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Emmanuel Macron, lors d'une cérémonie officielle à l'Elysée.
Emmanuel Macron, lors d'une cérémonie officielle à l'Elysée.
©LUDOVIC MARIN / AFP

Echiquier politique

La gauche se porte mieux qu'on ne le dit, son candidat est déjà au pouvoir, et il est en tête dans les sondages

Même si l’arrivée de Taubira peut changer la donne.

Thierry Martin

Thierry Martin

Thierry Martin est entrepreneur, écrivain, essayiste, sociologue de formation, ancien doctorant de l’EHESS, diplômé de l’Institut Français de Gestion, Paris.  

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Beaucoup disent que le Président Macron issu de la gauche, soutenu par l’électorat de gauche dès le premier tour de la présidentielle 2017, serait de droite. Certains à droite pour justifier leur vote, d’autres à gauche pour critiquer son action, voire aux extrêmes, pour l’agonir en le traitant de libéral. C’est absurde.

Les observations et les analyses auxquels nous procédons obéissent au principe de neutralité axiologique. Cela étant, nous pouvons dire, animés par la libido sciendi, qu’être de droite en France, c’est être conservateur, libéral et catholique, ce que représentait peu ou prou Fillon en 2017, l’homme à abattre. Pécresse a repris son programme, mais comment pourrait-elle porter un costume taillé sur mesure pour un autre ? Quant à Eric Zemmour, que jusqu’ici nous considérions comme trop colbertiste, trop étatiste, trop français s’amuserait-il, nous le retrouvons sur une ligne proche de celle de l’ancien journaliste du quotidien conservateur britannique The DailyTelegraph, Boris Johnson, désormais Premier ministre. Le conservative anglais ayant toujours été mâtiné de libéralisme, souvenez-vous de Margaret Thatcher qui en 1983 brandissait La constitution de la liberté (The Constitution of Liberty) de Friedrich Hayek en disant : "This is what we believe."

La loi El Khomri, qui aurait dû s’appeler loi Macron, a été soutenue à 100% par la CFDT

Sous la présidence Hollande, la loi travail El Khomri, qui aurait dû s’appeler loi Macron, a été largement amendée puis soutenue à 100% par la CFDT, syndicat de gauche. Le premier ministre Valls faisant en sorte que la loi ne porte pas le nom de Macron – jaloux qu’il était de celui qu’il considérait comme un rival - lui a sans doute permis de gagner l’élection présidentielle un an plus tard, en lui évitant les pancartes « Non à la loi Macron » sur tous les écrans de télé six mois avant les élections.

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Emmanuel Macron a su rassembler une partie supplémentaire de la gauche et du centre-droit au second tour de la présidentielle 2017, quand Marine Le Pen était incapable de rassembler les droites. Quant à s’opposer au constructivisme de Macron, encore aurait-il fallu que cette candidate fût un tant soit peu libérale[1]. Pour s’opposer au progressisme disruptif, les électeurs de droite pouvaient rêver d’une personnalité qui aurait mieux incarné le conservatisme, qui aurait clairement défendu les valeurs chrétiennes sur le plan éthique, qui n’aurait pas dit à Marion Maréchal que le débat sur l’avortement était pour les électeurs un sujet « lunaire ». Bref, encore aurait-il fallu qu’elle eût été de droite.

L’éthique de gauche du Président Macron

L’ancien président de droite Nicolas Sarkozy se disait catholique non pratiquant, François Hollande non croyant, ce qui est une des caractéristiques sociologiques de la gauche, Emmanuel Macron se définit comme agnostique. « J’ai une réflexion permanente sur la nature de ma propre foi, mais j’ai suffisamment d’humilité pour ne pas prétendre parler à Dieu », expliquait-il pendant sa campagne présidentielle à La Vie. Emmanuel Macron ne partage donc pas la foi « qui naît de la rencontre avec le Dieu vivant, qui nous appelle et nous révèle son amour », dont parlait le pape François en 2013.[2]

Sur le plan éthique il n’y a pourtant plus d’ambiguïté, Macron a choisi le progressisme et le transhumanisme. Il a laissé voter l’allongement de la possibilité d’avortement à 14 semaines que souhaitaient les féministes, ou l’avortement thérapeutique jusqu’à neuf mois en cas « détresse psychologique » ; PMA pour toutes ; il a levé l’obligation pour les chercheurs de demander une autorisation pour mener leurs expérimentations sur les cellules-souches embryonnaires humaines ; manque l’euthanasie pour finir le tableau ; cela fait du Président Macron un « liberal » oui maisau sens américain du terme, c’est-à-dire un homme de gauche.

