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Le président américain Joe Biden a autorisé le 25 février 2021 plusieurs frappes en Syrie.
Le président américain Joe Biden a autorisé le 25 février 2021 plusieurs frappes en Syrie.
©MANDEL NGAN / AFP

Rumeurs de guerre, discours de paix

État des lieux de la situation géopolitique au moyen orient : l’ombre des faucons américains

Quelle est, en ce début d’année 2021, la réalité des relations diplomatiques aussi complexes que volatiles au Moyen-Orient ?

Jean-Pierre Marongiu

Jean-Pierre Marongiu

Jean-Pierre Marongiu est écrivain, conférencier, ingénieur, expert en Management et Directeur général et fondateur du thinktank GRES : Groupe de Réflexions sur les Enjeux Sociétaux.Perpetuel voyageur professionnel, il a parcouru la planète avant de devenir entrepreneur au Qatar où il a été injustement emprisonné près de 6 ans, sans procès. Il a publié plusieurs romans et témoignages dont : Le Châtiment des Elites, Qaptif, InQarcéré, Même à terre, restez debout ! Aujourd'hui conférencier et analyste societal, il met son expérience géopolitique au service d'une approche libérale-souverainiste de la démocratie.

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"Ensemble, nous sommes en bien meilleure posture pour contrer les menaces posées par la Russie, l'Iran et la Corée du Nord et pour défendre la démocratie et les droits humains." Antony Blinken, secrétaire d’État,lors de son audition devant le Sénat.

"L'Amérique est de retour, la diplomatie est de retour", a martelé Joe Biden. "Nous allons rebâtir nos alliances", a-t-il insisté.

Ayant affirmé cela, Joseph Biden vient d’autoriser le 25 février 2021 en Syrie plusieurs frappes afin de répondre à une série d’attaques contre ses intérêts en Irak ces dernières semaines. Bilan : 17 morts inaugurant le retour de la diplomatie américaine dans la région.

Quels sont les enjeux géopolitiques ?

Récemment, des changements majeurs dans les relations entre les multiples protagonistes de l’équilibre géopolitique du Moyen-Orient sont intervenus. Que doit-on en retenir ? Normalisation ou préparatifs de guerre imminente ?

Les Émirats arabes unis (EAU), Bahreïn, le Soudan et le Maroc ont établi des relations diplomatiques avec Israël. D’autres membres de la ligue arabe ont également engagé un processus de normalisation avec Jérusalem.

La décision de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Bahreïn et de l’Égypte de mettre fin à l’embargo imposé au Qatar depuis 2017 s’inscrit dans le processus de rétablissement de la diplomatie régionale. Il est clair que l’évolution politique aux USA ainsi qu’en Israël constitue l’évènement déclencheur de ces réconciliations régionales. Que celles-ci soient dictées par les intérêts régionaux ou par la nécessité de constituer un front uni face à des rumeurs de guerre avec l’Iran, tous les efforts de paix sont à saluer. À moins qu’il ne s’agisse de grandes manœuvres américaines d'une nouvelle politique de guerre.

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Un tsunami de normalisation

En septembre 2020, Benjamin Netanyahu, le ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis Abdullah Bin Zayed al-Nahyan et le président américain Donald Trump ont ratifié un accord de paix, normalisant les relations diplomatiques entre Israël et les EUA. Dans le même temps, Netanyahu, Donald Trump et le ministre bahreïni des Affaires étrangères de l’État de Barhain signaient un accord similaire.

Accord débouchant sur la ratification plus générale de la « Déclaration des Accords d’Abraham». Ces accords ont été immédiatement suivis de négociations portant sur des questions bilatérales. Les liaisons aériennes rétablies, ce fut une affluence soutenue d’hommes d’affaires et d’universitaires qui s’établit entre Israël et Dubaï pas même affectée par les restrictions sanitaires du Covid 19.

La normalisation avec les deux États du Golfe est le point culminant de l’amélioration des relations politiques, économiques et sécuritaires initiée cette dernière décennie. Ces accords ont pour fondement les intérêts communs face à l’influence grandissante de l’Iran, de la Turquie et des Frères Musulmans dans la région, influence consécutive à la volonté américaine trumpienne de se désengager militairement.

Une des conséquences positives de la normalisation avec les Émirats arabes unis se traduit par la suspension des plans d’annexion de la vallée du Jourdain et des colonies de Cisjordanie, promis par Netanyahu lors des élections israéliennes de 2020. Le processus de normalisation est à mettre au crédit de l’administration Trump personnellement supervisée par le conseiller présidentiel Jared Kushner.

