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"Éviter que le populisme ou le nationalisme ne l'emportent" : mais comment François Hollande pourrait-il atteindre son objectif sans comprendre ce qui les alimente effectivement ?

Alors qu'il ne lui reste plus que quelques mois à l’Élysée, le Président François Hollande a annoncé mettre ses dernières énergies dans la lutte contre le nationalisme et le populisme. Mais si on regarde son bilan économique, international, sécuritaire ou sociétal, on peut se demander s'il n'a pas lui aussi une part de responsabilité dans le succès actuel du parti nationaliste.

Eddy  Fougier

Eddy Fougier

Eddy Fougier est politologue, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris). Spécialiste des mouvements de contestation de la mondialisation, il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur ces thèmes : Dictionnaire analytique de l’altermondialisme (Ellipses, 2006), L’Altermondialisme (Le Cavalier bleu, 2008).

Plus récemment, il a publié Thèmes essentiels d’actualité en QCM (2000 QCM) aux éditions Ellipses (2012) ou encore Parlons mondialisation (La Documentation française, 2012)

Eddy Fougier est chargé d’enseignement dans plusieurs écoles, notamment Audencia Nantes – Ecole de management, l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, l’Institut européen des hautes études internationales (IEHEI, Nice) et l’Institut supérieur de formation au journalisme (ISFJ, Paris).

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Virginie Martin

Virginie Martin est une professeure-chercheure à Kedge Business School et politologue française. Elle est présidente du Think Tank Different, laboratoire politique créé en 2012, et est l'auteur de Ce monde qui nous échappe : pour un universalisme des différences paru en 2015 aux éditions de l'Aube.

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Gilles-William Goldnadel

Gilles-William Goldnadel est un avocat pénaliste aux prises de position contestataires, président fondateur d'Avocats sans frontières. Il fut le défenseur des accusés dans les affaires Sentier I et Sentier II, ainsi que dans l'Angolagate. Il est l'auteur de Réflexions sur la question blanche et de Le vieil homme m'indigne ! : Les postures et impostures de Stéphane Hessel, parus chez Jean-Claude Gawsewitch. Gilles-William Goldnadel est également secrétaire national de l'UMP aux médias et à la désinformation.

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Atlantico : Alors qu'il ne lui reste plus que quelques mois à l’Élysée, le Président François Hollande a annoncé mettre ses dernières énergies dans la lutte contre le nationalisme et le populisme. Cette démarche est-elle pertinente ?

Gilles-William Goldnadel : Quand François Hollande affirme cela, il agit à mon avis fort dangereusement. Loin de calmer ceux qu'il voit excédés par leurs conditions de vie et le modèle politique actuel, il semble ignorer les enjeux de son action. Car venir ainsi tenter de les guider vers une autre direction - qui serait plus morale - ne risque au fond que de provoquer leur fureur. Je crois qu'il agite un chiffon rouge sous leurs yeux. Et pour filer la métaphore, a fortiori, quand le toréador est maladroit, gauche, et d'une certain manière extrêmement impopulaire, il se risque fatalement à une certaine déconvenue dans ce genre d'arène. L'intervention de François Hollande risque donc d'être une médecine très contre-productive. 

J'imagine cependant que François Hollande, pensant que Marine Le Pen va malgré tout échouer, cherche à être considéré comme ayant apporté sa pierre à l'édifice pieux qui sera construit pour revendiquer cette victoire. Il aura dès lors transmis le flambeau à "quelqu'un de démocrate", et sortira un peu grandi de cette épreuve. Et ferait oublier le reste du mandat. Je pense que c'est ainsi qu'il voit les choses, mais je considère sincèrement que c'est un peu pathétique. 

Pour le reste, bien entendu, il ne voit pas à quel point il est aux yeux des Français au cœur des reproches et volontés de changement. Et ce pour ne pas avoir su juguler l'immigration, avec son cortège d'insécurité. Et ni le terrorisme. Et ni la crise économique. On a donc là les meilleurs ingrédients pour exaspérer le peuple. Et donc pour susciter ce qu'on décrit aujourd'hui comme le populisme. Ce dont on peut être absolument certain en ces temps d'incertitudes, c'est que le peuple n'est pas extrêmement content de François Hollande. Et je ne suis pas sûr que François Hollande soit à même de les convaincre de quoi que ce soit aujourd'hui. 