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On a présenté Emmanuel Macron à tort comme un politicien libéral

Mais le Président Macron est-il libéral, au sens ancien[3] ? Non. En choisissant comme premier ministre, le LR Philippe, maire du Havre, proche de Juppé, il laisse entendre à beaucoup d’électeurs de droite qu’il est libéral dans le sens classique du terme, notamment aux législatives qui ont suivi sa victoire à la présidentielle, d’autant plus que François Fillon avait appelé à voter pour lui au second tour. Le programme Fillon était certes conservateur mais libéral. L’électorat de droite a voulu croire à un Macron libéral. Peu ont remarqué qu’Edouard Philippe avait été rocardien dans ses débuts c’est-à-dire deuxième gauche, ce qu’est le président Macron. Mieux, peu ont remarqué qu’il était entouré par toute l’équipe des strauss-kahniens prévus pour 2012. Benjamin Griveaux, Cédric O, Ismaël Emelien et Sibeth Ndiaye, conseillers du président de la République ; Stanislas Guérini et Adrien Taquet, députés. Tous furent des socialistes strauss-kahniens, mais tout se passe comme si ce serait désormais honteux.

Pour beaucoup, la porte d'entrée est un think tank mis sur pied en 2003 par DSK, avec Michel Rocard et Pierre Moscovici : "A gauche en Europe". "Un endroit de réflexions très libres, passionnant", se remémore l'ancien ministre socialiste de l'Intérieur Matthias Fekl.  

Le plus étonnant c’est que deux ans après, aux élections européennes, l’électorat bourgeois de droite semble continuer à croire que La République En Marche est libérale. Mais alors comment expliquer que, les élus d'En Marche au Parlement européen ont contraint le groupe centriste ADLE à changer de nom, abandonnant au passage l'adjectif « libéral », le L. Un épisode signifiant pour un parti dont le fondateur ne cesse de s'éloigner du libéralisme pour lui préférer - hélas - le dirigisme, rapportaitGaspard Koenig, dans Les Echos.[4] L’ADLE est donc remplacé par le très marketing « Renew Europe » garanti sans aucune référence libérale.

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« On a présenté Emmanuel Macron comme un politicien libéral avant même son élection et, curieusement, on continue souvent à lui donner cette étiquette, alors que sa politique fiscale – ainsi d’ailleurs que la plupart de ses autres politiques - atteste du contraire de manière évidente. Il conviendra alors de ne pas attribuer à son prétendu libéralisme l’échec de ses politiques », avait déjà noté le professeur d’économie Pascal Salin, avant même le quoi qu’il en coûte.

Nommer un Jean Castex premier ministre a été nécessaire pour compenser par un électorat naïf de droite, la perte d’un électorat de gauche décidément archaïque. Pourtant son gouvernement est composé autant de socialistes que le précédent – par exemple l’actuel porte-parole du président, Gabriel Attal est, malgré son jeune âge, un ancien socialiste –, pourtant ce gouvernement qui revient sur la menace de supprimer 120.000 postes de fonctionnaires, qui gère la crise sanitaire quoi qu’il en coûte, dépense sans compter parce que quand on aime on ne compte pas, s’endette en profitant de taux négatifs, réglemente pour moderniser le pays, se comporte comme n’importe quel gouvernement de gauche.

Le saint-simonisme serait l’une des sources d’influence du Président Macron et peut-être même la principale d’après Frédéric Rouvillois.[5] Une philosophie dérivée des Lumières fondée au XIXème siècle par le comte de Saint-Simon qui voulait créer un monde composé d’individus atomisés, en mouvement perpétuel, sans identité nationale, régis par une oligarchie. Un « socialisme utopique » comme le critiquera Marx, mais qui voulait mettre fin « à l’exploitation de l’homme par l’homme » grâce à une organisation de la société hyper-hiérarchisée, gouvernée par une élite, mue par l’idée de progrès. La société est ici assimilée à une organisation, confondant « l’ordre arrangé » au sein d’une entreprise ou d’une administration, organisation en tant que telle, et « l’ordre spontané » d’une société ouverte composée d’acteurs humains.[6]

Si Macron n’est pas libéral, est-il conservateur ? Là, aucun doute n’est permis, non ! La transmission n’est pas son truc, la tradition morale n’est pas sa tasse de thé et l’Histoire n’est pas son fort.

