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E-exclusion : comment les discours béats sur les bienfaits de la technologie nourrissent surtout la défiance de ceux qui n’y comprennent rien
©Reuters

Technophobie

E-exclusion : comment les discours béats sur les bienfaits de la technologie nourrissent surtout la défiance de ceux qui n’y comprennent rien

Plusieurs facteurs peuvent expliquer la défiance de certaines personnes à l'égard de la technologie, comme les abus des géants que la technophilie immédiate et sans frein d’une grande partie de la population a pu générer

Jean-Gabriel Ganascia

Jean-Gabriel Ganascia

Jean-Gabriel Ganascia est professeur à l'université Pierre et Marie Curie (Paris VI) où il enseigne principalement l'informatique, l'intelligence artificielle et les sciences cognitives. Il poursuit des recherches au sein du LIP6, dans le thème APA du pôle IA où il anime l'équipe ACASA .
 

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Atlantico : La confiscation des bénéfices des progrès technologiques par quelques géants suscite la méfiance, du fait du manque de contrôle et de vision sur leurs projets. En ce sens, est-ce que le succès sans frein des technophiles n'est-il pas en train de créer des technophobes ?

Jean-Gabriel Ganascia : Peut-on affirmer sans ambages que quelques géants confisquent à leur profit exclusif la totalité des bénéfices des progrès technologiques ? Les choses apparaissent, à l’analyse, assez subtiles, si bien que l’on se doit de tempérer ces propos, sans pour autant en amoindrir la portée. En effet, nous sommes bien loin aujourd’hui de l’image que l’on a pu se faire à la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle d’un capitalisme prédateur qui réduisait la classe ouvrière à un état misérable, tout en aliénant les consommateurs : nous sommes désormais des victimes consentantes, en ce que nous tirons tous avantage des technologies modernes que nous utilisons abondamment. Le succès des grands acteurs du numérique tient justement à la séduction qu’ils exercent sans aucun pouvoir de coercition. Pour reprendre les termes d’un essayiste américain, Jaron Lanier, ces grands acteurs du numérique chantent comme les sirènes de la mythologie grecque, des airs si suaves que l’on ne saurait résister à leurs attraits…

Comment ne pas tirer parti de la gratuité des moteurs de recherche ou des réseaux sociaux ? Comment ne pas se réjouir des facilités que nous offre aujourd’hui Uber qui réduit le prix des taxis tout en nous procurant un service de meilleure qualité ? Nous bénéficions tous, ou presque, de l’apport des technologies de l’information qui, avec Skype, WhatsApp, Netflix, Picasa, etc., facilitent nos vies individuelles et nous procurent de grands avantages immédiats. Autrement dit, c’est notre technophilie spontanée qui nous engage à utiliser sans réticence tous les facilités offertes par les technologies modernes.

Nous réalisons ensuite, dans un second temps, que nous sommes prisonniers et otages, car nous avons procuré, sans y penser, un accès illimité à notre intimité, et que nous nous sommes engagés dans de multiples réseaux, sans possibilité de revenir en arrière. Peut-être cela engendrera-t- il, un jour, une forme de "technophobie", c’est-à-dire une aversion pour la technique chez certains de nos contemporains ? Mais, s’il y a technophobie, cette technophobie seconde doit se distinguer nettement d’une technophobie première, chez des personnes qui n’auraient jamais utilisé les technologies de l’information par crainte ou par incompréhension. Bref, nous avons aujourd’hui deux types de défiances vis-à-vis des technologies, l’une purement réactionnaire, au sens étymologique, c’est-à-dire comme réaction immédiate au progrès, l’autre que l’on pourrait qualifier de déceptive, car résultant d’une déception face aux abus des géants que la technophilie immédiate et sans frein d’une grande partie de la population a pu créer.

Le problème semble être celui de l'absence de véritables contre-pouvoirs. Qui est de taille à lutter contre Google quand celui-ci impose ses normes à un espace communautaire comme celui de l'UE ?

Effectivement, la question est d’ordre politique ; elle porte sur le pouvoir sans limites des grands acteurs du numérique, qui ne se sentent plus redevables à personne d’autres qu’à eux-mêmes et à la multitude de leurs clients. Là où les industriels du passé entretenaient des relations privilégiées avec les États, eux s’en affranchissent. Du moins, ils s’affranchissent des États européens, qu’ils ne voient plus que comme des obstacles au déploiement de leur empire. Pour cela, ils rusent avec les institutions européennes dont ils se moquent, comme c’est le cas pour le prétendu droit à l’oubli qui est en fait un droit au déréférencement ; de même, ils jouent sur les divisions entre les États européens, par exemple sur les différentes fiscalités. Il en va certainement autrement avec l’État américain d’un côté, car il les encourage, et avec les États chinois et russe d’un autre, car ceux-ci les affrontent. Dans ce contexte, l’individu européen n’existe pour eux qu’en tant que client ; on lui demande incessamment son avis pour le "profiler" : on le profile pour cibler ses goûts afin de mieux comprendre son comportement ; on cherche à comprendre ce dernier pour mieux le satisfaire ; on veut le satisfaire pour le séduire et le tenir captif. 

En revanche, même si l’on s’enquiert incessamment de son opinion, il ne vote pas et, en conséquence, il n’existe pas en tant que citoyen libre d’un État souverain, car personne n’élit les dirigeants des grandes sociétés qui prennent un empire de plus en plus grand sur nous. Ces sociétés ne rendent de comptes à personne. Elles cherchent juste à s’attirer la sympathie du public pour que l’on continue à recourir à leurs produits. De ce fait, on ne peut pas dire qu’il n’existe pas de contre-pouvoirs, car une concurrence imprévue peut toujours survenir et faire échec à telle ou telle société. Mais, ces contre-pouvoirs ne se présentant pas vraiment comme des alternatives politiques clairement définies et révocables à tout moment.

L'enthousiasme manifesté par le milieu technophile à propos des perspectives économiques liées aux progrès technologiques ne devrait-il pas être contrebalancé par des mises en perspective préventives ?

L’enthousiasme à propos des perspective économiques prend généralement pour argument l’augmentation du revenu moyen. Or, une étude attentive montre que si le revenu moyen augmente, les disparités de revenus croissent aussi considérablement. D’un côté, les métiers bien rémunérés demandant de fortes compétences se développent, ce qui paraît positif. Mais d’un autre côté, beaucoup de métiers d’exécution, qui demandaient un savoir-faire acquis au fil des ans et un investissement régulier dans le travail, tendent à disparaître, ou tout au moins à se transformer, du fait de l’automatisation. Ces activités sont souvent remplacées par des emplois précaires qui ne demandent pas de grandes compétences, mais une présence que les machines n’assument pas, du moins pas encore. Il s’ensuit une crise sociale dans toutes les nations industrialisées dont nous voyons apparaître les prémisses à la fois aux États-Unis, avec l’apparition de phénomènes inédits comme la popularité de Donald Trump du côté Républicain et celle de Bernie Sanders du côté Démocrate, et à la fois en Europe, avec l’éclosion de mouvements populistes dans de nombreux pays. Tout cela conduit à une crise sociale assez inquiétante qui viendra certainement modérer l’optimisme relatif aux perspectives économiques ouvertes par les progrès technologiques. Il existe d’ailleurs, d’ores et déjà, des économistes qui expliquent que nous nous trouvons dans une situation difficile et que l’enthousiasme en cette matière relève plus de la méthode Coué, c’est-à-dire d’une autosuggestion, que d’une argumentation rationnelle.

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