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Et si notre histoire ancienne était inscrite dans notre grammaire
©MYCHELE DANIAU / AFP

Richesse du langage

Et si notre histoire ancienne était inscrite dans notre grammaire

Une équipe internationale de chercheurs a retracé des familles de langues apparentées sur plus de 10 000 ans en combinant des données issues de la génétique, de la linguistique et de la musicologie à l'aide de nouvelles méthodes numériques et pour eux la grammaire reflète le mieux la préhistoire commune d'une population que toute autre caractéristique culturelle.

Balthasar Bickel

Balthasar Bickel

Balthasar Bickel, est un linguiste suisse. Bickel est spécialiste de la typologie linguistique et des langues tibéto-birmanes, en particulier des langues du groupe Kiranti. Il est actuellement professeur au Département de sciences comparées des langues de l'Université de Zurich.

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Peter Ranacher

Peter Ranacher

Peter Ranacher est titulaire d'une licence en géographie de l'université de Graz et d'un master en technologies géospatiales de NAWI Graz - un programme de recherche interdisciplinaire de l'université de Graz et de l'université de technologie de Graz.

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Atlantico : Votre étude montre que la structure grammaticale est en corrélation avec l'histoire génétique de la population. Quelle est la force de cette corrélation, comment l'identifiez-vous ?

Peter Ranacher : Nous avons comparé les génomes avec des données numériques sur le langage (règles de grammaire, sons, listes de mots) et la musique. Nous avons effectué ce que l'on appelle une analyse de redondance (RDA). La RDA estime la part de la variation d'un ensemble de données qui peut être expliquée par la variation d'un autre ensemble. Nous avons constaté que plus de 50 % de la variation de la grammaire peut être expliquée par les gènes et vice versa.  Cette relation est statistiquement significative, ce qui constitue une preuve solide contre la possibilité que les résultats soient dus au hasard.

Nous avons identifié trois explications possibles pour expliquer pourquoi nous voyons une relation entre la grammaire et les gènes dans nos données. La première explication suggère que nous avons capté des traces de contact très récentes. Les populations qui sont proches dans l'espace ont des gènes et une grammaire similaires parce que les membres de ces populations interagissent entre eux jusqu'à ce jour. La deuxième explication suggère que nous avons trouvé des traces d'une descendance partagée, à peu près de l'âge des familles linguistiques actuelles : certaines des populations de notre échantillon appartiennent aux mêmes familles linguistiques et nous observons des similitudes qui ont été héritées fidèlement dans ces familles. La troisième explication est la plus passionnante. Elle suggère que nous avons découvert une correspondance temporelle profonde entre la grammaire et les gènes qui remonte à la préhistoire.  

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Nous avons pu montrer, sur des bases strictement statistiques, que l'ascendance partagée et les contacts récents n'expliquent pas cette relation, ce qui suggère que la grammaire reflète l'histoire de la population plus étroitement que toute autre donnée culturelle.


Atlantico :  Concrètement, que peut nous apprendre la grammaire sur l'histoire ancienne et l'évolution des populations ? 

Balthasar Bickel : La grammaire nous permet de voir et de reconstruire l'histoire commune des populations à une profondeur temporelle qui ne peut être atteinte par l'étude des mots, des sons ou de la musique. De plus, la grammaire nous apprend que cette histoire commune n'était pas comme un simple arbre où les populations étaient isolées les unes des autres après s'être séparées génétiquement. Au contraire, les populations ont dû être en contact à plusieurs reprises. C'est pour cette raison que les grammaires se sont assimilées les unes aux autres.

Atlantico : Dans quelle mesure la grammaire est-elle un meilleur outil que l'approche lexicale, génomique ou même musicale ? 

Balthasar Bickel : C'est un meilleur outil seulement quand on veut aller au-delà des familles individuelles de langues apparentées. Mais c'est important car la moitié des familles connues dans le monde ne contiennent qu'un seul membre (le basque est sa propre famille sans autre parenté), et il n'y a aucun moyen de reconstruire l'histoire ancienne à partir de ce seul point de données. Il faut donc étudier des ensembles entiers de familles (qu'elles comptent un seul membre ou un grand nombre de membres). Notre étude confirme des hypothèses plus anciennes selon lesquelles la grammaire permet de suivre les relations anciennes entre les familles, et c'est la première étude qui le montre sur la base de données génétiques concernant les relations anciennes entre les populations.

Atlantico : Quelles sont les limites de vos résultats ?

Peter Ranacher : Dans notre étude, nous nous sommes concentrés sur 11 familles de langues en Asie du Nord-Est. Bien que la région soit culturellement et linguistiquement très diversifiée, il serait intéressant de mener une analyse similaire dans d'autres régions - ou mieux encore au niveau mondial - pour confirmer nos résultats. Nous avons pu faire un petit pas de plus vers la compréhension de l'histoire culturelle de l'humanité, mais d'autres analyses seront nécessaires pour comprendre le réseau complexe de l'évolution culturelle et génétique.

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