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Le Soudan. Ces développements diplomatiques spectaculaires ont été suivis par l’annonce faite le 23 octobre par le président Trump que le Soudan normaliserait également ses relations avec Israël. Même s’il existe toujours une source de discorde au sein du gouvernement de transition et la population, le Soudan a officiellement signé les Accords d’Abraham.

Le Maroc pour sa part a rendu publique la nouvelle d’un accord de normalisation avec Israël le 10 décembre : l’accord officiel a été signé lors d’un voyage à Rabat par Jared Kushner et le conseiller à la sécurité nationale de Netanyahu Meir ben Shabbat le 22 décembre. Le Maroc, entretenant des relations économiques sécuritaires et diplomatiques avec Israël depuis des décennies cette officialisation ne revêt qu’une importance symbolique.

La Turquie réagit de façon paradoxale d’une part en critiquant la normalisation des relations entre les pays arabes notamment avec l’Arabie Saoudites et l’Égypte et d’autre part fait état de son propre désir de rapprochement avec Israël.

Les préoccupations d’Erdogan semblent être en grande partie dues à l’incertitude quant aux mesures que prendra l’administration Biden à son égard. La volonté d’Ankara pour l’heure est d’utiliser une hypothétique détente diplomatique avec Israël pour améliorer préventivement sa position politique vis-à-vis de Washington. Les craintes d’être exclu de la manne gazière de la Méditerranée orientale à l’aulne de l’éventualité de la concrétisation rapide du Forum gazier de la Méditerranée orientale, ainsi que les récentes tensions avec l’Iran, vont certainement influer sur la position du despote turc.

Israël, pour sa part, continue de considérer la Turquie comme un défi stratégique en Méditerranée orientale et à Gaza, Erdogan continuant de soutenir le Hamas. Netanyahu a fait mine jusqu’à présent d’ignorer le timide changement d’attitude turc, et prend grand soin de préserver sa coopération stratégique avec la Grèce, Chypre, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite.

Détente au Conseil de Coopération du Golfe

Parallèlement au rapprochement avec Israël, l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis et l’Égypte ont décidé de normaliser leurs relations avec le Qatar et de mettre fin à l’embargo de trois ans et demi. Le rapprochement a été annoncé lors du sommet du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) le 6 janvier ; L’Arabie saoudite avait déjà annoncé son intention d’ouvrir sa seule frontière terrestre avec le Qatar quelques jours auparavant. La présence de Kushner au sommet d’Al-Ula a grandement contribué à la détente. Toutefois,

Le Koweït et Oman quitravaillaient depuis un certain temps à réparer la fracture au sein du CCG ont vu leur position se renforcer alors que celle des Émirats arabes unis semble s’être affaiblie

L’élément majeur de la reconstitution de la « fraternité bédouine », outre qu’il s’agit d’un évènement traditionnellement prévisible pour les spécialistes de la région, est le constat saoudien que l’embargo n’a pas atteint ses objectifs. L’économie du Qatar même affaiblie ne s’est pas écroulée et a eu pour conséquence négative un renforcement des liens entre le Qatar et les Frères Musulmans. Pour autant les liens du Qatar avec l’Iran et la Turquie se sont légèrement distendus. Le Qatar retrouvant avec la normalisation des relations avec l’Arabie Saoudite un espace aérien plus conforme à son développement économique. Effet contraire pour l’Iran, déjà affaibli par la crise sanitaire du Covid1ç et par une contestation populaire de plus en plus audible, perd la rente annuelle de 100 millions de dollars versés par le Qatar pour l’usage de l’espace aérien iranien constituait aux mollahs. La Turquie également ne peut plus compter sur le cheval de Troie géopolitique que constitue le Qatar au Moyen-Orient.

Un des autres aspects de la décision saoudienne de surseoir au blocus est l’impact sur sa propre économie que faisait peser l’insécurité militaire sur les investisseurs pouvant assurer sa diversification. En outre aux USA, le blocus du Qatar qui abrite la plus grande base militaire américaine au Moyen-Orient, tout comme la guerre au Yémen, déplaisait aussi bien aux démocrates qu’aux républicains.

Riyad et Abou Dhabi, bien que réticents en raison de nombreuses tensions sous-jacentes avec le Qatar, semblent contraints de prendre le train de la normalisation en marche. Même si officieusement ils se réservent la possibilité de réévaluer les lignes de conflit politiques potentielles avant que la nouvelle administration américaine ne prenne pleinement position. La renormalisation dans le Golfe pourrait également, à moyen et à long terme, encourager une formalisation des relations du Qatar avec Israël lesquels coopèrent déjà sur les questions liées à Gaza.

