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J’enrage : la faillite récurrente des élites françaises
©FRANCOIS GUILLOT / AFP

Crise

J’enrage : la faillite récurrente des élites françaises

Les nombreux dysfonctionnements de la gestion de la pandémie puisent loin, dans le fonctionnement même de l'appareil d'Etat.

Relire la première partie de l'analyse de Lemi Lazo : J’enrage : 2020 ou la nouvelle débâcle française

Les nombreux dysfonctionnements de la gestion de la pandémie en France imposent de s’interroger sur les raisons systèmes.

On se consolera en se disant « la France en a vu d’autres crises » La France est avec la Chine le pays qui la plus vieille histoire au Monde, et qu’en plus de 2 500 ans elle a connu beaucoup d’heurs et malheurs. De nombreuses catastrophent jalonnent notre parcours national. Sans être exhaustif : Alésia,la bataille de Poitiers de 1356, la défaite d’Azincourt en 1415 parce que, selon Jules MICHELET « …les deux autorités, l’Église et l’État étaient divisées entre elles, et chacune d’elles en soi. », 1525 et la bataille de Pavie avec la capture du Roi François 1er, la révocation de l’édit de Nantes en 1685, « le dernier âge de Louis XIV (un quart de siècle, 1689-1715) » selon l’expression de Jules MCHELET qui se termine par la banqueroute, la folie meurtrière de Napoléon qui se termine par l’occupation du pays (heureusement que, pour avoir une paix durable, METTERNICH a eu l’intelligence d’associer la France représentée par TALLEYRAND au Congrès de Vienne), la guerre de 1870, la bataille de France de juin 40, Dien Ben Phu

Mettons dans la balance que la France a par deux fois, avec Charlemagne et Napoléon, dominé l’Europe. Plus généralement, les belles heures de l’histoire de France ont été écrites lorsqu’elle a cherché à être conquérante. Chaque fois que nous nous sommes retranchés derrière une « ligne MAGINOT » réelle ou virtuelle, nous avons connu une catastrophe. Le génie français est excessif aussi bien dans le bien que dans le mal. La défaite de juin 40 justifie à elle seule un traumatisme national. Mais ce qui est pire c’est d’avoir refusé de poursuivre la guerre et elle en avait les moyens ; le livre collectif « 1940, et si la France avait continué », uchronie réaliste, démontre qu’elle en avait largement les moyens et qu’elle aurait raccourci la durée de la guerre. Mais, il y a eu plus catastrophique. Au lieu de chercher à sauver son honneur, elle s’est donnée à l’envahisseur nazi et a sombré dans la collaboration et toutes ses déviations. La France « beurre, œufs, fromage (BOF) » s’en était remise à un homme providentiel. Heureusement pour l’humanité que le Royaume Uni, sous l’impulsion de CHURCHILL, a résisté seul pendant douze mois.

Comment expliquer cette capacité récurrente à ne pas éviter l’échec. Une des explications tient probablement dans son organisation centralisée. La France est bien la « fille aînée de l’Église catholique ». Comme dans une « chapelle », tout vient du haut. C’est le sommet qui impulse ; son organisation systémique relève du « top down ». Cette centralisation est accentuée par la position géographique centrale de Paris. Rien à voir avec les systèmes luthériens ou calvinistes apôtres du « bottom up ». En découle logiquement et naturellement l’ardent besoin de « l’homme providentiel ». Toute situation imprévue place le chef et lui seul face au défi de l’inédit. Ou il répond présent comme durant la Grande guerre et le pays fait face même s’il est saigné. Ou, en revanche, comme en juin 40, la meilleure armée au Monde se fait balayer en 36 jours. Une des déclinaisons caractéristiques de cette posture a été la réaction de la classe politique pour faire face à la crise issue du 6 février 1934. Tous les caciques de la 3ème République vont le chercher dans son lieu de retraite, Aigues-Vives, pour former un gouvernement d’union nationale.

En avril 1917, nous avions été les premiers, avec le char d’assaut Schneider, à utiliser l’engin blindé et mécanisé alors que les Allemands ne croyaient pas en cette nouvelle arme pour faire basculer une guerre enlisée dans les tranchées. En 1940, nous avions autant sinon plus de chars que les Allemands. Il nous a manqué la stratégie. Nous nous en sommes réfugiés derrière la ligne MAGINOT et remis à une vieille gloire, vainqueur de Verdun et protecteur des hommes. Le témoin n’a pas été transmis au jeune et intrépide colonel qui avait tiré la sonnette d’alarme et a écrit, avec la bataille de Montcornet, une des rares pages à la gloire de l’armée française. Mais la doctrine ne peut être énoncée que par le sommet ! Elle ne peut venir de la base, du peuple, ce qui explique l’antagonisme récurrent entre le pays et ses élites. La crise « des gilets jaunes » en est la dernière manifestation éclatante.