En 2012, le candidat socialiste déclarait que son ennemi était la Finance. Le quinquennat de François Hollande n'a-t-il pas particulièrement déçu voire exaspéré certains de ses électeurs qui avaient alors applaudi son discours au Bourget ? Le Front National, particulièrement grâce à la ligne portée par Florian Philippot en son sein, ne recueille-t-il pas les bénéfices de ces frustrations ?

Virginie Martin : Ce qui est marquant, c'est surtout qu'après avoir dit ça (et très rapidement) François Hollande, aidé déjà par Emmanuel Macron, a tout fait pour atténuer cette envolée lyrique du discours du Bourget. Tout de suite, après le discours, comme le raconte très bien certains livres publiés sur le sujet, il a pensé à rassurer les investisseurs, les banquiers d'affaires etc. On leur a fait comprendre que c'était un discours « de candidat ». Là-dessus, sa gauche de gouvernement a décidé qu'il fallait qu'elle soit vraiment "de gouvernement", qu'elle soit vraiment "compatible avec l'exercice du pouvoir". Et peu à peu elle en a donc oublié qu'elle avait été élue comme parti des "oubliés" et de ceux qui applaudissaient au Bourget. Et cette gauche s'est soumise à une logique qu'on a appelée d'abord socialiste, puis sociale-démocrate, et pour finir avec sociale-libérale ; et qu'on appellera sans doute libérale tout court bientôt. La gauche a connu une véritable droitisation économique, une véritable libéralisation, et les lois El-Khomri ou Macron n'y sont pas pour rien. Le fait que des personnalités comme Montebourg ou Hamon en soient arrivé à démissionner, ainsi que Taubira... On voit bien qu'un vide a été laissé, et que cet espace qui concerne les plus modestes, ceux qui considèrent que cette spéculation financière internationale est insupportable, ceux qui constatent que tous les jours, la pression des très grosses entreprises est très difficile recherche une solution aujourd'hui. Béante est donc cette porte que notamment Marine Le Pen, mais aussi Jean-Luc Mélenchon tentent d'ouvrir aujourd'hui. Ils n'ont qu'à dire qu'au contraire du Parti Socialiste de François Hollande, ils ne veulent pas abandonner la question économique. 

Car quand on regarde les intentions de vote aujourd'hui, et ce sans confondre les programmes, il faut bien voir que chez Hamon, Mélenchon ou Le Pen, on tente de séduire cet électorat abandonné et désabusé par le quinquennat, et principalement de gauche. Or on sait que cette stratégie de séduction des modestes, des ouvriers, des sans-emploi, des grands précaires fonctionne au Front National depuis des années. On le voit dans le Nord du pays, dans des communes comme Hénin-Beaumont. Et là, la gauche de gouvernement laisse complètement libre une nouvelle partie du champ qu'elle a jadis occupé. Elle parle de privatisation, de travail du dimanche, d'accords de branche et oublient cet espace qui sourit au Front National depuis vingt ans.  

C'est aussi pour ça que les discours tranchés de Mélenchon et Le Pen séduisent. Et c'est aussi pour cela que les questions économiques traitées par Benoît Hamon peuvent aussi séduire aujourd'hui.

Le candidat qui continue la politique de François Hollande, en toute logique, aura beaucoup de mal à pénétrer ces classes populaires. Macron n'est donc pas audible chez les ouvriers. Ni chez les petits employés ou les sans-diplômes. On voit bien que toutes ces catégories-là de gens ne sont pas séduites par cette ligne hollandiste qui s'avance inéxorablement vers le centre-droit. Il y a un espace béant que veulent prendre Hamon et Mélenchon, qui sont les plus légitimes sur ces terres, et dans lequel le Front National, avec le logiciel de Florian Philippot s'engouffre depuis longtemps. Le FN est le premier parti ouvrier de France, il ne faut pas l'oublier. Mais aujourd'hui la gauche, avec Hamon et Mélenchon compte bien changer la donne et récupérer cet électorat. 

