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"Jeune fille vierge et licorne", détail d'une fresque attribuée à Domenico Zampieri, 1604 – 1605, Palais Farnèse à Rome.
"Jeune fille vierge et licorne", détail d'une fresque attribuée à Domenico Zampieri, 1604 – 1605, Palais Farnèse à Rome.
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Bonheur

Icônes pop : après les zombies qui exorcisent nos angoisses, l’avènement des licornes et leur effet anti-crise

Depuis quelques années, la licorne est à la mode. Symbole de faste et de pureté, cet animal légendaire pourrait être perçu comme un échappatoire à la crise actuelle... Ou, plus prosaïquement, comme un simple animal "mignon".

Google et Yahoo, internet

Bruno Faidutti

Bruno Faidutti, agrégé de « sciences » sociales et docteur en histoire, a consacré sa thèse au débat sur l’existence de la licorne de la fin du Moyen-Âge au XIXème siècle. Il est surtout connu comme auteur de jeux de société. Ses créations les plus connues sont Citadelles et Mascarade, les plus récentes Warehouse 51, Raptor et 3 Singes.

 

Site web : http://faidutti.com

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Atlantico : Depuis quelques années, il semble que la licorne soit à la mode. Que ce soit dans le film de Pixar, Moi moche et méchant, dans la musique « Je veux une licorne » ou encore dans les peluches, cet animal mythique, un engouement sur cette figure pourtant ancienne. Comprenez-vous cet effet de mode ?

Bruno Faidutti : Je le comprends, même s’il y a toujours une part de hasard et de contingence dans les modes. On commençait déjà à voir cet engouement arriver il y a un peu plus de 20 ans lorsque j’ai écrit ma thèse. Je pense qu’il s’explique par des raisons essentiellement esthétiques. C’est mignon une licorne. C’est fantastique sans être monstrueux (dragons, vampires, etc.). Depuis la Renaissance, elle est plus ou moins associée la pureté, la blancheur, la virginité. Cependant l’image des licornes a évolué est devenue un peu enfantine.  Les licornes des représentations contemporaines ont des ailes et des couleurs assez flashy, ce qui n’était pas le cas jusqu’à ces dernières années. La mode des petits poneys qui a précédé celle des licornes, qui est une forme d’évolution, avec du fantastique et un peu de légèreté en plus.

La licorne a une image de pureté et un côté fantastique. Peut-on aller jusqu’à dire que la période actuelle, aux crises multiples, explique que les licornes, et notamment les peluches de licornes,  soient à la mode ?

Sans doute. L’imaginaire est toujours une échappatoire. On avait cependant déjà des ours en peluche qui ne se comportaient pas d’ailleurs comme de vrais ours. C’est vrai que le fait qu’un animal aussi gentil et inoffensif que la licorne, mais quand même armé d’une corne, se soit imposé signifie peut-être un besoin de pureté et de protection - mais je fais un peu de la psychanalyse à trois sous ici.

Néanmoins, si la semaine prochaine vous faites un article pour expliquer la mode des zombies, vous trouverez un spécialiste et verrez que le contraire est tout à fait vrai aussi. On a besoin d’être protégé, certes, mais aussi d’être effrayé.

En voyant ces peluches ou ces musiques gentillettes sur les licornes, n’êtes-vous pas frustré de voir que le mythe originel ait été légèrement dénaturé ?

Pas du tout. D’abord, la licorne n’est pas à proprement parler un mythe, juste un animal qui n’existe pas. Au XVème et XVIème siècles, on le voir à Cluny sur la tapisserie de la Dame à la Licorne, on est déjà un peu dans l’esthétique « gentillette » actuelle, la tendance s’est juste renforcée. Je ne suis pas choqué ou frustré mais juste amusé d’avoir été une sorte de précurseur sur le sujet.

Votre thèse "Images et connaissance de la licorne (Fin du Moyen-Age - XIXe siècle)" date de 1996. Vous disiez qu’il y avait déjà un effet de mode à cette date ?

