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Le journaliste Jean-Marc Sylvestre.
©JEAN-PIERRE CLATOT / AFP

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Jean-Marc Sylvestre : « on est prostatiquement seul »

Il fallait beaucoup de courage à cette figure du journalisme, expert de l’économie politique et auteur de nombreux ouvrages, pour briser le dernier tabou subsistant en 2021 : le cancer de la prostate. Tenant le journal de cet enfer intime, Jean-Marc Sylvestre témoigne. Salvateur.

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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«Même quand j'étais heureux en ménage, ce qui fut souvent le cas, je continuais à rechercher le très grand amour, celui qui, selon Spinoza, constitue un "accroissement de nous-même" dit le personnage de Franz-Olivier Giesbert dans « Un très grand amour » ( Gallimard/Folio/), roman dans lequel FOG osait dès 2015 s’attaquer au tabou du cancer de la prostate. Le rejoint aujourd’hui et avec le même courage Jean-Marc Sylvestre. «  Dès que le cancer de la prostate est diagnostiqué, on se retrouve privé de liberté. Interdit de plaire et de goûter au plaisir. »

J’ai voyagé jadis en Amérique latine avec Jean-Marc Sylvestre. Nous étions en reportage. Lors d’une escale, mon bagage disparut. La délicatesse et l’humour de Jean-Marc Sylvestre me permirent de relativiser. Jouant une ritournelle à la guitare par 45 degrés à l’ombre dans Mexico- City, le gentleman -rieur me révéla que je pouvais gagner en légèreté ce que j’avais perdu en confort. Grâce à Jean-Marc Sylvestre, je retrouvai le sourire, puis mon balluchon.

