Eric Chevillard ou l’empire du sujet<!-- --> | Atlantico.fr
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Eric Chevillard publie "La chambre à brouillard" aux éditions de Minuit.
Eric Chevillard publie "La chambre à brouillard" aux éditions de Minuit.
©DR / Patrice Normand

Atlantico Litterati

« Ayant appris la vie dans les livres, je n’ai pu que constater ensuite combien la réalité était bourrée d’erreurs grossières », confie Eric Chevillard dans « La Chambre à brouillard » (Minuit).Une fiction révélant les mystères de la fabrique artistique, sorte de fable sur la création littéraire.Poétique et bluffant.

Annick Geille

Annick Geille

Annick GEILLE est écrivain, critique littéraire et journaliste. Auteure de onze romans, dont "Un amour de Sagan" -publié jusqu’en Chine- autofiction qui relate  sa vie entre Françoise Sagan et  Bernard Frank, elle publia un essai sur  les métamorphoses des hommes après  le féminisme : « Le Nouvel Homme » (Lattès). Sélectionnée Goncourt et distinguée par le prix du Premier Roman pour « Portrait d’un amour coupable » (Grasset), elle obtint ensuite le "Prix Alfred Née" de l'Académie française pour « Une femme amoureuse » (Grasset/Le Livre de Poche).

Elle fonda et dirigea  vingt années durant divers hebdomadaires et mensuels pour le groupe « Hachette- Filipacchi- Media » - tels le mensuel Playboy-France, l’hebdomadaire Pariscope  et «  F Magazine, »- mensuel féministe racheté au groupe Servan-Schreiber, qu’Annick Geille reformula et dirigea cinq ans, aux côtés  de Robert Doisneau, qui réalisait toutes les photos. Après avoir travaillé trois ans au Figaro- Littéraire aux côtés d’Angelo Rinaldi, de l’Académie Française, elle dirigea "La Sélection des meilleurs livres de la période" pour le « Magazine des Livres », qui devint  Le Salon Littéraire en ligne-, tout en rédigeant chaque mois une critique littéraire pour le mensuel -papier "Service Littéraire".

Annick Geille  remet  depuis quelques années à Atlantico -premier quotidien en ligne de France-une chronique vouée à  la littérature et à ceux qui la font : «  Litterati ».

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« Écrire, c'est entrer dans la solitude où menace la fascination. C'est se livrer au risque de l'absence de temps, où règne le recommencement éternel. C'est passer du Je au Il, de sorte que ce qui m'arrive n'arrive à personne, est anonyme par le fait que cela me concerne, se répète dans un éparpillement éternel » dit Maurice Blanchot (1907-2003) dans « L’espace littéraire ». La mise à nu de ce qu’implique la création littéraire est un thème cher à Eric ChevillardIl en fait  le sujet de « La chambre à brouillard »,sorte de parabole drôle et tragique des effets de l’art sur l’artiste. « Un livre commence, je dois en connaître la fin  », note l’auteur avec cet humour british qui le caractérise, comme s’il voulait nous prier d’excuser sa vision purement littéraire des choses. Reprenant la veine de « L’auteur et moi »- soit   la« mise à l'épreuve de la vie de l'auteur dans le champ de la littérature où il s'est établi au saut du berceau »- Eric Chevillard étudie à la loupe les différentes étapes de sa fabrIque romanesque et nous les communique au fur et à mesure :  le sujet du  livre que nous lisons, c’est cette quête souvent drôle et  parfois désespérée de la création telle que voudrait l’accomplir l’écrivain. Il y parvient, mais à quel prix !Le roman peut se lire tel un polar hors normes. Eric Chevillard fait travailler son narrateur jour et nuit dans un « atelier » souterrain ( cf. une cave :la caverne de Platon ?). A la poursuite de son sujet, il devient  au fil des pages assez bizarre ; il  a des visions, souffre d’hallucinations qu’accentue pour finir sa paranoïa. Le narrateur  est un double de l’auteur et lui ressemble par bien de aspects. Il aime le second degré, son lecteur apprécie cet humour froid, et tout en souriant souvent,  il voit ce narrateur perdre peu à peu tout ce qu’il a ( y compris la raison) à force de traquer son sujet, ce fameux sujet du roman que nous lisons. Cette mise en abîme est forte, et saisissante. Dans le seul but de cerner  le thème du roman, de le tenir prisonnier en quelque sorte, afin de l’utiliser le plus intelligemment  possible, le narrateur ne pense plus qu’à ce sujet, au détriment de ce qui faisait  son équilibre et en oubliant le bonheur « je suis ferré, je l’avoue, piégé par mon sujet. Déjà comme englué dedans. Il me tient. » Pour dompter ce sujet récalcitrant  ( c’est-à-dire pour accomplir l’œuvre en cours) le narrateur de Chevillard doit sacrifier tout  ce qui était sa vie ;ses amis, ses proches, sa maison, sa raison. L’auteur nous met dans le secret . ( Lire à ce propos « Le goût du secret », au Mercure de France, textes réunis par  Aude Cirier ( directrice de la collection  Quarto)Les auteurs qu’elle a choisis dans ce « grand -petit » ouvrage  illustrent tous à leur façonla méditation de Pascal Quignard» : (« Avoir une âme c’est avoir un secret».Et encore ceci, toujours de Quignard : «La pensée, l’amour, sont liés au secret. C’est l’à part-soi et le privé. Le  non- collectif et le non-public. »( extrait de Vie secrète/Folio)- sans doute notre meilleur texte sur le sentiment amoureux depuis l’après-guerre avec, bien sûr, « Fragments d’un discours amoureux » -l’essai-culte de Barthes (Folio).      