Comment un homme politique ni libéral ni conservateur peut apparaitre comme un président de droite ? Pourquoi l’électorat de droite comme de gauche le voit encore comme un homme de droite ? Mystère et boule de gomme.

Mais nous avons en revanche une explication concernant la soi-disant faiblesse de la gauche. C’est uniquement la gauche archaïque qui est faible, parce qu’aujourd’hui la gauche avec son président sortant en tête des sondages qui n’a jamais faibli se porte bien. Et gageons que la gauche archaïque émiettée et les verts le soutiendront face à la droite ou à l’extrême droite.

Emmanuel Macron est un homme de gauche selon le standard international

L’homme d’affaire Henry Hermand qui a soutenu le socialiste Hollande en 2012, a toujours été un véritable mécène pour Emmanuel Macron – c’est lui qui a payé son mariage au Touquet à l’hôtel Westminster, mais plus encore que sa fortune, ce chef d'entreprise, qui a été proche de Mendès France, puis de Rocard, a mis ses réseaux à la disposition de l'ex-ministre de l'Économie du gouvernement Valls. Hermand révèlera au Figaro en septembre 2016 être à l'origine de l'adoption par Macron de l'expression « progressiste » et l'abandon des notions de « social-libéralisme » ou « social-réformisme », dont Macron se réclamait dans les premiers temps. Il se présente désormais comme un progressiste transgressif.

Emmanuel Macron est un homme de gauche selon le standard international. Il faut bien comprendre que ce corpus idéologique qui semble sidérer la vieille gauche archaïque française, et séduire une partie de la droite, est celui d’un Obama, d’un Biden, d’un Trudeau, d’un Matteo Renzi, du New Labour de Tony Blair, voire celui d’un Gerhart Schroeder qui bénéficiait, il faut le dire, d’une mise à jour qui avait eu lieu à Bad-Godesberg en 1959, où pour la première fois, le SPD abandonne formellement les idées d'inspiration marxiste et la fameuse dictature du prolétariat, reconnaît l'économie de marché et se dit lié au peuple entier, plutôt qu’aux seuls travailleurs. En France, il faudra attendre le 14 janvier 2014, pour que François Hollande, alors président de la République française, revendique sa qualité de « social-démocrate ». Quelle audace ! Néanmoins, ce nouveau standard international de la gauche en Occident reste constructiviste, Keynésien si vous voulez.

Mieux Macron se sachant dans le pays le plus politiquement archaïque de l’Occident, a donné un vrai gage à la vieille gauche en ressuscitant un « commissariat au plan » tombé en désuétude vers 1993, c’est-à-dire créer une nouvelle administration constructiviste.

Aussitôt les libéraux dénoncent que la France est menacée par les vieilles recettes constructivistes remises au goût du jour d’« après ». « La métaphore du chef de l'Etat, qui comparait la vague épidémique à un ennemi auquel il fallait faire la guerre a donné l'impulsion pour que l'instinct planificateur revienne », disent Marc Guyot et Radu Vranceanu, Professeurs à l’ESSEC, dans La Tribune. « Aujourd'hui tout ou presque est mis sur le dos de la pandémie - la dérive budgétaire, une dette publique abyssale, une planche à billets qui tourne de manière effrénée, des largesses budgétaires sans commune mesure... et cerise sur le gâteau - un commissariat au plan inspiré de la seconde guerre mondiale et dirigé par un ami politique du Président. »

