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Et si on profitait du vrai/faux Ubergate pour réfléchir sereinement à l’impact économique et social de l’économie de la désintermediation
©Josh EDELSON/AFP

Gig economy

Et si on profitait du vrai/faux Ubergate pour réfléchir sereinement à l’impact économique et social de l’économie de la désintermediation

Arrivé en décembre 2011 en France à Paris, le service de VTC Uber est devenu aujourd’hui bien plus qu’une start-up de transport de personnes, mais un véritable symbole de l’économie de la désintermédiation.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico : Alors que sortent les révélations du Ubergate, ne faudrait-il pas en profiter pour s’interroger sur l’utilité économique et sociale de l’entreprise et de l’économie de la désintermédiation ?

Michel Ruimy : Le numérique bouleverse les modèles économiques traditionnels en introduisant de nouveaux acteurs et en modifiant la chaîne de valeur à travers une désintermédiation des échanges, qui donne au consommateur la possibilité d’accéder directement au produit/service dont il a besoin, sans contrainte de temps, ni d’espace. Bien souvent, ceci s’accompagne d’une ré-intermédiation c’est-à-dire que l’acteur historique disparaît ou voit son activité fortement se réduire au profit d’un nouvel intermédiaire - une plateforme Internet, la plupart du temps -. Ainsi, Uber (transport), Airbnb (logement), Skype (télécommunications), Amazon (commerce de détail), Spotify (musique), Netflix (vidéos) sont devenus des intermédiaires incontournables entre le consommateur et le service/produit qu’il recherche.

Ce phénomène conduit à une tertiarisation de l’économie. Tout est en train de devenir « service » dans les relations avec la clientèle. La chaîne de valeur se déplace de la propriété du produit à son accès par le consommateur (Cf. Netflix, Vélib-métropole…). Dans le secteur industriel, les marges sont de plus en plus réalisées à travers les services vendus avec les produits (maintenance, financement, conseil).

Cette digitalisation et tertiarisation de l’économie transforment les modes de production. L'attention portée aux besoins du client se traduit par une individualisation accrue des produits et une relation plus étroite avec la clientèle. La réduction des délais de livraison, la capacité d’adaptation du fournisseur aux attentes du client pendant le processus de fabrication du produit sont des éléments de compétitivité déterminants, qui conduisent à rapprocher les centres de production de leur marché. En outre, les progrès en robotique relativisent l’importance d’une main d’œuvre bon marché, dont les tâches ont vocation à être automatisées.

Ainsi, au-delà des compétitivités coût et hors-prix, cette quatrième révolution industrielle rebat les cartes des déterminants de la compétitivité en faisant émerger une troisième forme : la compétitivité relationnelle, fondée sur des modes d’interactions spécifiques entre acteurs économiques à l’intérieur et à l’extérieur de la chaîne de valeur (concurrents, fournisseurs, communautés de clients, salariés…). L’écosystème est désormais à considérer comme une des composantes clefs de la performance entrepreneuriale.

Si cette évolution pose des défis immenses aux pays en voie de développement, dont l’attractivité économique repose essentiellement sur un bas niveau des coûts salariaux, elle ouvre de nouvelles perspectives/opportunités économiques aux pays industrialisés comme la France. Tous les secteurs d’activité sont potentiellement concernés par les gains de productivité, de créativité et de croissance attendus du numérique. Quatre, plus particulièrement, méritent un investissement massif de la part des pouvoirs publics afin de développer un écosystème industriel compétitif au niveau mondial : la mobilité, la santé, l’énergie et l’environnement tout en aidant, en parallèle, les entreprises françaises à développer les nouveaux outils cryptographiques qui constitueront le fer de lance des nouvelles vagues d’ubérisation des sociétés. 

En quoi la libéralisation qu’a entraîné Uber est-elle un faux semblant ? Comment les entreprises du secteur ont-elles réussi à faire passer la substitution d’un monopole par un autre comme un acte de libéralisation ?

L’impact globalement positif d’Uber sur l’économie peut s’expliquer par trois raisons majeurs, souvent mises en avant. Primo, la firme a élargi le marché des taxis en proposant des trajets qui n’auraient pas pu être réalisés sur d’autres modes de transport (désenclavement des territoires), ce qui stimule la consommation des passagers (changement des habitudes de consommation). Secundo, elle a permis à toute une frange de la population, notamment des jeunes sans formation et des habitants de zones à fort taux de chômage, d’avoir une activité (création nette d’emplois). Tertio, l’effet d’éviction sur d’autres dépenses est relativement faible. Ainsi, dans un contexte où le taux de chômage demeure élevé, si ces firmes ont été, de manière générale, perçues comme des fossoyeurs d’acteurs historiques, elles ont été aussi associées à la jeunesse et à l’innovation.

