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"Elle vous comprendra parce que…" : quand l'immigré(e) se heurte au concept de "météquitude"
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Bonnes feuilles

"Elle vous comprendra parce que…" : quand l'immigré(e) se heurte au concept de "météquitude"

"Il y a vingt ans, j’émigrais à Paris pour finir ma spécialité médicale. Je voyais mon exode d’un oeil averti, pourtant j’imaginais trouver une terre de grande liberté et d’ouverture. J’idéalisais la France au point de croire que Paris était la ville de l’amour et de l’humour...". Dans ce livre, inspiré de son parcours personnel, Fatma Bouvet de la Maisonneuve laisse entendre la voix de celles et de ceux qui ont une histoire multiple et qui doivent surmonter toutes sortes de préjugés. Extrait de "Une Arabe en France . Une vie au-delà des préjugés", aux Editions Odile Jacob (1/2).

Fatma Bouvet de la Maisonneuve

Fatma Bouvet de la Maisonneuve

Le Dr Fatma Bouvet de la Maisonneuve est psychiatre addictologue à l'hôpital Sainte-Anne, présidente de Addict’elles (www.addictelles.com), auteure de "Les femmes face à l’alcool. Résister et s’en sortir" aux Ed Odile Jacob .

 

 

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Faisons d’abord un détour par l’Amérique du Sud…

Éva est Bolivienne, elle m’avait été adressée en consultation pour dépression résistante sans me préciser tout de suite le contexte de harcèlement moral dans lequel elle évoluait depuis près de deux ans dans son travail. Elle avait consulté plusieurs psychiatres avant moi, sans amélioration notable. L’un d’eux, qui ne pouvait la recevoir, lui recommande tout de même de me contacter : « Elle, elle vous comprendra, parce que… » Les points de suspension venaient-ils d’elle ou bien du collègue ? J’ai l’habitude de ces points de suspension, mais ils sont plus souvent en lien avec l’arabité, l’islamité, l’africanité lorsqu’on m’adresse des patients français ou non, ayant un lien avec le Maghreb, le Moyen-Orient ou l’Afrique noire.

Éva était gênée par cette pause en fin de phrase. Pour elle, pour moi ? Pour nous deux ? Elle est jolie et délicate. Elle parle un français parfait, celui de l’aristocratie étrangère qui ne se pardonnerait jamais une faute de liaison, tout comme elle est à l’affût des erreurs chez les autres, des écarts que, par élégance, elle ne relèvera jamais. Son extrême intransigeance était un certificat intime et supplémentaire de francisation. Éva était indubitablement très fière de maîtriser parfaitement la langue de son pays d’accueil.

Éva est ingénieure, fille de médecins. Elle est mariée depuis quinze ans avec un biologiste français qu’elle a rencontré en Bolivie. Elle me parle de son état psychologique, de sa douleur morale, mais aussi de l’acharnement dont elle est victime de la part de son supérieur hiérarchique. Entre autres injustices, depuis plus de trois ans, il ne lui permet pas de partir fêter Noël dans sa famille alors qu’elle considère Noël comme un moment traditionnel de partage sacré. Puis, vient le moment le plus déchirant de son récit, celui où elle m’assure se sentir française et aimer la France, comme si elle devait se justifier d’être malade de tristesse bien qu’elle vive en France, et que cela aurait dû l’exonérer de toute souffrance psychique. Tout ceci n’était pas sans fondement puisqu’elle me révéla plus tard que ses supérieurs hiérarchiques lui avaient expliqué qu’elle était en tort, ne percevant dans ses attitudes que des jérémiades: « Tu vis en France, pourtant tu es insatisfaite, mais que veux-tu de plus ? » Puis dans un sanglot déchirant de désespoir, elle ajoute : « Tous les psys que j’ai vus avant vous m’ont dit que mon état était dû à mon émigration et que je souffrais d’un problème d’identité et d’intégration, alors que je suis bien dans mon couple, et que cela fait quinze ans que je m’adapte à ce pays. » Je la vois tremblant comme un arbuste fragile qui se courbe accablé par le poids de son histoire.

Son cœur bat tellement fort que sa poitrine palpite sous le coup des mots qui cognent contre son buste frêle, sa douleur en devenait palpable dans mon cabinet. La souffrance d’Éva a traversé ce petit corps pour atteindre le mien et c’est elle qui vient compléter les points de suspension. Je réalise à cet instant même que le concept de « météquitude[1] » était né dans l’esprit d’un médecin. Peut-être existait-il depuis longtemps, mais moi, je le découvre ce jour-là. Non, le collègue ne me l’adressait pas du tout en tant qu’ethnopsychiatrie puisque je ne le suis pas. Simplement il a dû se constituer un réseau dans lequel certains médecins correspondentau poste « métèque » et cette jeune femme m’avait tout simplement été adressée parce qu’elle venait d’ailleurs et, plus exactement, du Sud. Un sud qui devait, pour lui, vaguement ressembler au mien, Noël, en moins. Mais qu’importe, pour celui qui l’a orientée vers moi, ces endroits étaient semblables : même allure, même tempérament,« Elle vous comprendra parce que… »


[1]Métèque, du grec méteicos : celui qui a changé de résidence.  

Extrait de "Une Arabe en France" de Fatma Bouvet de la Maisonneuve, aux Editions Odile Jacob 

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