre les années passées, avec nostalgie et tendresse. Impossible de ne pas être touché par ce drôle d’objet cinématographique qui tient du kaléidoscope (les images s’y télescopent) et du « journal intime » (le récit est conduit à la première personne). Les émotions se succèdent, tour à tour gaies ou tristes, comme dans la vie. La musique, signée Benjamin Biolay, est sensationnelle, qui accompagne avec une sensibilité rare, toutes  ces émotions. C’est tellement réussi qu’on se demande pourquoi, avec le talent qu’il a, André Bonzel n’avait plus réussi à sortir de film depuis C’est arrivé près de chez vous. Il a soixante ans aujourd’hui. Après ce bouleversant Et j’aime à la fureur, sa carrière pourrait bien redémarrer. Du moins, on l’espère. 

Recommandation : 4 coeurs

- I COMETE  de  PASCAL TAGNATI - Avec JEAN-CHRISTOPHE  FOLLY, PASCAL TAGNATTI, CEDRIC APPIETTO…

C’est un film de grandes vacances qui se déroule dans un village de montagne. Et comme tel, il raconte la vie qui mêle, à ce moment de l’année, ceux qui sont restés au village et ceux qui y reviennent juste le temps de l’été. Les enfants jouent ensemble et se chamaillent, les ados traînent leur spleen, les adultes parlent d’avenir et les « anciens » commentent le temps qui passe. Ce pourrait être un film somme toute assez banal si l’action ne se déroulait pas en Corse — avec des comédiens professionnels et amateurs, qui tous parlent avec l’accent si particulier de cette île dite à juste titre « de beauté(s) » — et s’il ne rappelait pas les films de Rohmer, par sa mise en scène, faite de plans fixes; la beauté de sa photo; la simplicité apparemment spontanée de ses dialogues et aussi sa drôlerie. Aussi délicieux qu’insolite.

Recommandation : 3 coeurs

- MURINA  de  ANTONETA ALAMAT KUSIJANOVIĆ - Avec DANICA ČURČIĆ, CLIFF CURTIS, GRACIJA FILIPOVIĆ…

Julija, dix-sept ans, vit sur une île croate avec ses parents. Tous les matins, armée d’un harpon et vêtue d’un maillot de bain qu’elle semble ne jamais quitter, elle va pêcher la murène, en apnée, avec son père. Mais le comportement tyrannique de ce dernier lui pourrit de plus en plus la vie. Révoltée et garçon manqué, Julija rêve d’un ailleurs plus libre, plus respirable. Un jour, Javier, un riche ami de la famille débarque dans l’île pour y investir. On comprend qu’il a aimé jadis la mère de la jeune plongeuse. Mais peu importe à celle-ci. Elle espère seulement que Javier va l’aider à s’enfuir de cette île en apparence si paradisiaque, mais dont elle se sent captive, et autour de laquelle, pour oublier son quotidien étouffant, elle nage, nage, nage, jusqu’à en perdre le souffle…

Scénario, interprétation (notamment, la jeune Gracija Filipović qui, dans le rôle de Julija, embrase le film par sa beauté têtue et renfermée), mise en scène, photo… Tout est réussi dans ce récit initiatique à la fois oppressant, fluide, sensuel et d’une « solarité » peu commune. La preuve : au dernier Festival de Cannes où il avait été présenté, Murina, signé Antoneta Alamat Kusijanović (une réalisatrice croate formée à l’Université de Columbia de New York où elle réside depuis) avait raflé la Caméra d’Or qui récompense les premiers films.Troublant et splendide.

Recommandation :  4 coeurs

-  L’ENFANT deMARGUERITE DE HILLERIN & FELIX DUTILLOY-LIÉGEOIS —   Avec  GREGORY GADEBOIS, JOÃO ARRAIS, LOÏC CORBERY…

Au milieu du XVI°siècle. A proximité d’une Lisbonne à l’orée de son déclin, Bela, un jeune homme d’extraction pauvre, adopté, enfant, par un riche couple de marchands franco-portugais, vit tranquillement son existence de jeune nanti promis à un bel avenir, jusqu’au jour où il rencontre la belle Rosa et en tombe amoureux. Tout pourrait aller pour le mieux si Rosa ne désirait pas retourner dans son pays natal, le Maroc, si sa meilleure amie, la jolie Branca, n’était pas secrètement amoureuse d’elle, si Jacques, l’ami des parents adoptifs de Bela n’était pas, assez ouvertement, l’amant du père de ce dernier, et si la rigidité morale de l’Inquisition ne restreignait pas de plus en plus la liberté de moeurs alors en vigueur. Causés par des malentendus, des ambiguïtés et des trahisons, des événements incontrôlables vont surgir, qui vont mener au désastre…

Quand le producteur Paulo Branco et leur fils Juan lui a proposé de tourner son premier long métrage, le tandem formé par Marguerite de Hillerin et Félix Dutilloy-Liégeois  (auteur de quatre courts, tous récompensés) a tout de suite pensé à adapter l’Enfant trouvé, une nouvelle concise de Heinrich von Kleist sur le délitement. En l’occurrence celui d’un jeune homme, Bela, celui d’une famille (sa famille adoptive), celui d’une jeune fille (sa fiancée) et, celui d’une ville (Lisbonne, sa  ville natale).

Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Le film du duo est de haute volée . Non seulement son scénario est tenu, ses dialogues concis, sa photo sublime, ses cadres d’une précision époustouflante et sa distribution franco-portugaise inspirée.  Mais en plus « il sonne » contemporain dans son propos et son contenu, alors que visuellement et musicalement il est d’une fidélité parfaite à l’époque dans laquelle il se déroule. On n’a sans doute pas fini d’entendre parler de ce tandem de réalisateurs qui pour son premier film a ébloui récemment le festival de Rotterdam. La (très belle) découverte de la semaine. 

 Recommandation : 4 coeurs

- LES SANS-DENTS dePASCAL RABATÉ -  Avec YOLANDE MOREAU, GUSTAVE KERVERN, FRANÇOIS MOREL…

Une communauté de miséreux squatte une décharge, vivotant, dans une bonne humeur bruyante, de ce qu’elle peut trouver ou chaparder. Libre ? Pas tant ! Elle est suivie de près par un flic qui enquête sur ses chapardages…

Quel film bizarre que ce Sans-dents dont les personnages font penser, dans leur précarité et leur mode de vie à ceux des Deschiens (dont firent partie d’ailleurs, tiens-donc ! deux comédiens de la distribution, Yolande Moreau et François Morel ). A ces différences près que les personnages inventés par Jérôme Deschamps avaient une naïveté si poétique qu’elle les rendaient aussi drôles qu’émouvants. Rien de tout cela dans ce film sans parole où tout le monde s’exprime par grognements, où tout est laid, lourd et bruyant, comme si les « gueux », les pauvres et les « sans-dents »  étaient incapables d’engendrer de la beauté et de la légèreté. Tout est tellement moche et caricatural dans ce film qu’il obtient l’inverse de l’effet souhaité : au lieu de faire rire, il met tellement mal à l’aise qu’il donne envie de fuir. C’est d’autant plus incompréhensible que le réalisateur n’est autre que le grand et talentueux « bédéiste », Pascal Rabaté, l'auteur de l’irrésistible Du Goudron et des plumes. Pénible ! Dommage pour Yolande Moreau et François Morel, délicieux et sensibles, comme d’habitude.Un film à éviter.

Recommandation : 1 coeur

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