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Le nombre de personnes exerçant des "bullshit jobs" est plus faible que ce que l'on imagine.
Le nombre de personnes exerçant des "bullshit jobs" est plus faible que ce que l'on imagine.
©HECTOR RETAMAL / AFP

Pas si inutiles que ça

La montée des bullshits jobs, une quasi légende urbaine. Et ce sont des universitaires qui le disent

Une récente étude montrent que même si des millions de travailleurs considèrent que leur travail est inutile, cela ne signifie pas qu'ils sont sans valeur pour la société. Le nombre de personnes exerçant vraiment des "bullshit jobs" est en fait très faible.

Alex J. Wood

Alex J. Wood

Le docteur Alex J. Wood est chargé de cours dans le groupe "Travail, emploi, organisation et politique publique" de l'Université de Bristol. Il est également associé de recherche à l'Université d'Oxford.

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Atlantico : Dans une étude récente intitulée Alienation Is Not 'Bullshit' : An Empirical Critique of Graeber's Theory of BS Jobs (L'aliénation n'est pas une "connerie" : une critique empirique de la théorie des bullshit jobs de Graeber), vous avez réanalysé cette théorie célèbre. Vous constatez que des millions de travailleurs européens souffrent d'un travail qu'ils jugent inutile, mais que ces emplois ne correspondent pas à la définition du bullshit job. Quelle est la différence ?

Alex Wood : Selon Graeber, lorsque quelqu'un estime que son travail est inutile, c'est parce qu'il est vraiment inutile et sans valeur sociale. Il pense qu'un très grand nombre, voire une majorité, de travailleurs dans des pays comme le Royaume-Uni et les États-Unis, sont engagés dans des emplois fictifs sans valeur pour la société. Il est important de comprendre que Graeber fait la différence entre les "bullshit jobs" et les "shit jobs", ces derniers, selon lui, ont une valeur sociale inhérente mais, contrairement aux bullshit jobs, sont mal récompensés. Selon Graeber, les "bullshit jobs" sont concentrés dans des professions, des métiers et des industries particulièrement bien rémunérés, comme la finance, la gestion, les relations publiques, le droit et le marketing. Cependant, en réalité, c'est le contraire qui est vrai : les personnes exerçant un travail de col bleu mal payé, comme les nettoyeurs ou les éboueurs, sont beaucoup plus susceptibles de penser que leur travail est inutile que celles qui exercent des professions haut de gamme, comme dans la finance. Il est clair que des emplois tels que le nettoyage ou le ramassage des ordures ont une grande valeur sociale (comme le prouve la pandémie). Il doit donc y avoir une autre raison pour laquelle les personnes qui font ce travail le considèrent comme inutile. La réponse semble être une gestion et un environnement de travail toxiques. Ce que nous constatons, c'est que les emplois inutiles ne sont pas des emplois manquant de valeur sociale objective, mais des relations sociales qui font que les travailleurs se sentent dévalorisés et frustrés.    

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Vous avez étudié cinq des hypothèses de Graeber : le nombre d'employés occupant des emplois inutiles est élevé (20 à 50 %) ; les emplois inutiles ont augmenté rapidement au fil du temps ; certaines professions ont un taux très élevé d'emplois inutiles (par exemple, les services financiers, le marketing, l'administration) et d'autres un taux très faible (par exemple, les éboueurs, les nettoyeurs, les agriculteurs) ; les jeunes travailleurs diplômés de l'enseignement supérieur sont plus susceptibles d'occuper des emplois inutiles en raison des dettes contractées lors de leurs études ; les emplois inutiles entraînent une "violence spirituelle" et une mauvaise santé mentale. Aucune de ces affirmations n'est vraie ? 

Nos données remontent à 2005 et montrent que les emplois inutiles n'ont pas augmenté depuis lors et même qu'ils ont légèrement diminué. En 2015, seuls 4,8 % des salariés européens estimaient que leur travail était inutile, alors qu'il n'y a pas une seule profession à la con dans laquelle une majorité de travailleurs sont de cet avis. En fait, la profession pour laquelle nous avons constaté la plus forte prévalence de personnes estimant que leur travail est inutile est celle des "ouvriers dans les mines, la construction, l'industrie manufacturière et les transports", mais même parmi ces travailleurs, seuls 15,2 % ont déclaré que leur travail était inutile. De plus, ce chiffre est encore plus faible parmi les employés qui, selon Graeber, occupent des emplois de type "bullshit", comme ceux qui travaillent dans les services financiers, où seuls 4,9 % des travailleurs sont de cet avis, et parmi les professionnels du commerce et de l'administration, où ils ne sont que 1,9 %. En outre, les emplois inutiles sont deux fois plus répandus chez les non-diplômés que chez les diplômés (le contraire de ce que Graeber pensait être le résultat de la dette des étudiants). Le seul domaine dans lequel nous trouvons un soutien pour Graeber est son idée que les emplois inutiles causent aux gens une sorte de violence spirituelle. Nos données montrent que les personnes qui estimaient que leur travail n'était pas utile avaient des scores de bien-être OMS-5 nettement inférieurs à ceux des personnes qui estimaient faire un travail utile.

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L'idée que le capitalisme a été remplacé par un nouveau système économique de féodalisme managérial basé purement sur l'appropriation de la valeur plutôt que sur la production a toujours semblé fantaisiste. En fait, Graeber n'a développé cette théorie farfelue qu'en raison d'un besoin apparent d'expliquer comment 20 à 50 % de la population pouvait exercer des emplois fictifs. Maintenant que nous savons que les bullshit jobs n'existent pas, le besoin d'une telle théorie s'évapore et nous pouvons fonder notre compréhension du monde social sur ce que je crois être des théories plus sophistiquées et plausibles du capitalisme.    

Cela signifie-t-il que le Bullshit job, selon la définition de David Graeber, est un mythe ? La lecture marxiste est-elle plus adaptée pour comprendre le problème des emplois ?

Les bullshit jobs de Graeber ne sont pas un phénomène économique significatif. Je suis sûr qu'il y a des gens qui passent vraiment leur vie professionnelle à faire des tâches inutiles et le livre de Graeber fournit quelques anecdotes amusantes sur ces personnes, mais les preuves démontrent qu'elles sont des exceptions. Par exemple, peut-être 0,1 % des avocats d'affaires font un travail réellement inutile. Marx est plus utile pour comprendre pourquoi certaines personnes pensent que leur travail est inutile alors qu'il a une valeur sociale. Alors que Graeber considère les emplois comme des réceptacles statiques de la valeur sociale - c'est-à-dire qu'un emploi produit une valeur sociale ou non, Marx attire notre attention sur les relations de pouvoir dans lesquelles s'inscrit le travail rémunéré. Selon Marx, le capitalisme place notre activité de vie sous des relations hiérarchiques sur le lieu de travail afin que le produit de notre potentiel humain puisse être transformé pour être vendu sur le marché. La limitation du potentiel humain qui en découle peut nous donner le sentiment que nos efforts sont vains et que notre potentiel humain est gaspillé. Pour Marx, surmonter le sentiment de travail inutile nécessite donc de remettre en question les relations sociales qui nous laissent aliénés de nos capacités humaines.  

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