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Egypte : "Les Frères musulmans
et les salafistes ne forment pas
un bloc islamiste uni"
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Législatives égyptiennes

Egypte : "Les Frères musulmans et les salafistes ne forment pas un bloc islamiste uni"

Les islamistes sont les grands vainqueurs du premier tour des législatives égyptiennes avec 65% des voix. Mais attention à ne pas confondre les Frères musulmans (36,62%) et les salafistes (24,36%)...

Jean-Paul Burdy

Jean-Paul Burdy

Jean-Paul Burdy est maître de conférences d'histoire au Master "Méditerranée- Moyen-Orient" de l'Institut d'Etudes Politiques de Grenoble. Il est spécialiste de la Turquie, de l'Iran et du Moyen-Orient, dont il chronique l'actualité sur son site.

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Atlantico : Lors du premier tour des élections législatives en Egypte l'ensemble des mouvements islamistes a été crédité officiellement de 65% des voix. Comment expliquer un tel succès ?

Jean-Paul Burdy : Rappelons d'abord par précaution que le processus électoral législatif n'est pas terminé en Egypte. Il va durer jusqu'en janvier, en plusieurs temps. Pour le moment 17 millions d'Egyptiens ont voté sur environ 40 millions. On peut néanmoins commenter dès à présent les tendances de la première étape. Dire que "les islamistes ont remporté 65% des suffrages" est contestable, car on additionne des forces politiques qui ne peuvent être considérées comme formant un seul bloc. En réalité, il existe deux sous-ensembles.

Les Frères musulmans arrivent en tête avec environ 40% des suffrages. C'était attendu, compte tenu de la forte présence sur le terrain de ce vieux parti politique égyptien tout au long de la campagne électorale. Ce qui est assez remarquable, c'est que nous en sommes à la troisième consultation électorale en quelques semaines dans trois pays différents, et que dans chaque cas, les partis se réclamant des Frères musulmans obtiennent environ 40% des suffrages: ça a d'abord été le cas en Tunisie, avec le parti Ennahda de Rached Ghannouchi; puis au Maroc, avec le parti de la Justice et du Développement (PJD) de Abdelilah Benkirane; et enfin en Egypte, avec les Frères musulmans de Mohammed Badie, qui se sont présentés sous l'étiquette du parti Liberté et Justice (PLJ) . Trois pays ayant des histoires, des régimes et des paysages sociaux différents, mais le même score pour le principal parti islamiste.

L'autre force politique islamiste égyptienne, ce sont les salafistes, qui se sont principalement présentés sous l'étiquette du parti al-Nour. Ils obtiendraient pratiquement 25% des suffrages. C'est là la vraie surprise, car personne ne les pensait si haut : les estimations leur attribuaient plutôt aux environs de 10-12%. Le score des salafistes surprend également les Frères musulmans, et les gêne sans doute aussi, car ils vont devoir composer avec une force qu'ils ne pensaient pas si populaire.

 

Quelle est la différence entre les salafistes et les Frères musulmans ? 

Les Frères musulmans sont une force politique ancienne. Le parti a été fondé en 1928, il a été très actif dans les années 1930 et 1940, il a été dissous et pourchassé par Gamal Abdel Nasser dans les années 1950-1960, réhabilité discrètement sous Anouar el- Sadate dans les années 1970.

Depuis 1981, le régime d'Hosni Moubarak a joué au chat et à la souris avec eux : il leur a interdit de se présenter aux élections en tant que Frères, les obligeant à des "candidatures indépendantes". Il a aussi limité le nombre de députés qu'ils étaient en droit d'attendre. Il a régulièrement arrêté et emprisonné certains dirigeants des Frères. En revanche, ceux-ci étaient autorisés  à oeuvrer dans le domaine de l'action sociale et caritative : ils ont aidé les populations démunies, ouvert des dispensaires, offert des "paniers de la ménagère", distribué des vêtements et du matériel scolaire, etc. C'est la seule force politique qui a mené ce travail sur le terrain social en direction des couches populaires. Les militants des Frères musulmans, issus des couches moyennes (beaucoup de médecins, d'avocats, d'ingénieurs...) sont donc connus de leurs électeurs. Ils sont apparus ces derniers mois comme la seule grande force politique non compromise avec le régime Moubarak, et crédible socialement.

Plus surprenante est l'irruption politique des salafistes. C'est un groupe qui, dans l'ensemble du monde musulman depuis deux décennies environ (mais aussi chez certains musulmans installés en Occident), entend rétablir les pratiques et les usages du temps du Prophète Mahomet et de ses compagnons. Cela passe, en particulier, par l'apparence : port de la barbe non taillée pour les hommes (mais pas de la moustache); des choix vestimentaires (pour les hommes: calotte, tunique flottante, pantalons courts serrés aux chevilles. Pour les femmes le voile intégral si possible, les gants, etc.) Avec un respect scrupuleux de rites dans la vie quotidienne (comment manger, se laver, etc.).  

C'est un mouvement puritain et ritualiste, qui s'inscrit dans la "réislamisation" des sociétés musulmanes. Il est inspiré et financé par l'Arabie saoudite, et on compare parfois le salafisme au wahhabisme saoudien. Jusqu'à présent toutefois, on estimait que les salafistes ne s'inscrivaient pas dans l'action politique. C'est d'ailleurs pourquoi les régimes arabes les ont tolérés, considérant que leur action de réislamisation traditionnaliste ne posait pas de problèmes. Or, plusieurs partis salafistes activistes se sont organisés en Egypte, et le parti al-Nour vient de percer spectaculairement. En Tunise aussi, ces derniers jours, on voit des groupes salafistes intervenir bruyamment dans le débat politique en manifestant à Tunis et d'autres villes.

 

Quel serait l'impact d'une arrivée au pouvoir des deux partis islamistes pour l'Egypte ? 

Nous n'en sommes pas encore là. Constatons d'abord qu'en Tunisie, comme au Maroc et en Egypte, les partis de la mouvance des Frères musulmans inscrivent leur démarche politique dans le cadre du jeu démocratique et parlementaire. Et se réfèrent explicitement au "modèle turc" du parti AKP du premier ministre Recep Tayyip Erdoğan. Ensuite, ces partis sont arrivés en tête, mais ne disposent pas d'une majorité parlementaire. Ils doivent donc conclure des alliances, des coalitions. En Tunisie et au Maroc, ces alliances ont l'air de vouloir se faire plutôt avec des partis de centre-gauche. En Egypte, on ne sait pas ce que les Frères vont faire de leur 40% de voix : des alliances avec les libéraux (des partis "laïques" de centre droit) sont peut-être plus vraisemblables qu'une alliance avec les salafistes. On ne sait pas ce que ces derniers veulent faire, ou peuvent faire, de leurs 25%.

En revanche, les Frères musulmans étant un parti "conservateur de droite" se référant bien sûr à l'islam comme source d'inspiration, on peut s'attendre à un renforcement de la "réislamisation" de la société égyptienne. On surveillera donc attentivement deux indices:

  • La place accordée à la charia comme source d'inspiration de la législation civile.
  • Et l'évolution du statut des femmes en matière de contrôle du vêtement et des couvre-chefs (foulard, voile, niqab, etc.), et en matière de droits personnels (polygamie, répudiation, divorce).

 

Si, par hypothèse, on allait en Egypte vers une alliance des Frères et des salafistes, on entrerait alors dans une évolution inédite du paysage politique et social. Nous n'en sommes pas encore là pour le moment.

 

Propos recueillis par Caroline Long

 

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