Mais, ceci est une vision partielle. Il convient de reconnaître l’impact du modèle des plateformes sur la précarité du travail. Cette libéralisation a permis à ces firmes de faire miroiter à ces « travailleurs à la demande » d’être des aspirants entrepreneurs et de créer une « gig economy » englobant toutes sortes de modalités de travail atypiques (freelance, consultants, indépendants, intérimaires…). Ces travailleurs sont moins des micro-entrepreneurs que des receveurs de micro-revenus. Bien au contraire, ils font partie des travailleurs les plus précaires. Travaillant souvent 7 jours par semaine, ils essayent d’atteindre un salaire viable par une série de petits boulots. 

Un marché de l’emploi composé de contrats courts et de free-lance comme a pu nous préparer Uber peut-il prospérer sans accompagnement politique des entreprises ? Sans base juridique et de réglementation, les emplois ont-ils une rationalité économique et sociale ?

Créer de l’emploi et améliorer l’offre de transports sont les arguments qu’Uber a constamment mis en avant pour convaincre les autorités françaises d’adapter la réglementation à son offre « disruptive ». Mais, si les plateformes permettent à des publics écartés du marché du travail traditionnel de s’y intégrer, elles placent souvent leurs travailleurs en position de dépendance économique en exerçant sur eux, dans les faits, un pouvoir de direction plus ou moins affirmé, notamment par la fixation unilatérale du tarif de la prestation et des conditions de sa réalisation et, plus largement, par le contrôle des éléments essentiels de la relation de travail. 

Dans ces conditions, un marché du travail composé, pour une part significative de contrats atypiques, ne peut prospérer dans la mesure où la faiblesse des rémunérations, la fragilité de la protection sociale, l’absence de perspectives professionnelles et les risques physiques et psycho-sociaux subis par ces travailleurs produisent des conséquences terribles, dont le constat a permis l’émergence d’un large consensus en faveur de l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail.

La mise en œuvre récente du dialogue social avec les plateformes se heurte à l’isolement de leurs travailleurs et au droit de la concurrence. Le Gouvernement a ébauché, en 2021, le cadre d’un dialogue social entre les plateformes de mobilité et leurs travailleurs en fixant les modalités de désignation de leurs représentants et en créant l’Autorité des relations sociales des plateformes d’emploi (ARPE). Cependant, les travailleurs indépendants étant considérés comme des entreprises, le droit de la concurrence fait obstacle à la mise en œuvre du dialogue social avec les plateformes au nom de l’interdiction des ententes. 

Même si la Commission européenne a amorcé, en 2020, un processus visant à garantir que les règles du droit de la concurrence ne fassent pas obstacle à la conduite d’un dialogue social entre des travailleurs indépendants et leurs clients, il est regrettable que le cadre de dialogue social ainsi prévu soit incomplet. Il pourrait être pertinent qu’une priorité soit donnée à la fixation de thèmes obligatoires, parmi lesquels doit figurer la question de la tarification et des revenus des travailleurs. Il convient aussi de garantir désormais à tous les travailleurs de plateformes, et plus seulement à ceux des plateformes de mobilité, le droit à la déconnexion et d’étendre aux travailleurs de plateformes les garanties dont bénéficient les salariés en matière de sécurité au travail et de charger l’inspection du Travail d’en contrôler le respect par les plateformes.

Emmanuel Macron en ayant fait la promotion d’un néo-libéralisme où la fin justifiait les moyens n’a-t-il pas abouti à favoriser la critique du véritable libéralisme ?

Être « néo-libéral » est une des critiques régulièrement adressées à Emmanuel Macron, par la Gauche, sur les réseaux sociaux notamment. De manière succincte, le néo-libéralisme macronien est un projet de transformation de la société par l’économie, prônant la protection des libertés individuelles, une faible intervention de l’État sur les marchés économiques et la réduction de la pression fiscale, des contraintes d’embauche et de licenciement pour laisser la pleine initiative aux acteurs économiques. Dans cette perspective, un marché du travail efficace permet le plein emploi et limite les inégalités, la pauvreté, la dette… En d’autres termes, dans ce modèle, si l’Etat n’a pas vraiment de projet collectif, il doit corriger les erreurs/excès du marché et doit assurer l’« égalité des chances ». 

Si ce néolibéralisme a une mauvaise image en France, il le doit au fait qu’il est, avant tout, incarné par Ronald Reagan et Margaret Thatcher, avec un Etat et des syndicats réduits à la portion congrue, un affaissement de la classe moyenne, la montée des travailleurs pauvres et des crises financières à répétition… Une variante existe en Allemagne avec l’« ordo-libéralisme » où l’Etat doit se limiter à faire respecter les règles et qui a conduit les dirigeants à être exigeant en matière de respect des critères de finances publiques.  

Élu sur la base d’un programme économique libéral, Emmanuel Macron s’est heurté à des crises sociales inédites qui l’ont amené à mettre en pause ses réformes et avoir massivement recours à l’intervention de l’Etat (« quoi qu’il en coûte », « Plan France 2030 », blocage des prix de l’énergie, planification écologique…). Les aides sociales ne semblent être qu’une parenthèse dans son projet économique, son programme 2022 reprenant en quelque sorte celui de 2017. 

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