L’accélération d’une marche forcée diplomatique.

La cascade d’accords bilatéraux de normalisation conclus entre les Émirats arabes unis et Bahreïn avant la prise en fonction de Joseph Biden est le résultat d’intérêts communs importants. Les accords actuellement incomplets avec le Soudan et le Maroc étaient, dans une bien plus grande mesure un engagement entre ces pays et l’administration Trump. Donald Trump avait fait de la résolution de la problématique du Moyen-Orient l’axe principal de sa politique étrangère, les nouvelles relations des pays arabes avec Israël doivent être comprises comme une demande et un intérêt américain auquel Donald Trump apportait sa caution.

Le Soudan négociait avec l’administration Trump le retrait tant attendu de la liste des États parrains du terrorisme. Le Maroc outre un accord portant sur l’armement, a mis dans la balance diplomatique la reconnaissance de la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental, toujours non reconnue par les États-Unis et la majeure partie de la communauté internationale.

La proximité idéologique de Netanyahu avec l’équipe de paix de Kushner a même suscité des pourparlers pour abandonner partiellement la politique régionale d’Israël à Washington.

Dans cette partie de poker géopolitique, Trump et Netanyahu se sont mutuellement montré leurs cartes. Outre les intérêts diplomatiques d’augmenter leur coopération dans la région, il était question d’engranger un succès de politique étrangère dans une perspective électorale mutuelle. Il n’est pas certain que ces efforts se poursuivront sur le même terrain d’entente avec l’administration Biden. Tant il est évident que les accords Abrahams ont été menés au pas de charge afin de présenter à Biden une série de faits accomplis.

Dans la dernière ligne droite de la passation de pouvoir et jusqu’à la dernière minute Donald Trump a tenté d’accélérer le processus de résolution du conflit arabo-israélien utilisant les intérêts convergents des interlocuteurs arabes quitte à traiter les questions litigieuses hors négociation. Tous les acteurs du Moyen-Orient ont bien compris, et encouragé, le désir de dernière minute de l’équipe Trump d’assurer un héritage historique en politique étrangère.

La Jordanie et l’Égypte, alliés arabes de longue date des États-Unis et d’Israël, ont probablement fait les frais de la recherche concertée par Washington et Jérusalem d’une modification drastique de la direction diplomatique. Ils n’ont pas été véritablement consultés et peu de considération a été faite pour les conséquences sur leurs positions régionales et nationales. De fait, le vent de normalisation est mal perçu par les opinions publiques jordanienne et égyptienne contrairement aux États du Golfe.

En Israël, désormais en première ligne de ce processus, Netanyahu et ses alliés politiques laissent entendre que d’autres États arabes ou musulmans sont sur le point de normaliser les relations avec Israël dans un avenir immédiat. Oman, le Qatar et l’Indonésie, ainsi que des candidats plus farfelus comme Djibouti, le Niger, les Comores et même le Pakistan, sont fréquemment mentionnés. Il est clair que cette position sert sa stratégie électorale et détourne l’attention de ses tribulations juridiques et de sa gestion de la crise covid-19. Le facteur temps qui a cruellement fait défaut à Donald Trump peut probablement jouer pour lui. L'élection présidentielle israélienne de 2021 devrait avoir lieu en juin 2021.

Netanyahu connaît mieux que personne les enjeux d’un tel succès diplomatique. Pour parvenir à un accord global, il a créé une cellule resserrée d’action diplomatique gérée le chef du Mossad Yossi Cohen, l’ambassadeur aux États-Unis Ron Dermer (conseiller à long terme de Netanyahu) et le conseiller à la sécurité nationale Meir ben Shabbat. En tenant à l’écart des négociations les ministres concernés, les partis et ses alliés politiques, Benjamin Netanyahu sortira de l’épreuve comme l’homme providentiel ou comme le grand perdant à l’image de Donald Trump.

  • L’accord, tenu secret jusqu’à sa ratification, concernant la livraison massive d’armes américaines aux Émirats arabes unis a suscité de vives critiques au sein de l’opinion publique israélienne.

  • L’opacité décisionnelle de l’accord avec le Maroc a conclu par l’intermédiaire de la Maison Blanche sans concertation avec la Knesset, mobilise déjà les médias d’opposition.

La question est de savoir si toute cette précipitation diplomatique pour résoudre le conflit majeur de ce siècle, accouchera d’une période de paix pour les acteurs du Moyen-Orient ou bien, refusant d’accorder à son prédécesseur un satisfecit en politique étrangère, la nouvelle administration Biden tentera de saborder le processus. Un premier élément de réponse vient de s’abattre en Syrie.

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