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Djihad 3.0 : l’Etat islamique est-il capable de se réinventer sous la forme d’un califat en ligne ?
©PATRICK KOVARIK / POOL / AFP

Nouvelle menace

Djihad 3.0 : l’Etat islamique est-il capable de se réinventer sous la forme d’un califat en ligne ?

La disparition territoriale de l'EI risque d'alimenter la martyrologie djihadiste propre à l'organisation, servant ainsi de moteur à la vengeance à travers la multiplication des actes terroristes. Toutefois, l'absence de commandement central résultant de cette disparition physique pourrait marquer la naissance d'un terrorisme désorganisé.

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe, docteur d’État, hdr., est directeur de recherche à l’IRIS, spécialisé dans la communication, la cyberstratégie et l’intelligence économique, derniers livres : « L’art de la guerre idéologique » (le Cerf 2021) et  « Fake news Manip, infox et infodémie en 2021 » (VA éditeurs 2020).

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Atlantico : Depuis le début de l'offensive de la coalition internationale contre l'EI, l'organisation a perdu plus de 50% du territoire conquis, essentiellement en Irak. Alors que les offensives contre les deux principaux bastions de l'EI se poursuivent (Mossoul et Raqqa), peut-on envisager, en réponse à cet affaiblissement territorial, la constitution d'un califat virtuel comme le supposent certains experts ? 

François-Bernard HuygheEn guise de remarques préliminaires, je tiens à dire que cette affaire ne peut que se terminer, compte tenu du fait que l'EI a contre lui une coalition de près de 60 Etats, en théorie, ayant choisi, par idéologie, d'avoir plusieurs milliards d'ennemis si l'on additionne les sunnites non djihadistes, les chiites, les chrétiens, les juifs, les bouddhistes, etc. , et ce même si les offensives lancées contre l'organisation en Irak et en Syrie prennent plus de temps qu'annoncé intialement. 

Une fois l'organisation défaite sur le terrain, je vois trois problèmes qui risquent de se poser. En premier lieu, certains des dizaines de milliers de combattants de l'EI pourraient rejoindre l'une des autres organisations armées - il y en aurait près d'une centaine - qui s'affrontent en ce moment en Syrie. Ce risque existe d'autant plus qu'une fois l'EI défait, il ne faudra pas s'attendre dans l'immédiat à l'instauration de régimes démocratiques paisibles avec des frontières bien définies en lieu et place de l'organisation. On pourrait alors assister à un effet "cancer", certains combattants partant prendre les armes en Libye, dans le Sinai, etc. ou rejoingnant leur pays d'origine. Ces cellules cancérigènes pourraient alors se développer dans d'autres pays arabes. 

Le deuxième problème, qui concerne tout particulièrement la France, réside dans le sort à réserver aux combattants partis sur les théâtres d'opération moyen-orientaux de l'organisation, et de retour sur le territoire national. J'ai le sentiment que la France va devoir faire face à une population particulièrement difficile à maîtriser, ayant pris l'habitude de la violence, et dont certains - ce qui me paraît statistiquement obligatoire - vont se livrer à des attentats sur le territoire français. 

Ces deux problèmes doivent se comprendre par rapport au troisième, qui est celui du "djihad spirituel". En lisant les publications de l'EI, on peut constater que l'organisation se prépare désormais à un revers militaire - ce qui change de leur rhétorique triomphante  et d'invincibilité des débuts - et à une perte territoriale significative. Elle s'y prépare notamment en redéfinissant ce qu'est la victoire. L'EI insiste sur la coexistence de plusieurs sens au mot en islam, et sur le fait que la victoire est avant tout spirituelle, consignée à s'efforcer à récolter les récompenses divines en menant le djihad. Cela est réalisé sur un ton de prédication morale, en utilisant cette rhétorique du califat appelée la méthodologie prophétique, soit la référence au Coran, aux premiers hadith, commentateurs et théologiens des VIIème et VIIIème siècles. Ils expliquent donc qu'il est possible de subir une défaite matérielle, comme cela fut le cas lors de la bataille du Fossé, mais que des retournements d'alliances surviendront alors, et que la victoire eschatologique n'en sera que plus belle. 