Avec  « La Chambre à brouillard »de Chevillard,  il s’agit  encore d’amour, celui qui donne son courage au romancier : l’amour de la littérature. Le narrateur de Chevillard se révèle narquois et parfois désopilant, même quand ses obsessions textuelles  l’enferment  peu à peu dans une paranoïa qui fait basculer le texte dans la tragédie.

Comment alors dire l’art et la manière de travailler un roman ? Que pense l’auteur littéralement  prisonnier de son désir de savoir et de pouvoir PENSER son sujet ?Qu’il soit peintre ou écrivain, l’artiste doit faire table rase de tout ce qui n’est pas cette « chambre à brouillard » c’est- à- dire  la mise en lumière des rayonnements invisibles de certaines particules et  autres électrodes qu’elle seule peut révéler aux humains. La « chambre à brouillard » rend visible l’invisible,  parfaite définition de l’art. Chevillard commence son texte par une esquisse de polar (et le termine à ainsi pour brouiller les pistes, mais cette esquisse de polar n’est pas  LE SUJET) L’auteur lâche donc cette piste et revient à La Chambre à Brouillard en suivant à la trace  son narrateur aux prises avec  le sujet du livre que nous lisons. Sujet que le narrateur tente d’amadouer, mais tout bon sujet  est par définition fuyant, hypocrite, menteur car si le sujet était franc du collier, facile, bon garçon en somme, écrire ( ou peindre) serait facile, quasiment à la portée de tout un chacun. Ce qui est intéressant avec ce nouvel opus de Chevillard c’est précisément le fait pour nous lecteurs de pouvoir accéder en direct-live au MENTAL de l’artiste à la poursuite du Sujet qui, évidemment, se dérobe et lui pose souvent un lapin. Il s’agit aussi pour l’auteur de suivre au jour le jour les climats forcément changeants, mouvants, contradictoires de la psyché du narrateur -double de l’auteur- mise en abîme très réussie, le mental de l’artiste étant hier un mystère, exploré par ces connaisseurs des plaisirs et de la douleur de la création que sont Roland Barthes, justement  et  Maurice Blanchot. « L’univers des récits blanchotiens est une radicale remise en cause du temps, de la temporalité comme “cours des choses”. Les événements sont incertains. Qu’est-ce qui advient ?N’advient pas ? Le temps des récits de Blanchot invite le lecteur à un temps autre, non plus celui de la fiction, des événements rencontrés par le personnage, mais le temps de la narration. Comme si le personnage principal de ses récits était le temps de l’écriture lui-même, non pas un temps perdu, mais un temps en train de s’éprouver. Le récit a pour histoire l’acte de narrer. » Avec La « Chambre à brouillard » de Chevillard ( allitération en « ard »formant une sorte d’ écho  au mot  « art » ).  On est au cœur du processus littéraire,  dans ce « temps  en train de  s‘éprouver ». Le narrateur s’épuise à travailler quand sa femme Nine souhaite partager avec lui l’avènement de ce  livre-en-train- de-s‘écrire au détriment de leur vie de couple «Hélas, Nine, tu vas me voir moins souvent encore pendant quelque temps et je serai alors si préoccupési ombrageux, que tu te demanderas si je suis bien là, avec toi. »(..) « Mon indisponibilité  chronique la blesse » songe ensuite le narrateur aux prises avec l’adorable et maudit sujet qui disparaît quand le romancier croyait le tenir. Au-delà de la narration réaliste de l’artiste -en train- de -penser-l’ œuvre, nous avons par la même occasion le portrait de l’écrivain aux prises avec les difficultés de la création « Si je fais mine à présent de m’éloigner de mon sujet, ce sera feinte, manœuvre d’encerclement. » Le romancier est un homme à mi-parcours, marié et père de famille, obsessionnel et solitaire comme bien des auteurs. Nous notons au passage l’humour froid de Chevillard, qui adore se moquer de lui-même en pleine gestation de l’œuvre en cours pour laquelle il devra tout sacrifier :  sa vie personnelle et ses vieux démons :  par exemple son « âme damnée »,  le sieur  Gorius (« mauvais génie »,  et surtout mauvais , Gorius ne rêve que d’argent et de notoriété fallacieuse ; Il est l’instigateur de mauvais coups : le best-seller mal écrit,  l’argent facile, les caméras des mauvais plateaux, le succès facile, les réseaux, la gloire que pourrait rapporter un mauvais livre car il n’y a pas de règle dans l’édition  : un bon livre peut  ne pas vendre, un  mauvais livre  peut être en tête des meilleures ventes.Le narrateur chassera  Gorius. Et le narrateur se retrouvera seul en sa folie car il faut être un peu fou pour faire de sa vie une « chambre à brouillard ».