Comment François Hollande a-t-il géré la question de l'insécurité culturelle, c'est-à-dire la crainte qui anime les Français voir leurs conditions de vie se dégrader ? Ce sentiment grandissant d'insécurité n'est-il pas aujourd'hui un des grands motifs du succès de Marine Le Pen ?

Eddy Fougier : Si on fait un peu d'histoire, le tournant de la rigueur en 83-84 avait déjà entamé fortement le lien entre le parti socialiste et les classes populaires. C'est d'ailleurs à cette époque qu'émerge le Front National aux municipales (à Dreux) puis aux européennes. La gauche dès lors n'arrive plus à retrouver sa place auprès des catégories populaires, mais pas seulement. Aujourd'hui, elle n'a plus sa place même dans le cœur des enseignants, qui est pourtant son électorat traditionnel. C'est ce que montre une étude récente du Cévipof pour le Figaro. D'un certain point de vue, il y avait donc un espoir autour de François Hollande, qui avait beaucoup été soutenu par les ouvriers et les catégories populaires au sens large en 2012. Et cet espoir a été déçu. Il y a eu Floranges et d'autres symboles de cette déception, et jamais il n'a su reconnecter la gauche gouvernementale avec les classes populaires, que ce soient les ouvriers ou les banlieues. J'avais participé à la soirée électorale sur Beur FM, et on sentait alors de façon très palpable l'espoir qu'il avait soulevé notamment auprès des jeunes des cités. Même si ces derniers ne votent de facto pas pour le Front National, il y a eu une déception. Plus généralement, ces classes populaires regardent majoritairement vers le parti nationaliste. Et on sait aujourd'hui en regardant les statistiques électorales des précédentes élections que même lors de l'époque du Parti Communiste, il n'y avait pas un vote ouvrier aussi massif pour un parti. 

Pour ce qui est de cette notion (controversée) d'insécurité culturelle développée par Laurent Bouvet, il faut bien voir que le quinquennat de François Hollande n'a pas été un facteur de répit. Et ce plus parce qu'il a subi que par ce qu'il a fait. Par exemple en ce qui concerne la crise des migrants, qui n'a pas impacté au sens strict la France comme cela a été le cas en Allemagne, en Suède ou en Autriche. En terme de perception, cela a eu cependant un rôle très net. On l'a vu quand se sont manifestées les inquiétudes au moment où la Jungle de Calais était évacuée et que des migrants ont été "réinstallés" sur tout le territoire. Je viens d'une région où un petit village qui devait accueillir quelques migrants (une dizaine) voulait organiser un referendum et interdire leur venue ! En la matière, il y a eu au moins en terme de perception l'idée nette qu'on ne maîtrisait plus grand chose. Que l'Allemagne était à la baguette et prenait les décisions en matière de politique migratoire et plus nécessairement la France. 

L'autre aspect qui n'a pas été maîtrisé, ce sont évidemment les attentats. Et que ce soit l'immigration ou le terrorisme, on voit en ligne de mire la question des populations de culture et de religion musulmane. Sur ce point, on a l'impression que le quinquennat de François Hollande a été impuissant à maîtriser ces différentes questions – quand bien même il a réussi à empêcher certains attentats et que l'islamophobie n'est pas montée en flèche comme certains l'espéraient. Mais demeure le sentiment qu'une certaine ouverture des frontières propre à notre situation de pays faible dans l'Europe a eu un rôle.

Ce phénomène général ne concerne d'ailleurs pas que la France. Il y a une critique du multiculturalisme un peu partout dans le monde. Ce fait est de moins en moins accepté dans d'autres pays aujourd'hui, et il est inutile de les énumérer. En France, ce phénomène s'est clairement accentué. Et les 10 points entre les 17% de Marine Le Pen en 2012 et les potentiels 27% en 2013 montrent l'impact voire la responsabilité de François Hollande. Une partie de la population se sent victime de la mondialisation, et François Hollande qui avait promis de s'attaquer à ces défis, n'a pas contribué à les rassurer. Voire les a inquiété, par exemple avec ses mesures économiques ou son positionnement en Syrie (certains lui ont reproché d'y aller alors qu'on en subissait les conséquences terroristes sur le territoire). Hollande n'a pas rassuré en terme d'insécurité non-conventionnelle dite "culturelle". Certaines décisions ont même aggravé ce bilan.

