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L'influence diffuse du lourd héritage de l'échec de Mai 68 sur la société française
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Bonnes feuilles

L'influence diffuse du lourd héritage de l'échec de Mai 68 sur la société française

Brice Couturier publie "1969, année fatidique" aux éditions de l'Observatoire. L'année 1968 s'est achevée sur une série de fiascos monumentaux. 1969 est le point d'orgue d'une décennie de ruptures radicales. Brice Couturier passe en revue les principaux événements politiques et culturels de cette année décisive. Extrait 2/2.

Brice Couturier

Brice Couturier

Brice Couturier est journaliste. Il a été rédacteur en chef du Monde des débats et collabore au Point. Il est l'une des voix de France Culture, où il présente chaque jour "Le tour du monde des idées". Il est notamment l'auteur du très remarqué Macron, un président philosophe (Éditions de l'Observatoire, 2017).

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Les néogauchistes – une sous‑intelligentsia bruyante qui s’est imposée au culot dans l’Université et dans les médias conservant quelque ambition intellectuelle – ont progressivement imposé à l’histoire intellectuelle contemporaine une chronologie idéologiquement simpliste : selon cette doxa en vigueur, les promesses mirobolantes des années 1960 auraient été ruinées par les calamiteuses années 1980. À une décennie pleine de contestations, toutes légitimes, et de promesses émancipatrices étourdissantes, aurait succédé, hélas, le fameux « néolibéralisme autoritaire » des Thatcher et Reagan. Pour le malheur des peuples, Hayek aurait remplacé Marcuse au Panthéon des pensées d’inspiration dominantes. Et depuis cette époque maudite, nous serions plongés dans l’enfer du « néolibéralisme » – en France, par la faute de Mitterrand, qui, en décrétant la fameuse « pause dans les réformes » de 1983, aurait enterré les espoirs de rupture avec le capitalisme, confiés à l’Union de la gauche. 

Ils ne veulent pas savoir que les recettes keynésiennes, mises en œuvre depuis une quarantaine d’années, avaient atteint leur niveau d’obsolescence. Une gestion de l’économie par l’État, censée assurer la croissance et le plein‑emploi par la dépense publique et un niveau élevé de redistribution, allait accoucher, au cours de la décennie 1970, de la « stagflation » : croissance anémique, chômage en hausse continuelle, revenus grignotés par l’inflation ; et ce, malgré des dépenses publiques nécessitant une fiscalité toujours plus confiscatoire, qui asséchait les investissements. C’est cela qui a provoqué le tournant libéral de la fin des années 1970 – entamé, d’ailleurs, aux États‑Unis, lors du mandat du président démocrate Jimmy Carter, par une première salve de dérégulations. Et non pas, comme le prétendent aujourd’hui leurs héritiers, la défaite politique des gauchistes. Quant à celle‑ci, elle était consommée depuis longtemps. C’est pourquoi la « relance par la consommation », tentée en France en 1981‑1983, intervenait à contretemps. Son seul résultat notable fut de dégrader dangereusement notre balance commerciale, en provoquant trois dévaluations successives de notre monnaie : octobre 1981, juin 1982, mars 1983… Et Mitterrand fit bien d’y renoncer. 

Mais nos néogauchistes, orphelins de leur impossible révolution, s’accrochent désespérément à l’illusion que l’esprit de révolte des sixties demeure disponible pour de nouvelles aventures insurrectionnelles. Même si, en panne de modèle, ils sont incapables de préciser le type de révolution qu’ils désirent si éperdument. C’est dans cet esprit que nous ont été survendus les mouvements Occupy ou Nuit debout. Durant toute l’année 2018, un certain nombre d’institutions publiques ont multi‑ plié les colloques appelant à ressusciter l’esprit de Mai 68. Toutes sortes de fonctionnaires culturels et de médias publics ont scruté anxieusement le moindre mouvement social, dans l’attente d’une réédition du fameux mois de mai. Le 50e anniversaire, salué par des numéros de revues et des émissions spéciales, allait‑il inspirer nos indignés ? 