« Le Haut-Commissariat au plan sera donc chargé de réfléchir à la France de 2030 (et peut-être aussi à celle de 2022). Mais dans le pays le plus dépensier, le plus taxé, parmi les plus endettés au monde, l'urgence n'était-elle pas que France Stratégie travaille plutôt directement pour le Parlement, dont la mission constitutionnelle (article 24) est d'évaluer les politiques publiques, et dont l'objectif numéro un, à l'heure actuelle, quand les caisses sont vides, devrait être d'évaluer l'efficience de chaque euro de dépense aux niveaux central, social et local ? » demande l’Ifrap, le think tank dirigé par Agnès Verdier-Molinié, qui ajoute que « le Haut-Commissariat aura les moyens de l'agence France Stratégie à sa disposition (un effectif d'une centaine de personnes et un budget annuel de 15 millions d'euros). »

Adam Smith, nous prévenait déjà : « L’homme d’Etat qui tenterait d’ordonner aux particuliers la manière d’employer leurs capitaux non seulement se chargerait d’un soin très superflu, mais encore assumerait une autorité qui ne pourrait être confiée avec sureté à aucun conseil ni sénat, et qui ne serait nulle part si dangereuse qu’entre les mains d’un homme assez fou et assez présomptueux pour se croire capable de l’exercer. » « Un homme assez fou et assez présomptueux pour se croire capable… » croyez-vous que le philosophe et économiste écossais songeait à Bayrou ?

Vingt ans après, Taubira nous refait le coup

Le président Macron est un homme de gauche qui croit comme le président Mitterrand au projet européen, qui croit à la mondialisation heureuse. La gauche se porte mieux qu’on ne le dit, son candidat est déjà au pouvoir, et il est en tête dans les sondages.

Mais saura-t-il rassembler la gauche face à une droite qui cherche à se rassembler au second tour ? En attendant, un nouvel écueil vient d’apparaitre pour le premier tour. Taubira le réservoir de voix de Jospin pour le second tour se réjouissait le pubard Jacques Séguéla. Même si Jospin a reconnu être le premier responsable de son échec. Vingt ans après, Taubira nous refait le coup. Mais si les électeurs de gauche, bourgeoisie cosmopolite, cadres des grands groupes, profs, fonctionnaires, qui envisageaient le vote utile en faveur d’Emmanuel Macron dès le premier tour, « pour faire barrage à l’extrême droite » à la suite de la candidature du « polémiste » Éric Zemmour, se ravisaient en faveur d’une Taubira, ils pourraient repousser Emmanuel Macron à la deuxième place voire à la troisième, et l’éliminer du second tour. Dans cette hypothèse Taubira ferait perdre Macron comme elle a fait perdre Jospin en 2002. Pécresse, celle qu’on appelle le bébé Chirac devrait alors faire l’affaire du système. Mais être face à Zemmour ne serait pas une promenade de santé comme ce fut toujours le cas face à Le Pen père ou Le Pen fille.

La présidence française de l’UE qui démarre, va-t-elle aider Emmanuel Macron à remporter l’élection ou le pousser à la faute parce qu’il en fera trop ? Le drapeau européen sous l’Arc-de-Triomphe pour une simple présidence tournante ou son « envie d’emmerder » certains français selon son bon plaisir devait plutôt lui faire craindre la seconde hypothèse. L’action de médiateur dans la crise ukrainienne vient de lui rapporter des points, mais son refus de participer aux débats du premier tour, nous rappelle l’homme qui avait fêté sa victoire électorale dès le soir du premier tour. Parfois le pire adversaire d’un homme n’est autre que lui-même.


[1] Au sens où nous l’entendons c’est-à-dire, ni le libéralisme manchestérien appelé ultralibéralisme, ni le libéralisme américain dont les tenants s’appellent liberals, mais libéralisme au sens ancien réhabilité par Hayek.

[2] Lettre encyclique Lumen Fidei (« La lumière de la foi »).

[3] Au sens où nous entendons ce mot, c’est-à-dire celui de l’école autrichienne représenté par Von Mises ou Hayek

[4] Les élus d'En Marche ont en effet contraint le groupe centriste au parlement européen à abandonner son nom historique, Alliance des démocrates et des libéraux pour l'Europe, fondé en 1953 avec la création du Groupe des libéraux et apparentés. L’ADLE est donc remplacé par le très marketing « Renew Europe » garanti sans aucune référence libérale.

[5] Frédéric Rouvillois, Liquidation, Emmanuel Macron ou le saint-simonisme. Les éditions du Cerf, 304 p.

[6] Voir Friedrich Von Hayek, Droit, législation et liberté, PUF (2007) 948 p

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