La faillite régulière des élites en France explique le débat public sur leur formation. Au lendemain de la défaite de 1870 et « de la crise allemande de la pensée française », titre symbolique de la thèse de l’historien Claude DIGEON, on crée, à l’initiative d’Émile BOUTMY l’école libre des sciences politiques. La démarche est réutilisée à la Libération avec la création de l’école nationale d’administration (ENA), sur la suggestion de Michel DEBRÉ. Et le sujet de la fermeture de l’ENA resurgit régulièrement, sans expliciter les nouvelles méthodes de recrutement et de formation des élites. Et le sujet de la disparition des grands corps réapparait, sans préciser pourquoi les ministères financiers ne devraient pas avoir de corps de contrôle interne et sans indiquer par quelle institution on devrait remplacer la Cour des comptes, sauf à préconiser purement et simplement sa disparition. Dans ce débat, on confond souvent mode de recrutement et formation. Faisons attention que l’on n’en arrive pas à supprimer le principe du concours pour accéder à l’emploi public et l’appareil d’État soit accaparé par des clans et familles.

Cette crise nous a donnés une nouvelle manifestation de la présentation de notre pays entre « les gens d’en haut » et « les gens d’en bas ». Á propos de l’utilisation de l’hydroxichloroquine, nous avons eu droit à une indécente polémique entre mandarins, alors que dans le même temps tous les personnels hospitaliers se dévouaient pour sauver le maximum de vies.

Le fonctionnement « top down » s’est perpétué au-delà de la mort du Roi, l’ordre de la noblesse d’État étant progressivement remplacé par une élite républicaine formée d’abord à Sciences Po puis à l’ENA. Le système héréditaire a progressivement laissé la place à un système méritocratique qui a conforté la République dans le pays. Malgré l’instabilité gouvernementale, ce système a permis à la France, même amputée de l’Alsace et de la Lorraine, de connaître un développement exceptionnel ; cette « belle Époque » a disparu avec la Grande guerre dans laquelle s’est engouffrée une grande partie de l’élite du pays. Un quart de siècle plus tard, elle va accompagner « les Trente Glorieuses », quel qu’ait été le décor politique, avec les 24 gouvernements des11 ans de la quatrième ou sous la cinquième.

Le système va progressivement évoluer avec l’alternance politique qui a déstabilisé la haute fonction publique. En 40 ans, nous avons connu 5 présidents de la République et 17 premiers ministres. Cela peut ne pas apparaître excessif, mais il faut noter une accélération depuis 2007 et surtout que le changement est plus radical qu’il ne l’était sous la quatrième. S’est ainsi progressivement développé un « spoil system ». Ce contexte a réduit la capacité d’action des administrations centrales, et conduit le haut fonctionnaire à anticiper, au point de travailler le jour pour l’État et le soir dans une écurie présidentielle. Cela a accentué les phénomènes de Cour déjà consubstantiels à un système « top down ».

La réduction de la capacité d’action de l’État s’est accentuée avec le développement de la médiatisation, et des chaines d’information continue. Elle fait peur au point de paralyser pour éviter toute prise de risque susceptible d’entrainer un emballement médiatique. Mais, indispensable, elle peut pousser à trop parler… L’arbitrage est difficile à effectuer. Souvent, on se réfugie derrière l’explication selon laquelle la communication a été mauvaise ; mais cela constitue souvent un bouc émissaire. Une politique de communication ne peut être bonne si la décision est mauvaise, elle ne peut pallier une erreur. En revanche, une bonne décision finira par être reconnue même avec une mauvaise communication, sous réserve que le politique accepte de s’inscrire dans la durée… Á l’image du coq gaulois, la tendance est plutôt à faire des Cocorico, quelle que soit la réalité des faits…

La France est un pays exceptionnellement riche par ses hommes, ses ressources naturelles, la diversité de ses paysages, son histoire… Puisse cette épreuve de la pandémie la conduire le moment venu à faire un examen de conscience pour faire évoluer ses modes de fonctionnement et qu’elle tire le meilleur parti de ses atouts.

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