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Une vue de la centrale de Bugey dans l'Ain.
Une vue de la centrale de Bugey dans l'Ain.
©PHILIPPE DESMAZES / AFP

Bonnes feuilles

Une nouvelle géopolitique du nucléaire se dessine, avec l'Europe aux abonnés absents

Philippe Charlez publie « L'Utopie de la croissance verte : Les lois de la thermodynamique sociale » aux éditions Jacques-Marie Laffont. Dans un monde au sein duquel la démographie continue de croître, ni la décroissance économique ni la croissance 100 % verte n’apparaissent comme des solutions crédibles. Extrait 2/2.

Philippe Charlez

Philippe Charlez

Philippe Charlez est ingénieur des Mines de l'École Polytechnique de Mons (Belgique) et Docteur en Physique de l'Institut de Physique du Globe de Paris.

Expert internationalement reconnu en énergie, Charlez est l'auteur de plusieurs ouvrages sur la transition énergétique dont « Croissance, énergie, climat. Dépasser la quadrature du cercle » paru en Octobre 2017 aux Editions De Boek supérieur et « L’utopie de la croissance verte. Les lois de la thermodynamique sociale » paru en octobre 2021 aux Editions JM Laffont.

Philippe Charlez enseigne à Science Po, Dauphine, l’INSEAD, Mines Paris Tech, l’ISSEP et le Centre International de Formation Européenne. Il est éditorialiste régulier pour Valeurs Actuelles, Contrepoints, Atlantico, Causeur et Opinion Internationale.

Il est l’expert en Questions Energétiques de l’Institut Sapiens.

Pour plus d'informations sur l’auteur consultez www.philippecharlez.com et https://www.youtube.com/energychallenge  

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Le premier choc pétrolier fut l’incontestable catalyseur du nucléaire civil : entre 1973 et 1986, la production d’électricité nucléaire a été multipliée par 8, passant de 200 TWh à 1 600 TWh. Contrairement aux énergies fossiles bien plus simples à mettre en œuvre, le nucléaire faisait appel à des technologies sophistiquées et réclamait des compétences n’existant que dans les pays développés. En conséquence, au début du XXIe  siècle, les pays de l’OCDE représentaient 90 % de la production d’électricité nucléaire. Mais depuis l’accident de Fukushima, le rapport de force évolue. Si entre 2010 et 2019 la production mondiale d’électricité nucléaire est restée quasi constante à 2 800 TWh, celle des pays de l’OCDE s’est réduite de 20 %, tandis que celle des pays émergents s’est continûment accrue. En 2019, l’OCDE ne produisait plus que 70 % de l’électricité nucléaire mondiale (figure 3, gauche).

En 2019, Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, jetait un pavé dans la mare en déclarant dans les colonnes du Figaro que « sans le nucléaire, les objectifs de décarbonation de la société [étaient] inatteignables ». Une écrasante majorité de pays émergents produit en effet aujourd’hui son électricité à partir de combustibles fossiles, principalement le charbon. Le nucléaire représente pour eux un levier majeur pour conjuguer croissance économique, indépendance énergétique et réduction des émissions de GES.

Représentant 40 % de la population mondiale, la Chine et l’Inde l’ont parfaitement compris et ont lancé de gigantesques programmes nucléaires. La stratégie chinoise consiste, entre autres, à appuyer les spectaculaires montées en puissance du solaire et de l’éolien par le nucléaire, notamment grâce à la mise en service à Tishan des deux premières têtes de série EPR de 1,75 GW (figure 3, gauche). De son côté, l’Inde souhaite faire passer en quinze ans son parc nucléaire de 7 GW à 63 GW43. Les deux géants ne sont pas les seuls à miser sur le nucléaire. Ainsi, de nouvelles centrales sont programmées en Égypte, en Turquie, en Ouzbékistan, au Brésil, en Afrique du Sud, en Russie et en Corée du Sud, ainsi que dans certaines pétromonarchies du Golfe comme l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Même le Japon a décidé de relancer sa filière. Avec 72 réacteurs actuellement en construction et 160 à l’état de projets, concentrés pour les trois quarts dans des pays non OCDE44, la carte géopolitique du nucléaire est en train d’être bouleversée. En 2020, les pays de l’OCDE n’opéraient plus que 65 % des 400 GW nucléaires en activité. En 2027, ce chiffre tombera à moins de 60 % : sur les 55 GW de nucléaire actuellement en construction, 40 GW entreront dans le parc non OCDE, dont 17 GW pour la Chine et 7 GW pour l’Inde. Avant 2030, la Chine devancera la France et deviendra la seconde puissance nucléaire civile derrière les États-Unis.

Le message de Fatih Birol a-t-il été entendu par l’Union européenne ? On peut en douter quand on regarde le projet de « taxonomie verte » décidé début 2020. Destiné à classer les activités économiques selon leurs émissions de carbone, la taxonomie verte vise notamment à réorienter les flux financiers vers des activités répondant aux exigences de lutte contre le change[1]ment climatique et de réduction des émissions de gaz à effet de serre, ceci afin d’atteindre la neutralité carbone à l’horizon 2050. Contrairement aux énergies renouvelables tirées de la biomasse, de l’éolien ou du solaire, le nucléaire ne figure pas dans la précieuse liste. Le groupe d’experts a justifié sa décision en s’abritant derrière la question des déchets nucléaires. Mais cette décision a aussi mis en lumière un débat d’égoïsmes nationaux, la décision finale résultant d’une « négociation de chiffonniers » entre la position favorable de la France, appuyée par la plupart des pays est-européens, et le non catégorique de l’Allemagne soutenue par la Belgique, le Luxembourg, l’Autriche, l’Italie et Malte. Un débat aboutissant inexorablement à des absurdités énergétiques, comme la mise en service en Allemagne d’une nouvelle centrale à charbon de 1,1 GW mi-202050.

Même s’il n’intègre pas le nucléaire dans sa taxonomie, le Green Deal n’empêchera pas pour autant le nucléaire de croître dans le monde.

Progressivement se met en place une nouvelle carte géopolitique, sur laquelle l’Europe semble ne pas vouloir s’inscrire. Le vieux continent est en train de perdre peu à peu un savoir-faire chèrement acquis à la suite des deux chocs pétroliers. En le livrant sans réelle compensation à une Chine conquérante détenant déjà un pouvoir absolu sur la production des équipements renouvelables, l’Europe est en train de perdre la seule indépendance énergétique qui lui restait, augmentant un peu plus sa progressive vassalisation. Les commissaires européens devraient davantage écouter les populations que les ONG fondamentalistes : selon un sondage de 2021 effectué par Odoxa, 60 % des Français sont favorables au nucléaire civil et le perçoivent comme une opportunité51, une électricité peu coûteuse, en dehors des préoccupations liées au climat.

A lire aussi : Vers une croissance soutenable et durable

Extrait du livre de Philippe Charlez, « L'Utopie de la croissance verte : Les lois de la thermodynamique sociale », publié aux éditions Jacques-Marie Laffont

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