Depuis lors, ce grand journaliste n’a pas changé d’un iota. C’est avec ce même aplomb moqueur qu’il parvint à vaincre un dénuement autrement plus grave que la perte d’un bagage  : celui qu’il vient de subir via le «  crabe de la prostate », ce cancer qui fut et demeure tabou dans la France de 2021. Jean-Marc Sylvestre a choisi de briser le silence, de casser les convenances et d’en faire son ( scandaleux) sujet dans « Tout n’est pas foutu » (Albin-Michel) « Le cancer de la prostate est le premier cancer de l’homme en France. 50 000 nouveaux cas par an. »Son narrateur – lui donc, l’auteur du livre que nous lisons, augmenté de cet « autre » invisible que nous sommes tous en secret- rédige le journal de bord d’une tragédie qui va -peut-être- lui coûter la vie ; ou, à tout le moins sa masculinité . Le cancer de la prostate c’est souvent l’ autre nom de la mort. « Jamais plus exister comme avant. Vivre avec le stress de ne pouvoir parler à personne de ce mal qui vous ronge. Parce que la honte vous submerge. Oui, la honte ! Par l’humiliation aussi de s’être fait violer, puis voler une partie de son identité et de sa force. Avec des heures de silence et de solitude que l’on essaie de briser par des excès d’euphorie ou des overdoses de travail mais qui ne trompent personne et surtout pas soi-même ».Et plus encore, car l’essayiste nous dit comment et pourquoi la perspective de ne plus avoir droit au plaisir a tendance à le dissuader de se battre.Et toutes les femmes auxquelles on a enlevé un sein en martelant :« Ne soyez pas idiote, qu’est-ce qu’un sein par rapport à la mort, vous préférez votre sex appeal à la guérison ? » comprendront l’idiotie des mots – parfois- proférés dans le secret des consultations de cancérologie. Cochin est l’hôpital emblématique des ablations de la prostate, ce lieu du secret dans lequel les hommes bien informés, les sachants, nos dirigeants se font opérer en secret. « People » de la politique et des affaires ou simples mortels doivent choisir vite, sous peine de métastases et de cancer des os le traitement qui risque de les sauver, en détruisant leur sexualité… « À 50 ans, messieurs les censeurs, vous verrez, on a encore envie de baiser. Et à 60 aussi et même à 70, messieurs les professeurs de morale, les cul-serrés, les frustrés, les pervers... À moins de décréter l’âge à partir duquel, on n’aurait plus le droit d’avoir envie de faire l’amour ? », s’emporte Jean-Marc Sylvestre. Qu’est ce que l’existence , en effet, pour celui qui apprend qu’il n’aura plus jamais de plaisir ? Même -et surtout pas- avec la femme qu’il aime(voir l’extrait de « Tout n’est pas foutu » ci-dessous, à propos de Romain Gary). Menacé à la fois dans sa survie et sa virilité, Jean-Marc Sylvestre perd d’abord tout espoir. Le cancer de la prostate n’est pas dépisté systématiquement: seuls les hommes qui ont un CESP+++ donc un minimum de savoir et de moyens surveillent leur taux de PSA, note-t-il, désabusé . Puis, remontant la pente, osant nommer l’innommable, il comprend mieux tout ; lui,les autres, les femmes, les hommes, les choses de la vie. Il sait le prix de l’instant qui passe comme l’éclair, diamant offert par l’homme guéri de sa prostate ( ou de ce qu’il en reste) à celle qu’il chérit. Un homme capable de donner et de recevoir du plaisir, et tout le reste. Témoignage bouleversant qui vise juste et va à l’essentiel : ce pacte fondant notre humanité. Car ainsi sommes- nous faits, d’esprit et de chair, et la chair n’est pas bonne ou mauvaise, elle EST notre corps et le corps n’est ni beau ni laid, ni propre ni sale, il EST nous sur cette terre. Qu’est donc ce malheur qui nous accable lorsque notre intégrité physique disparaît, notre santé vacille, quand notre vie, soudain, est menacée ? En quoi l’homme au fort caractère est-il tout à coup réduit à l’état d’enfant apeuré, secrètement détruit en son être- au- monde, démoli? Que devient le couple en cette tempête existentielle qu’ ‘est l’impuissance ? Et encore : qu’est ce que la virilité ? La sexualité masculine ? Le plaisir ? En 2021, ces interrogations restent d’actualité. Le cancer de la prostate attaquant l’appareil génital masculin, personne n’en parle.  Secret défense. Dommage, car en parler pourrait réduire la mortalité de ce cancer, celui qui tue le plus. « Je me suis aperçu que ce crabe- tabou vous colle dans la honte comme le cancer du sein chez beaucoup de femme qui le vivent mal. Sauf que les femmes sont plus courageuses, sur ce terrain-là, car leur parole s’est libérée depuis une vingtaine d’années. Mais pour la prostate, on en est encore au Moyen Âge ! On est « prostatiquement » seul», note Jean-Marc Sylvestre. Après l’infection nosocomiale qui, en 2001, avait déjà failli lui coûter la vie, l’auteur publia « Une petite douleur à l’épaule gauche/ Ramsay/2002 ». Cette fois, pour ne pas rester inerte face au danger et aussi pour être ce lanceur d’alerte qui permet à ses lecteurs de ne pas tomber dans le piège, Jean-Marc Sylvestre réagit en journaliste : il tient le journal de son supplice, seule manière de résister à la Camarde. « Les hommes politiques devraient être les premiers pédagogues en matière de santé. Pour le moment, la plupart sont d’une lâcheté coupable. Ils sont incapables d’en parler, incapables de donner l’exemple, de soutenir, de déculpabiliser. Les maladies de la prostate sont des caricatures de secrets d’État. »

Le très grand mérite de Sylvestre c’est d’avoir affronté le tabou suprême, le dernier tabou, ce « secret défense » qui entoure la sexualité des hommes. Ce faisant, Sylvestre devient ultra-moderne, il ne s’embarrasse pas de périphrases, il dit tout, même ce que la bienséance n’aime pas toujours entendre : il estime trop son lecteur pour lui faire des cachotteries, le petit doigt en l’air, en dégustant une gorgée de thé.