Quel a été l'effet des principales loi portées par François Hollande lors de son quinquennat ? Que dire des mouvements sociaux qu'elles ont provoqué ?

Gilles-William Goldnadel : Il est certain que la fracture s'est agrandie. Le populisme de gauche a été excédé par la loi El-Khomri. Le populisme de droite a été excédé par toutes les lois sociétales, que ce soit la justice ou le mariage homosexuel. Le peuple n'a pas été satisfait par l'exercice du publique de cette gauche morale. Cette gauche morale excède le peuple de droite comme de gauche, évidemment. 

Et sans esprit de polémique, je ne crois pas que le discours de François Hollande, sur ces bases, soit à même de convaincre un électeur pondéré qui hésiterait. "Le Président a raison : j'allais par colère apporter ma voix à Monsieur Mélenchon ou Madame Le Pen. Mais là oui ! Il a raison ! Écoutons la voix de la sagesse et de la raison !" : je crois que cela n'arrivera. Il n'a pas de crédit pour encore exercer la moindre influence, et ce y compris dans le cadre purement moral. Il n'a pas la possibilité d'éveiller le moindre sur-moi d'un électeur tenté par un vote de colère. 

Il est en fait le plus mal placé pour faire cela, mais peu nombreux sont ceux qui aujourd'hui peuvent agir contre Marine Le Pen. La presse est contestée, les artistes, les hommes politiques n'ont plus vraiment cette capacité à effrayer les Français. Leur parole est plus à même d'encourager que de dissuader.

Eddy Fougier : Ce qui est évident, c'est qu'il a cassé la gauche de gouvernement. L'électorat de François Hollande en 2012 est partagé entre Hamon et Macron aujourd'hui. Et lors de son mandat, une partie de son électorat ne l'a pas suivi sur de nombreuses lois : déchéance de nationalité, loi Macron, Loi Travail entre autres. Cette division est terrible, comme l'a montré la blague de Mélenchon lors du débat de TF1. Cela n'a pas forcément directement favorisé le Front National, certes, mais cela a contribué à l'affaiblissement de l'alternative de gauche face au Front National. Pour ce qui est du mariage gay, c'est plus complexe, mais ce qui est certain, c'est que cela n'a pas jeté les classes populaires dans ses bras, et que le sentiment plus global d'un échec de l'alternance pousse à choisir le Front National comme voie de sortie.

 

Quelle image ont les Français de la place de la France dans le monde aujourd'hui ? Le sentiment de décadence porté par le Front National n'est-il pas plus partagé qu'auparavant ? 

Eddy Fougier : Les enquêtes d'opinion montrent bien qu'il y a une perception d'un déclin de la place de la France dans le monde lors de ce quinquennat. Et ce évidemment au profit du Front National. Ce qui fait les affaires du parti nationaliste est aussi l'avis de plus en plus visible d'une fin du modèle de direction de l'Union européenne fondé sur le couple franco-allemand. L'hégémonie allemande en Europe est nettement perçue, et elle est liée à la réussite économique de l'Allemagne du point de vue économique depuis la mise en place des réformes Schröder mais surtout à l'affaiblissement de la position française. Les chocs fiscaux ne nous ont pas permis de rattraper l'Allemagne, et cela s'est traduit par un affaiblissement de la France sur la scène européenne. Et comme l'Europe est en déclin sur la scène mondiale, cela s'est donc traduit par un déclin mondial de la place de la France. Il y a aujourd'hui cette idée que la France compte moins et que le quinquennat de François Hollande n'a pas remis en cause cette situation. Cela contribue à alimenter l'atmosphère délétère de cette campagne électorale (pitoyable comme on l'entend dans la rue). Cette campagne est aussi la conclusion magistrale de son quinquennat. Les candidats des Républicains et du Parti Socialiste ont été choisi lors des primaires pour s'opposer à François Hollande, même s'il ne s'est pas représenté. Et ces dommages collatéraux du hollandisme semblent faciliter quelque peu les affaires des extrêmes. 

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