Pour ce qui est du domaine virtuel à proprement parler, l'implantation de l'EI a déjà bien commencé. Jusqu'à présent, le califat faisait trois propagandes. La première, plutôt classique, avec ses productions centralisées d'exécutions et autres montages sophistiqués, sa radio locale, son agence de presse, ses revues, etc. La disparition physique du califat causera bien évidemement un problème pour ce type de propagande. Le deuxième type de propagande est celle réalisée sur les réseaux sociaux où l'on trouve donc des initiateurs,des médiateurs qui répandent l'idéologie de l'organisation, vont "draguer" les internautes, discutent avec eux via Twitter ou Telegram, etc. Même si le commandement central de l'organisation venait à disparaître, ces réseaux sociaux tourneront à plein. Cela fonctionnera d'ailleurs d'autant mieux que l'on va rentrer dans la martyrologie : il s'agira alors d'insister sur le fait que les croisés et les juifs ont écrasé le seul Etat musulman sur Terre, tuant ainsi de nombreux frères et soeurs. La troisième propagande à leur dispostion - pratiquée depuis le XIXème siècle - n'est autre que la propagande par le fait : il s'agit du terrorisme. Ce dernier risque de fortement se développer à l'issue de l'effondrement du califat de l'EI, qui viendrait ainsi s'ajouter à la liste des califats précédemment disparus. 

L'EI a-t-il une capacité de frappe/d'attaque virtuelle ? 

On a pu attribuer certaines attaques, notamment celle de TV5, au cybercalifat, même si cela n'a jamais pu être prouvé. Ce qui est frappant en revanche, c'est que, depuis les années 1990, certains think tanks américains affirmaient que les djihadistes finiraient par recruter des hackers pour mettre en oeuvre des super virus visant à détruire nos systèmes bancaire,énergétique, aérien, etc. Or cela n'a jamais eu lieu depuis maintenant vingt ans, sauf quelques rares cas marginaux. C'est assez surprenant compte tenu de la facilité de faire du hacking, d'engager des hackers spécialisés dans les attaques de sabottage informatique. Ceci pourrait s'expliquer de façon symbolique : ils veulent du sang qui jaillit, des têtes tranchées, etc. Il y a encore quelque jours circulait une vidéo, en français, expliquant comment réaliser une bombe dans sa cuisine et bien égorger un individu; on parle à ce propos aux Etats-Unis de "terrorism kitchen"

Dans quelle mesure les pertes territoriales essuyées et les défaites subies sur les théâtres moyen-orientaux par l'EI ont-elles affecté le recrutement de djihadistes et la loyauté de ces derniers vis-à-vis de l'EI et de son idéologie ? Quel impact cela pourrait-il avoir dans la constitution de ce nouveau califat virtuel, dont l'existence même repose sur l'idée que des individus puissent demeurer loyaux à la cause djihadiste ? 

Il convient d'être prudent quant aux chiffres qui circulent, car non vérifiables scientifiquement, mais il y a effectivement un problème de recrutement qui s'explique par les difficultés actuelles pour rejoindre le pays de Shâm avec des Kurdes, des Turcs, des chiites qui tirent dans tous les coins. Il semblerait qu'il y ait un taux de défection non négligeable, au motif que la guerre est trop dure, ou d'un retour vers Al Nosra ou un autre groupe djihadiste pour des raisons doctrinales ou autres. Leur capacité de recrutement a été mise à mal avec la mort notamment d'Al Adnani, et on voit donc mal comment elle pourrait augmenter dans les circonstances actuelles. 

Le califat pourrait probablement survivre virtuellement, sans un calife en chair et en os, mais de façon plus désordonnée. Sans poste de commandement à Raqqa, l'organisation ne pourra plus envoyer de super commandos comme ceux ayant commis les attentats du 13 novembre. 

Quel rôle a joué l'offensive et la reprise de Falloujah en juin dernier sur le caractère désormais dispersé de l'organisation et sur cette menace de voir émerger un califat virtuel ? Quelles nouvelles difficultés offrent à la coalition internationale cette dispersion de l'EI ?

L'EI fonctionnait comme une véritable administration, avec des ministères, une monnaie émise, etc. Le recul territorial ne peut donc ne pas avoir un effet de désorganisation. L'EI semble l'avoir compris et s'acheminer vers une organisation moins hiérarchisée. On ne peut pas compter sur l'effondrement du commandement central pour que l'organisation disparaisse complètement. 

Propos recueillis par Thomas Sila

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