Le meilleur du livre sont les pages dévolues à cette folie créatrice, dite à la perfection, et qui finira par la destruction de comédie de l’auteur et de tout ce qui faisait sa vie, y compris ses proches, sacrifiés sur l’autel de la création artistique. Au niveau du style l’auteur évolue  sur le fond et la forme vers une métamorphose à la Kafka, le narrateur devenant une sorte de monstre, bête sauvage souffrant de ses peurs et ratés. On aime moins cette période du livre tout en  applaudissant à tout ce qui la précède. Ce qui construit un ensemble fictionnel faussement foutraque et très accompli. Un  texte exigeant, travaillé à la virgule près. La chambre à brouillard incarne une vraie nouveauté au cœur de notre littérature, et, surtout, un pas de plus d’Éric Chevillard vers son art. Et si « la chambre à brouillard » permet aux chercheurs de visualiser le vivant, et plus encore, l’art projette sa vérité en nos âmes voyantes. L’écriture est une chambre à brouillard : elle permet d’abord à l’auteur, puis à nous, lecteurs, de  percevoir la vérité des êtres et des choses. « La chambre à brouillard » est un roman d’aventure, mais d’aventure intérieure. L’auteur tourne souvent autour du pot (  ou plutôt autour de son sujet) et rêvasse ; mais le sujet est plus fort que l’écrivain, il lui préexiste. « Et je regarde sans tristesse les décombres de ma maison. Je vois clair à présent ! » dit le narrateur d’Eric ChevillardS’il veut que son œuvre soit ce qu’il voulait qu’elle fût, l’artiste doit tout lui sacrifier- ou alors il n’est qu’un touriste. C’est, en substance, ce que nous dit le roman d’Éric Chevillard, son meilleur texte à ce jour.

                                          Annick GEILLE

Repères

« Eric Chevillard est né en 1964 à La Roche-sur-Yon. Il publie aux Éditions de Minuit à partir de la fin des années 1980. De 2011 à 2017, il rédige une chronique hebdomadaire pour Le Monde des livres. Son roman Le Vaillant Petit Tailleur a reçu le prix Wepler en 2004. En 2014, il se voit distingué par le prix Vialatte pour l'ensemble de son oeuvre. Son blog quotidien sur Internet  intitulé « L'Autofictif » fait l'objet d'une publication annuelle aux éditions L'Arbre Vengeur.« En septembre 2007, sans autre intention au départ que de me distraire d’un roman en cours d’écriture exigeant des vertus d’application et de concentration dont je suis médiocrement pourvu, j’ai ouvert un blog, quel vilain mot, j’ai donc ouvert un vilain blog et je lui ai donné un vilain titre, « L’autofictif », un peu étourdiment et plutôt par dérision envers le genre complaisant de l’autofiction qui excite depuis longtemps ma mauvaise ironie »

Extraits

« Je progresse malgré tout dans la connaissance de mon sujet » 

« Cette fois je pense avoir vraiment empoigné mon sujet » 

« Au début Nive n’a pas vu cela d’un très bon œil. Elle aurait  voulu qu’on en discute, que je lui demande son avis » 

« Ce que j’ignore encore à vrai dire, le point qu’il me faut éclaircir, c’est le degré de duplicité ou de malice du sujet. » 

« Le sous-sol ne dispose d’autre ouverture qu’un soupirail à abattant vitré et barreaux d’acier qui donne de surcroît sur notre jardinet, derrière la maison, et que je peux occulter à volonté en y fixant un volet de bois » 

« Je suis ferré je l’avoue, piégé par mon sujet. Déjà comme englué dedans ». 

« Je possède en effet cette générosité assez peu répandue- surtout à mon égard- de savoir reconnaître les qualités des gens ». 

« Si je fais mine à présent de m’éloigner de mon sujet, ce sera feinte, manœuvre d’encerclement »

« Pour ressusciter les espèces éteintes, mieux que l’incertain clonage cellulaire, ne serait-il pas judicieux de s’en remettre à la poésie »   ?   

Copyright Éric Chevillard «  La chambre à brouillard » (Éditions de Minuit) 208 pages, 18 euros / Toutes librairies et La Boutique

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