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Jean-Marc Sylvestre sait que le cancer de la prostate est tabou car son otage, forcément un homme, subit à la fois d’une atteinte physiologique et une blessure narcissique  : l’intégrité sexuelle se voit menacée. Le narrateur de Jean-Marc Sylvestre a failli mourir mais a gagné son combat grâce à son humour dévastateur et sa résilience de journaliste-écrivain. Ecrire, ça aide, que dis-je, ça sauve. S’étant découvert malade de la prostate, donc minable parmi les minable, déchet humain en somme, privé de cet organe glorieux qui fait la fierté des hommes -à tort ou à raison-, cet organe en panne qui, hier, affirmait sa virilité, sa capacité à donner et recevoir du plaisir, Jean-Marc Sylvestre savoure, après sa victoire, ce retour sur la terre des hommes. L’ex malade se moque comme d’une guigne des belles-mères choquées. Il dit tout et plus encore : il balance, sachant le prix de sa masculinité et ce que signifie la chance d’être vivant, ce pourquoi il a écrit cet essai.

Pour que d’autres hommes puissent gagner du temps, savoir comment faire, qui consulter, où aller. « Le cancer de la prostate, c’est la deuxième cause de mortalité après les maladies cardio-vasculaires. Il tue les hommes de plus en plus tôt, mais, comble de perversité, avant de les tuer, il leur interdit de jouir de la vie »Dans l’art de la médecine, après le diagnostic- essentiel- et qui doit être posé le plus tôt possible, tout est une question d’aiguillage. Ce livre donc va sauver des vies.

Dans son essai « Des Hommes justes, du patriarcat aux nouvelles masculinités », l’historien Ivan Jablonka s’interroge sur la « justice » de genre : « Nous n'avons jamais une relation simple, transparente, indéniable au sexe biologique »note l’auteur.

Elève studieux de Judith Butler et de son « Troubles dans le genre/1990) l’historien s’interroge sur l’identité masculine. Pour ce progressiste au fait de la culture woke,il y a le racialisme d’une part et les « problématiques du genre » d’autre part. En particulier ces « masculinités de domination » qui règnent en « écrasant les autres masculinités »  ( LGBT) . « Mais dit Ivan Jablonka « leur victoire est une défaite pour le genre tout entier  ». Outre le fait que ce répertoire bien- pensant « des nouvelles masculinités » est souvent ennuyeux à force de ne vouloir oublier personne, il ne cesse de moquer la masculinité dite « triomphante »,celle que vivait innocemment, en ne violant personne, ne forçant personne, ne dominant personne, le narrateur de Jean-Marc Sylvestre. Lisant les deux essais en même temps, il m’a semblé découvrir plus de vérités, de profondeur et de réflexion sur ce qu’est la « virilité » chez Jean-Marc Sylvestre narrant son cancer incorrect que chez l’historien récitant la leçon du politiquement correct  ( exemples : « Le verrou » -ce chef-d’œuvre de Fragonard- installe en peinture la « culture du viol », la tradition de la « galanterie française » peut (euphémisme !)  « être critiquée au nom de l’égalité », les murs de nos villes « suintent la testostérone » ( cf. peu de noms de rues au féminin!), etc. etc. L’idéologie fait que l’ouvrage sera vite démodé. Pas le cri de révolte de Jean-Marc Sylvestre.

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L’essayiste qui n’avait au départ aucune prétention concernant la relation au désir, au plaisir, voire l’art et la manière de poursuivre une vie sexuelle normale lorsqu’on est un homme aujourd’hui en Europe ou ailleurs nous livre pour finir un message d’espoir. « Le mariage de la robotique avec l’intelligence artificielle (IA) permettra de faire sortir le cancer de la prostate de la liste des maladies maudites » Or, recommande Bernard Pivot de l’Académie Goncourt dans son récit « … Mais la vie continue » (Albin -Michel) : « Quels que soient les aléas de la vie il ne faut jamais s’arrêter de faire l’amour. S’arrête-t-on de boire, de manger, de parler, de lire, de marcher, de conduire ? »

« Un jour, le cancer de la prostate ne sera plus tabou. On pourra enfin en parler «  renchérit Jean-Marc Sylvestre. On applaudit.

