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La petite musique du président qui endormait les Français...
La petite musique du président qui endormait les Français...
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A tue-tête

La petite musique du président qui endormait les Français : toutes ces annonces que François Hollande fait tous les 6 mois et que nous oublions aussitôt

François Hollande s'est aventuré lors de son interview du 14 juillet sur les thèmes désormais balisés. Priorité à la jeunesse, nécessité de la croissance, vision de l'Europe, etc. Le président a également fait part de son programme pour les années 2015 et 2016.

Bertrand  Rothé

Bertrand Rothé

Bertrand Rothé est agrégé d’économie, il enseigne à l’université de Cergy-Pontoise et collabore régulièrement à Marianne. Il est déjà l’auteur de Lebrac, trois mois de prison (2009) et co-auteur de Il n’y a pas d’alternative. (Trente ans de propagande économique).

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L’allocution du président de la République lors des cérémonies du 14 juillet est l’occasion de se demander de quoi parle François Hollande lorsqu'il s'adresse aux Français. L’analyse des discours officiels souligne d’abord des constantes. Des thèmes qui transcendent les aléas historiques et ses renoncements.  

Actualité oblige, la lutte contre le chômage est le sujet le plus souvent abordé. Le président mouille la chemise. Il faut justifier, expliquer alors que chaque mois la progression du chômage souligne l’inefficacité de la politique gouvernementale. Le président le reconnait, le "chômage progresse implacablement". Face à cet échec le discours évolue. Le volontariste des vœux de 2013 a fait long feu. Oublié la blitzkrieg des premiers mois où il fallait "inverser la courbe du chômage, coûte que coûte" avant la fin de l’année, "la crise s'est révélée plus longue et plus profonde que nous l'avions nous-mêmes prévu", et les échéances sont devenues plus floues

Pour mâtiner le discours anxiogène sur le chômage, en bon politique, François Hollande multiplie les références à l’éducation et à la jeunesse. Ici il parle d’investissement, d’embauches et autres actions qui sonnent bons l’avenir. Ce refrain est plus mobilisateur, il projette les citoyens dans l’avenir, et cela ne mange pas de pain. Comme l’éducation nationale est la dernière institution qui vote massivement socialiste, avec ce thème il fait d'une pierre, deux coups.  

Pour nous sortir de cette passe difficile comme le fait très bien remarquer Jean Gadrey dans son excellent blog, la croissance est le "préalable à tout". C’est La solution. L’incantation est hebdomadaire. Sa conversion date au moins de la campagne présidentielle, en avril 2012. A cette date le candidat du PS commence à bruler des cierges au PNB. "Sans croissance, pas de redressement économique, pas de création d’emploi… ensuite, deuxième temps du quinquennat, quand nous aurons retrouvé la croissance, redressé notre pays, redressé ses finances, redressé son industrie, alors nous pourrons aller plus loin dans la redistribution". A peine élu, bis repetita mais cette fois-ci à Bruxelles. Nouvelle prière le 23 juin 2012, "Nous avons une obligation, qui est de relever très rapidement les taux de croissance"… "C’est tout de suite qu’il convient d’agir pour la croissance". On pourrait multiplier les incantations. A Paris, 14 janvier 2014, les oracles ont du voir quelque chose. Un dessin ? "En 2014, l’enjeu n’est pas simplement que la France retrouve la croissance : elle se dessine. C’est que cette croissance soit la plus vigoureuse possible".

Il y a ensuite la rupture et le choix du libéralisme que certains journalistes appellent pompeusement la politique de l’offre. Dès 2013, les pigeons et autres patrons gros contribuables ont eu gain de causes. La résistance à la hausse de l’impôt a fait oublier pour un temps les références à la dette. Finis les "je veux désendetter la France". Le discours change. La rupture date de décembre 2013, les références libérales vont prendre le pas sur les engagements de campagne. Lors de ses vœux pour 2014, grand virage, "moins de charges sur le travail, moins de contraintes sur leurs activités", "les impôts sont trop lourds". Les Echos exultent : "Les économies n’épargneront ni les collectivités locales ni les "abus" et "excès" de la Sécurité sociale".

