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Excédents commerciaux : comment la zone euro est devenue le vilain petit canard de l’économie mondiale
©PHILIPPE LOPEZ / AFP

Sanctions commerciales

Excédents commerciaux : comment la zone euro est devenue le vilain petit canard de l’économie mondiale

Avec un excédent de compte courant sur le reste du monde proche de 350 milliards d'euros, la zone euro s'affirme de plus en plus comme le partenaire non coopératif de l'économie mondiale, ouvrant la voie à des sanctions commerciales qui pourraient voir le jour dès cette année 2019.

Nicolas Goetzmann

Nicolas Goetzmann

 

Nicolas Goetzmann est journaliste économique senior chez Atlantico.

Il est l'auteur chez Atlantico Editions de l'ouvrage :

 

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Atlantico : Selon les données fournies par Eurostat, l'excédent de compte courant de la zone euro, entre octobre 2017 et octobre 2018, a été de 345 milliards d'euros, soit 3% du PIB de l'ensemble. Comment analyser ce chiffre qui est à la fois perçu comme un signe de la puissance exportatrice européenne mais également comme une source de déséquilibre ? 

Nicolas Goetzmann : Il n'est malheureusement pas suffisant de s'arrêter sur le seul chiffre de la balance commerciale, comme-ci celui-ci suffisait à montrer que l'Europe est "performante" parce qu'elle parvient à exporter plus qu'elle n'importe. Ce chiffre est trop rapidement analysé comme la preuve que la production européenne est supérieure à ce qui est produit à l'étranger. Une source de fierté en quelque sorte, ce qui empêcherait de se poser quelques questions sur sa véritable origine. Parce qu'en regardant le monde, on peut tout de même s'apercevoir que l'Europe n'est pas seule en capacité de produire de bons produits. Cette approche par la "qualité" ne permet pas de comprendre pourquoi les Etats-Unis affichent un fort déficit commercial alors que leurs produits, notamment technologiques, s'arrachent dans le monde entier. En réalité, ce n'est pas la qualité qui est la première force à l'origine de cet excédent de compte courant européen.

Le phénomène est mécanique, l'Europe évolue depuis près de 10 ans avec une croissance faible, alors que des pays comme les Etats-Unis connaissent une croissance bien plus dynamique. Il est donc parfaitement logique que les États Unis, en consommant plus, importent plus en provenance de l'étranger que les européens ne le font en provenance des Etats-Unis. Nous surfons sur la croissance américaine, et c'est un phénomène économique qui est appelé " le cavalier solitaire", qui permet de désigner un acteur qui ne joue pas le jeu du commerce mondial. Parce que sa croissance est inférieure à son potentiel, c'est une action délibérée de limiter sa croissance pour engranger des excédents. Et c'est pour cette raison que Donald Trump brandit son agenda protectionniste.

Le constat fait outre-Atlantique est que tout est fait chez eux en faveur de la croissance, mais que cette croissance profite largement à l'Europe, et que cela n'est tout simplement pas "juste". Parce que l'Europe ne fait pas la même chose de son côté, comme elle pourrait et devrait le faire dans une forme de compétition coordonnée. La faute européenne est d'imaginer que son succès dépend plus de son excédent de compte courant que de sa croissance. Mais si tout le monde faisait cela, nous aurions une situation d'impossibilité commerciale. Pour que le commerce mondial fonctionne, chacun doit participer à la croissance en fonction de ses possibilités, et ne doit pas délibérément se restreindre pour permettre de former des excédents sur ceux qui font le plus d'efforts.

Comment expliquer le manque de conscience de cette situation par les dirigeants européens ? 

Il y a sans doute l'effet d'une culture mercantiliste, c'est que l'on voit beaucoup avec des analyses qui ciblent la "compétitivité" comme l'alpha et l'oméga de toute politique, comme si la formation d'un excédent commercial sur le reste du monde était un signe de supériorité économique. Mais il s'agit simplement d'une erreur. Parce que rien n'est plus simple que de former un excédent commercial. Il suffit de mettre un gros coup de frein sur les salaires. Si cette technique de répression salariale est utilisée, la consommation faiblit, alors que la production continue d'augmenter, et les gens n'ont tout simplement plus les moyens d'acheter la totalité de ce qu'ils produisent, à l'échelle d'un pays. Mécaniquement, ce surplus de production est absorbé par l'étranger parce que la croissance y est plus forte. Et en fait, c'est ce qu'a fait l'Allemagne dans les années 2000, et c'est ce qui est demandé aux pays européens depuis la crise de 2008. On voit le résultat, des populations épuisées et à bout de nerf, des partenaires économiques lassés par nos comportements commerciaux égoïstes, et un excédent commercial brandit comme une breloque de compensation.

De nombreux dirigeants européens pensent que cette critique est infondée et que la réalité de cet excédent découle des performances des automobiles allemandes. Mais encore une fois, cela n'est pas suffisant. Parce que ce qui manque à cette réflexion, c'est simplement la suite du raisonnement. Si les salariés allemands étaient payés à la hauteur de ce qu'ils produisent, il y aurait une hausse de la consommation en Allemagne, et donc plus d'importations, et une réduction de l'excédent.

On peut s'offusquer tous les jours des comportements commerciaux étrangers, du Japon avec Renault, des Etats-Unis avec Airbus, ou demain de l'administration Trump qui risque de sanctionner le secteur automobile européen dès janvier 2019. Mais il faut admettre cette réalité, l'Europe joue aujourd'hui le rôle du méchant de l'économie mondiale avec cet excédent record de 350 milliards. Et au sein de l'Europe, c'est évidemment l'Allemagne, qui a fait de cette stratégie une sorte de projet européen, qui est visée en premier. L'Europe a remplacé la Chine dans le rôle du partenaire non coopératif au cours de ces dernières années. Il est donc urgent de prendre cette réalité en compte et de corriger ces déséquilibres. Parce que le revers de la médaille du cavalier solitaire, c'est d'être très vulnérable à la croissance étrangère. Si nos partenaires ne veulent plus jouer les bonnes poires en important nos produits sans contrepartie, nous serons particulièrement vulnérables. Et c'est bien pourquoi la décision du département du commerce américain sera décisive, les européens étant incapables d'absorber en interne la production allemande.

Les européens auraient-ils à souffrir d'un rééquilibrage de cette situation ? 

Un rééquilibrage de l'excédent de compte courant européen passe par une plus forte croissance de la consommation et de l'investissement en Europe. Ce résultat peut être obtenu en copiant ce qui est fait ailleurs, un plus grand soutien à la demande par la voie de la politique monétaire, mais également budgétaire. Sur ce dernier point, il faut rappeler que le déficit budgétaire de la zone euro prise dans sa totalité est de 0%, ce qui montre que nous avons les capacités d'aller plus loin. Comme cela est également le cas avec une politique monétaire européenne particulièrement frileuse. Paradoxalement, une amélioration de notre participation à la croissance mondiale, et donc tendant à une désescalade de le tentation protectionniste, consiste en une amélioration des conditions de vie des européens, avec une hausse du pouvoir d'achat. C'est cela qu'il ne faut pas oublier, l'agacement des Etats-Unis à l'égard de l'Europe, tout comme le mouvement des Gilets jaunes, ont une seule et même cause. La trop faible croissance. 

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