 

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Un extrait de l'ouvrage :

L’angoisse de l’amour interdit

La descente aux enfers de Romain Gary , d’autant mieux ressentie par Jean-Marc Sylvestre  qu’il vit un drame similaire : « L’angoisse de l’impuissance sexuelle est d’autant plus insupportable que l’homme malade de la prostate vit une relation amoureuse ».

En 1975, Romain Gary va monter une opération absolument incroyable. La même année, il va publier Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, puis il va se déguiser en Émile Ajar pour proposer La vie devant soi. Son éditeur n’est pas au courant. Les deux livres obtiendront un immense succès.

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« Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable »raconte le déclin sexuel de son personnage principal en termes vrais et crus, Romain Gary reprend ses échanges avec le médecin qui sont d’une violence et d’un cynisme sans pareil. Alors que le médecin le soigne de son cancer de la prostate, il tente surtout de l’aider contre la perte de cette virilité qui l’envahit et le détruit. Cette angoisse de l’impuissance sexuelle qui s’empare du personnage est d’autant plus insupportable qu’il vit une relation amoureuse qui devrait le nourrir de l’énergie. Mais rien n’y fait ! Il meurt doucement dans des douleurs psychologiques qui vont devenir insurmontables.

Dans le même temps, Romain Gary s’invente une autre identité avec un autre scénario à cent lieues de ces rivages de l’impuissance, pour rêver à la vie qui l’attend, la construire, la façonner. « La vie devant soi »,c’est un pur fantasme qui se nourrit des souvenirs du plaisir et recrée une réalité qu’il a perdue.

Ces deux chefs-d’œuvre sont en réalité les deux facettes de l’écrivain que la maladie a séparées. Dans le premier livre, les médecins ne sont que des prophètes de la mort, et dans l’autre, ils deviennent des magiciens de la vie. Pour Gary, les deux hommes sont deux êtres totalement différents. L’un voit son corps s’effondrer, l’autre est porté par l’avenir.

Le drame qui sous-tend ces deux histoires est lié à l’impuissance sexuelle que la médecine traditionnelle ne parvient pas à freiner. Cette impuissance sexuelle va finir par entraîner l’éloignement et le départ de « son oiseau miraculeux » qui lui donnait la force de vivre et d’écrire ( Jean Seberg NDLR). (…).

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Alors Romain Gary refuse cette réalité-là, il voudrait avoir la force de séduire à nouveau et d’être aimé, mais il convoque à sa place Émile Ajar parce que son corps à lui ne répond pas. Ajar lui permet de vivre des érections cérébrales. Mais le fantasme ne permet pas de conquérir physiquement, de donner et de posséder. Gary est affreusement malheureux, mais il n’est pas fou.

Cette descente aux enfers durera quelques années pendant lesquelles il essaiera tout ce qu’il est possible pour enrayer la progression du mal.

Trois ans plus tard, lorsque la journaliste Caroline Monney lui posera la question : « Vieillir ? », Gary, hors de lui, lancera : « Vieillir, c’est une catastrophe, mais ça ne m’arrivera pas. Jamais. J’imagine que ça doit être une chose atroce, mais comme moi je suis incapable de vieillir, j’ai fait un pacte avec le mon- sieur de là-haut, vous verrez... »

Il est déjà en train de mourir. Son corps, son esprit ne vieillissent pas, mais son sexe est un vieillard incapable du moindre souffle.Romain Gary est mort le 2 décembre 1980 en se suicidant d’une balle de revolver. Un Smith & Wesson- la classe- lui explosera le crâne comme Ernest Hemingway l’avait fait avec un fusil de chasse. Il a laissé une lettre qu’il a datée « Jour J », où il donne quelques instructions à son fils qu’il charge notamment de gérer ses droits, mais surtout, il s’explique légèrement sur son passé et, là, on commence à comprendre.La maladie oui, l’impuissance sexuelle oui, mais ce qui est terrible c’est de confronter cette impuissance au sentiment amoureux.

Copyright Jean-Marc Sylvestre/Tout n’est pas foutu/Albin-Michel

 

« Tout n’est pas foutu ! », de Jean-Marc Sylvestre, est publié aux éditions Albin-Michel

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