Cette évolution est importante, elle en cache une autre plus ténue. Le président fait référence au temps long. Les réformes apporteront leurs résultats sur le long terme. Le président de la République exhorte les Français à la "constance". Pour sauver le système on est loin des recommandations court termistes de Keynes et des keynésiens.  

L’ancien premier secrétaire du parti socialiste s’est adapté à la culture dominante, ou plutôt à la culture des dominants. Pour une première fois dans l’histoire du socialiste de gouvernement le libéralisme est un choix assumé. Foin de pause et autres circonvolutions, Hollande a choisi : ce sera le social libéralisme. La messe est dite. Jospin avait tenté "l’Etat ne peut pas tout faire". Le président va plus loin. Dans sa conférence de presse de janvier 2014 il fait référence à Jean Baptiste Say. L’ancien professeur d’économie de Sciences Po ne peut pas ignorer que "l'offre crée même de la demande", est très proche de "l’offre crée elle-même sa propre demande", la citation la plus connue du très libéral. Et comme pour boucler la démonstration, le renoncement aux valeurs du socialisme se fait au nom de la croissance, "Le temps est venu de régler le principal problème de la France : sa production. Oui, je dis bien sa production. Il nous faut produire plus, il nous faut produire mieux. C’est donc sur l’offre qu’il faut agir, sur l’offre ! Ce n’est pas contradictoire avec la demande. L’offre crée même la demande."

"La nécessité de la baisse des dépenses publiques" est à partir de là une conséquence de cette politique. Comme par hasard, feront remarquer avec ironie les plus informés et les moins naïfs, cette nécessité se retrouve en adéquation avec les injonctions de la Commission européenne. Le président est ravi, car il l’affirme "Je suis européen". On n’en attendait pas moins d’un disciple de Jacques Delors. Les amnésiques se réjouissent, les autres ont compris que les engagements de campagne n’engagent que ceux qui y croient. II va falloir encore une fois s’asseoir dessus. Les biographes les plus consciencieux feront remarquer que cela fait longtemps que le président était sensible à ce discours. Au début des années 1990, avec son ami Pierre Moscovici, dans leurs cours d’économie à Sciences Po, nos deux compères saluaient avec délectation la politique "néo libérale" (le mot est d’eux) de François Mitterrand. 

La rapidité de cette conversion brouille le message. L’Europe en est l’exemple le plus criant. Dans son allocution du lendemain de la déroute européenne des partis de gouvernement il affirme que l’ "austérité a fini par décourager les peuples" et rappelle la "nécessité de changer l’Europe". Dans les faits rien ne change, il applique à la lettre les directives et autres injonctions bruxelloises. Ces contradictions se retrouvent dans le lapsus de mai 2014 où dans la même conférence de presse il constate que "partout, les partis européens progressent". Les conséquences de ce double bind sont évidemment désastreuses. La parole politique qui n’avait pas besoin de cette bouillabaisse continue à se démonétiser… Ces injonctions paradoxales éloignent chaque jour les électeurs des urnes ou les poussent à voter Marine Le Pen.  

Les consultants d’entreprise imaginent Hollande parmi les "persévérants sous stress", car les thèmes abordés par François Hollande dans ses discours montre une largeur de gamme très étroite. Malgré les revers de sa politique, le chômage qui augmente, les sondages au plus bas, le président a beaucoup de mal à se remettre en cause. Il s’isole, se durcit. Ce premier de classe est dans l’incapacité de remettre en cause la parole des professeurs. Plus "conciliateur que décideur" formé à la fin des années soixante dix et au début des années quatre vingt, "l’indécis" est incapable de revenir sur les dogmes de ses années d’apprentissage. Il a besoin d’un socle, il répète celle qu’on lui a enseignée hors de la croissance et du libéralisme point de salut. 

Voilà comment notre "président normal" se retrouve dans la figure du père méprisé. Comme son père avant lui, il se répète dans des postures de devoir, il fait appel à la responsabilité. "Ces décisions étaient indispensables". Le vocabulaire sacrificiel apparait ça et là. "La nécessité", "il faut", "constance, ténacité, courage". Dont la synthèse se retrouve dans cette phrase, "les choix que je fais sont impopulaires, j'en prends la totale responsabilité".

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