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L’enfance sauvage

Dans « Sa majesté des mouches » (1954), William Golding imagine un groupe d’enfants abandonnés à eux-mêmes sur une île déserte, après un accident d’avion. A lire -ou relire- avant la fin du confinement. Âmes sensibles s’abstenir.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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D’après Rousseau »L’homme nait bon, c’est la société qui le corrompt. »Assertion que contredit William Golding (Prix Nobel de littérature 1983), très pessimiste sur la nature humaine, en particulier dans son premier roman : « Lord of the Flies » : « Sa Majesté des Mouches »(Gallimard/Folio), best seller -mondial dès sa parution en 1954. Pour Golding en effet, l’homme naît mauvais et sa vraie nature efface vite le vernis trompeur de toute civilisation. Le pessimisme radical de Golding (1911-1983) se conçoit mieux lorsqu’on songe aux deux guerres mondiales et à la Shoah que vécurent ceux de sa génération.

Comme tous les lecteurs de « Sa Majesté des Mouches », je me souviens du choc ressenti lors de ma découverte du texte. « L’air bruissait d’échos et de cris d’oiseaux (…), sur sa gauche, Ralph voyait les palmiers, la plage et l’eau s’étendre à l’infini ; partout, toujours sensible, régnait la chaleur ».L’art du romancier consiste à peindre d’abord la beauté du site, comme pour mieux nous « endormir «  -et il y parvient très bien. Puis, Golding va nous révéler peu à peu que les chants d’oiseaux et tout ce bel azur vont devenir le théâtre sanglant de forfaits d’autant plus inimaginables qu’ils sont perpétrés par des enfants. «  Piggy, étendu à plat ventre, regardait l’eau brillante au dessous de lui. « On ne trouve pas beaucoup d’aide dans la vie » (…)   les autres n’étaient jamais exactement tels qu’on se les figurait».William Golding parvient à faire monter la pression en douceur, nous révélant par petites touches que « le pire est toujours le plus sûr », même lorsque les protagonistes, devenus des tueurs, ont entre six et quinze ans. De cette angoisse habilement distillée par l’auteur, nous passons ensuite aux faits : l’indifférence à la souffrance d’autrui manifestée par certains, puis leur cruauté envers le règne animal. Et pour finir l’avènement de la barbarie contaminant le groupe, au départ solidaire, d’enfants de la bonne société britannique . Sous nos yeux, ces gamins parfaitement éduqués se métamorphosent en bourreaux qui éprouvent du plaisir à faire souffrir et massacrer. L’absence de lois, l’oubli de la morale jadis imposée par les adultes entrainent ces enfants à nier toute civilisation, toute éducation, tout passé, pour qu’advienne, à la stupeur du lecteur, mais en toute logique romanesque, cette bande effrayante de barbares en culottes courtes. Des garçons sans mémoire, sans espoir, sans avenir. Les bons élèves d’hier n’ont plus de visage- donc d’identité -sous les fards qu’ils se sont fabriqués, afin d’avoir l’air de ce qu’ils sont : des guerriers de la préhistoire, une humanité régressant à toute allure pour glisser vers l’enfer qu’elle s’est approprié. Les enfants vus par William Golding ressentent du plaisir à faire couler le sang. Celui des animaux, d’abord, puis le sang humain, car en chacun de ces ensauvagés, la barbarie exige son dû. Le jeu devient une tragédie à la mesure des protagonistes : Ralph, le « chef », Jack, qui veut lui succéder, Peggy, le souffre –douleur de la bande (il est gras, myope et asthmatique : on lui brisera donc ses lunettes et, à force de moqueries, ce qui lui reste de confiance en lui). L’auteur insiste sur la cruauté du groupe à l’égard du faible que l’on torture avec d’autant plus de plaisir que Peggy, bouc-émissaire, accepte tout. Le quatrième personnage du roman, Simon, découvrira (pour son malheur) sur les hauteurs de l’île le cadavre d’un aviateur prisonnier de son parachute .« On peut rester ici jusqu’à ce qu’on meure ?  Sur ces mots, la chaleur leur parut s’alourdir, peser sur eux comme une menace et la splendeur aveuglante du lagon prit un air hostile. »Dans une langue superbe, que sert une bonne traduction, l’auteur construit ce suspense mortifère au cœur d’un roman dont le sujet est une méditation sur la politique au sens premier du terme : «  ce qui est relatif à l’organisation et à l’exercice du pouvoir dans une société organisée «(cf. Robert) . Comment obtenir le pouvoir, et le garder en période de crise ? Comment protéger la démocratie quand cette crise commande à ceux qui ne respectent pas les lois, d’attaquer ? «  Jack brandit son javelot et cria à pleine voix : Écoutez, vous autres. Mes chasseurs et moi on s’est installés sur une roche plate au bord de la plage. On fait des parties de chasse, des festins, et on s’amuse. Vous pouvez venir !».