L’aveuglement volontaire d’une partie de l’extrême gauche, l’année suivante, devant les dérives poujadistes et fascisantes de certains Gilets jaunes n’a, du reste, pas d’autre explication. Depuis un demi‑siècle, tout un milieu, ultraminoritaire dans les urnes, mais quasi hégémonique dans les médias qui donnent le ton, ne s’est jamais lassé d’espérer la fameuse révolution. Et tant pis s’il faut, pour la provoquer, passer sur le terrain, avec certains militants d’extrême droite, une véritable alliance tactique. Une de ces alliances dont on ne cesse de dénoncer la tentation électorale chez les autres – la droite républicaine qui, jusqu’à nouvel ordre, n’y a pas succombé. En Mai 68, absolument personne, dans les groupuscules gauchistes, n’aurait imaginé une manifestation commune « contre le pouvoir gaulliste » avec les « fachos » d’Occident ! Aux côtés des Gilets jaunes, et unis par le même refus du résultat des élections, on a vu black blocs  d’ultragauche et identitaires d’ultradroite lancer des pavés de concert. 

La presse de droite, malintentionnée, prêta même à Emmanuel Macron l’intention aberrante de marquer le coup par des cérémonies mémorielles. Comme s’il s’agissait de célébrer on ne sait quelle victoire militaire analogue au 11 novembre 1918 ou au 8 mai 1945… Ils imaginaient quoi ? L’inauguration solennelle, par le président de la République, suivant Daniel Cohn‑Bendit, Alain Geismar et Alain Krivine en costumes d’époque, d’une barricade, reconstituée rue Gay‑Lussac ? S’il sortit une vérité de toutes ces commémorations, c’est bien que les deux moments historiques n’avaient absolument rien de commun… La société française et le monde ont tant changé en un demi‑siècle ! Mais, comme le relevait déjà Tocqueville, « nous mêlons encore d’une si étrange manière, dans nos opinions et dans nos goûts, des débris de tous les âges »… Si la strate géologique des années 1960 s’avère l’une des plus résistantes, c’est parce que c’est la dernière à avoir porté une promesse révolutionnaire. 

Notre problème, aujourd’hui, c’est qu’un certain nombre d’idées de la fin des sixties, devenues folles, batifolent parmi nous ; longtemps, elles n’ont inspiré qu’une extrême gauche arbitre des élégances intellectuelles et universitaires. Mais progressivement, elles sont sorties des campus, contaminant les dirigeants des partis de gauche, ce qui n’a pas peu contribué à l’affaiblissement électoral de ces derniers. Pour cette gauche‑là, les sixties, comme la Révolution pour Clemenceau, forment « un bloc dont on ne peut rien distraire » : c’est la « décennie des révoltes ». Faudrait‑il admettre que ce continuum va de Martin Luther King à Andreas Baader, en passant par Daniel Cohn‑Bendit, sans solution de continuité ? La réalité, c’est que les années 1960, qui avaient commencé sous d’assez bons auspices, se sont – je crois l’avoir montré – achevées par une sortie de route générale : une embardée et un dévoiement. De ce point de vue, l’année 1968 elle‑même peut être tout autant considérée comme le point d’orgue de ces fameuses années 1960 que comme un point de bascule vers une autre dimension. Celle de révoltes d’autant plus enragées qu’elles se savaient vaines. L’année 1969 apparaît, dans cette perspective, comme le lieu même d’un accident de parcours. Le moment où nous nous sommes collectivement engagés dans une mauvaise voie. Or, nous y sommes encore. Nicolas Sarkozy avait tort : ce n’est pas Mai 68, le problème. C’est son échec et ce qui l’a suivi. 

À partir de 1969, en effet, ce n’était plus du jeu. La défaite politique de juin 1968 avait laissé dans les cœurs une rancœur qui se muait en rage. Comme l’a écrit Raymond Aron, « le penchant à la révolution est en proportion directe de la difficulté de modifier l’état de choses existant ». Plus cet échec du mouvement devenait patent, plus il éclatait en révoltes partielles, et plus allaient se radicalisant un certain nombre de ses acteurs ; tandis que beaucoup d’autres, épuisés, le désertaient, se repliant sur la sphère privée. Modifiant leur style de vie, prétendant échapper aux rôles codifiés par l’ordre social en vigueur, ils se racontaient souvent qu’ils prolongeaient l’élan collectif. Ils prétendaient « faire la révolution par le bas ». Ils multipliaient les « microrévolutions », dont la somme devait équivaloir à la Grande, comme un fleuve s’enrichit des eaux de ses affluents. Ce dont nous avons hérité un demi‑ siècle plus tard, c’est bien des sixties « radicales ». Un héritage qui se révèle empoisonné. Et qui continue à empester l’air idéologique que nous respirons.

Extrait du livre de Brice Couturier, "1969, année fatidique", publié aux éditions de L’Observatoire. 

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