On en était au début. Mais on voyait arriver cette mode, qui avait une dimension idéologique, avec toutes ces références de pureté et de virginité. Dans les années 1970 et surtout 80, la licorne était reprise à la fois dans les milieux New Age, qui étaient une sorte de mouvement ésotérique post-hippie assez inoffensif, et dans les milieux fascisants d’un ésotérisme d’extrême droite. Et je pense que c’est à partir de ces gens là que la mode des licornes à commencer à se développer dans des milieux un peu plus larges, notamment les amateurs d’heroic fantasy ou de jeux de rôles, avant de glisser petit à petit vers l’enfance.   

Le fait que les licornes symbolisent la pureté explique-t-il que la mode touche les enfants ?

Sans doute. Tout comme la licorne, l’enfance est associée à la pureté et à l’innocence.

On a en tête, l’image de la tapisserie de la Dame à la licorne, comment cette licorne a-t-elle évolué pour devenir finalement dans la majorité des cas une peluche pour enfant ?

Si on remonte au plus loin de l’histoire de la licorne, on va jusqu’à la Grèce ancienne, mais on finit toujours par retomber sur sur l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’homme qui a vu un rhinocéros. En fait, on recopie des images et des descriptions déjà recopiées, puis on rajoute petit à petit au Moyen-Age une légende ici ou là et c’est comme cela que la légende évolue. Dans le bestiaire médiéval, il y avait de nombreux animaux qu’on n’avait jamais vus. On croisait des dragons, des griffons mais aussi des éléphants et des girafes qui pour les gens d’alors n’avaient pas plus - et pas moins - de réalité. À la renaissance, on s’est aperçu que dans toutes ces légendes il y avait du vrai (lion, éléphants, tigres, girafes, etc.) et du faux (dragons, griffons, etc.). La licorne était un animal qui n’était pas fantastique comme le dragon, elle n’était pas bien différente des animaux réels, donc elle était crédible. On découvre aussi des cornes de licorne - en fait des défenses de narval - qui sont bien, pour certains, une preuve de l’existence de la licorne. Il y en a une à Cluny, et Ambroise Paré a écrit un amusant petit livre à ce sujet.

La licorne était-elle le rhinocéros ? On s’est vraiment posé la question à la Renaissance, quand on croyait au « vrai nom » des choses. Dans son récit de voyage, Marco Polo explique qu’il a vu des licornes mais qu’elles ne sont pas ce que ;l’on en dit. Ce sont de gros animaux gris et trapus, à la langue râpeuse, qui pataugent dans la boue. Mais l’enlumineur qui illustre le manuscrit, auquel on demande de dessiner une licorne, dessine l’animal qu’il connait, magnifique, grand, blanc et bondissant avec légèreté. C’est cet animal qui est passé dans notre imaginaire. Mais si l’on tente de retrouver son origine, on ne tombe pas sur des mythes, mais sur un rhinoceros dans le brouillard ou une antilope de profil

Avez-vous retrouvé l’origine littéraire de la licorne ?

Le texte que l’on retrouve tout le temps dans ce type de recherches est un ouvrage de l'époque hellénistique intitulé Physiologos, qui est la source de la plupart des bestiaires du Moyen-Age. C’est dans ce texte que l’on voit apparaître les légendes de la corne de licorne qui permet de purifier l’eau, ou de l’animal qui ne se laisse approcher que par les jeunes vierges. 

Quand on parle de la licorne, on parle de Moyen-Age et donc on parle aussi de religion. La licorne était-elle présente dans la bible ou dans la Chrétienté ?

Non, pas vraiment. Dans les bestiaires médiévaux, la licorne est « symbole du Christ », mais il n’y a pas beaucoup d’animaux qui ne soient pas plus ou moins « symboles du Christ ». La licorne n’a en tout cas jamais été un animal biblique, à part dans quelques mauvaises traductions, et elle n’a jamais eu une importance particulière dans la symbolique chrétienne. Elle n’est pas non plus présente dans les mythes païens.

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