L’intrigue profite de sa belle simplicité. Les survivants se scindent en deux bandes rivales, les sages respectant « le règlement » instauré par Ralph (l’enfant juste et sage) ; les « chasseurs » dirigés par Jack ne croyant qu’à la supériorité des armes. Au passage, William Golding nous offre une confrontation vivifiante avec sa manière de renverser les clichés. Golding détruit les stéréotypes liés à l’enfance, son côté forcément et toujours adorable, dès les premières pages. Nous avions « l’enfant idéal » vu par l’écrivain- historien Jules Michelet  (1798-1874): « L’enfant est celui qui permet de relier le passé et l’avenir(…)Le héros futur :un sauveur ». Avec William Golding, nous pratiquons une véritable destruction de comédie : le « vert » paradis enfantin devient dans « Sa Majesté des Mouches » un enfer pavé de bonnes, mais aussi de très mauvaises intentions. «  Ces sauvages peinturlurés ne s’arrêteraient pas là. Et puis, il y avait ce lien indéfinissable entre Jack et lui ; à cause de cela, Jack ne le laisserait jamais tranquille, jamais », songe Ralph. William Golding bouscule tous les clichés concernant les enfants, dont il nous montre qu’ils sont d’abord des miniatures d’adultes. Et surtout, la réplique de leurs parents, si bien que certains sont bons, d’autres exécrables. Entre le poids de l'hérédité et le rôle de l’éducation, l’auteur ne tranche pas ; tout ce qu’il voit et nous fait voir, c’est que l’enfant peut être aimable-ou détestable, voire monstrueux. Comme le sont ses parents. L’enfant est une miniature de ceux-ci, dit William Golding.  Nous aurions aimé connaître les parents de Ralph, car le personnage central « Sa Majesté des Mouches » est intelligent et généreux :«  Malgré sa fatigue, la peur inspirée par la tribu l’empêchait de dormir. N’aurait-il pu pénétrer dans le fort et dire : « Pouce ! » et s’endormir (…) ? Le jour aurait pu répondre oui, mais les ténèbres et les épouvantes de la mort répondaient non ». Les rescapés sont tous, à part Ralph, Peggy, et Simon- l’artiste de la bande- le contraire de ce que serait une flopée de petits saints. C’est rafraichissant. Personne n’exigerait cette sainteté de quiconque, mais la représentation de l’enfance est telle en nos sociétés, que l’enfant est devenu cet ange tel que le définit Jules Michelet.

Les barbares, de plus en plus avides de sang, massacrent une truie en train d’allaiter ses petits, puis la décapitent. Le tête du cochon, criblée de mouches, est ficelée sur une pique autour de laquelle dansent et chantent les enfants vénérant leur idole : le « dieu des Mouches », CAD ce grouin couvert d’insectes de la truie massacrée : « Sa Majesté des Mouches » en personne. Dans la Bible, Belzebuth, the « Lord of the Fliess» a « établi son pouvoir sur tous les crimes qu’enfante l’idolâtrie, et préside aux ténèbres infernales ».Le titre qu’avait choisi Golding est supérieur à sa traduction française(« Sa Majesté des Mouches ») car il évoque le totem fabriqué par les gamins idolâtres et en même temps, -« Lord » signifiant « Dieu », la dimension spirituelle de ce roman métaphorique. « Le roman est la mise en intrigue de la fable démocratique », dit Nelly Wolf, essayiste dans la revue « A contrario ». Adapté au cinéma en 1963 par Peter Brook, « Lord of the Fliess » est classé par Time-Magazine parmi les cent meilleurs livres de langue anglaise depuis 1923.

Sa Majesté des Mouches par William Golding/Folio/4,37 euros

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